26/09/2007

Le cadeau empoisonné de Sarko

D’abord j’ai éclaté de rire. Mettez-vous à ma place. Cela fait six ans jour pour jour que je travaille à un bouquin expliquant l’urgente nécessité d’un gouvernement mondial. Le livre, édité par Slatkine, sort en Suisse dans une semaine. Inutile de vous précipiter chez le libraire, il n’y sera pas avant le 5 octobre. Et hier soir, sur un site internet, cette nouvelle datée de New York me saute aux yeux : Sarkozy appelle à la création d’un gouvernement mondial à l’ONU…

.

Il se trouve que je pense que Sar-KOO-zee est la plus grosse erreur de casting que la politique française ait éructé depuis fort longtemps. Je savais déjà que les grands esprits se rencontraient, mais apparemment les petits aussi.

Notez, cette idée il ne l’a pas trouvée tout seul. D’abord elle ne m’appartient pas. Cela fait au moins depuis la fondation de la SDN, il y a 90 ans, que des gens y pensent, mais à l’époque, Woodrow Wilson avait du reculer devant l’opposition farouche des républicains étasuniens… Pas plus tard qu’hier, dans le Temps, quatre fonctionnaires onusiens signaient une tribune libre allant dans le même sens, en prenant la construction européenne pour modèle. Personnellement, je prône d’abord une étude très helvétique de la subsidiarité : savoir à quel échelon doivent se prendre quelles décisions, avec un maximum de démocratie et d’autonomie régionale.

.

Des versions antérieures de mon bouquin ont circulé à Paris, chez des copains journalistes, politiciens ou éditeurs depuis près de deux ans. Bayrou en a une, des éléphants du PS aussi, et j’en ai parlé avec une parisienne de Genève, qui fut un temps chef du cabinet de Sarkozy... Cela ne me gêne pas qu’il me pique une idée qui était dans l’air du temps ; le problème est ailleurs.

.

Après le réflexe bergsonien devant l’inattendu, je me suis dit : « Super, excellente publicité, le timing est presque parfait ! » Voilà qui devrait crédibiliser l’idée, donc doper les ventes et enrichir mon portefeuille. Mais tout de suite après : « Sauf que Sarkozy a justement un problème de crédibilité qui risque de devenir énorme sous peu, ce qui ruinerait tout ce qu’il touche ». L’Etat de grâce ne devrait plus durer longtemps. En dépit de son étonnante capacité à rebondir, les faits sont encore plus têtus que lui. Question ventes, cela nous laisse quelques semaines, mais je vais quand même essayer de convaincre mon éditeur de hâter la sortie en France, prévue pour février…

.

Le problème, c’est les conséquences éventuelles sur l’idée elle-même. J’y tiens, moi, parce que je pense que c’est une question de vie ou de mort pour mon fils, pour nos enfants, pour la planète. Si l’on ne parvient pas à établir une forme de gouvernement mondial démocratique et vraiment multilatéral, dans les quinze ans qui viennent, on va se taper dessus à coups de bombes atomiques. Or je crains qu’après avoir fait mousser l’idée, le petit Nicolas la laisse retomber comme un soufflé, pour passer à autre chose avec la boulimie hyperactive qui le caractérise. Ce qui nous renverrait aux oubliettes pour un bout de temps.

.

A moins que… coincé par la réalité de la politique et de l’économie française, Sarkozy 1er décide enfin de laisser les rênes à son premier ministre et qu’il se consacre alors à ce qu’il fait de mieux : conquérir le pouvoir. Ici il ne s’agirait pas de pouvoir, encore qu’on pourrait lui accorder la première présidence de l’assemblée mondiale, mais de stratégie pour construire une grande idée, « la » grande idée. Son énergie et son entregent sont tels qu’il parviendrait sans doute à des résultats spectaculaires. Je serai prêt alors à monter à genoux les marches de l’Elysée (ou du futur parlement mondial) pour me faire pardonner d’avoir tant calomnié le grand petit homme…

.

Mais là, je rêve éveillé, d’ailleurs il est 3h du matin. Parce qu’il est trop chauvin et habitué à la jouer perso pour mener à bien cette affaire, qui demande du tact et une vraie ouverture aux quatre vents du monde… D’un autre côté, peut-être que son côté Petit Caporal au Pont d’Arcole pourrait emporter le morceau… Les structures du monde ont souvent besoin d’être rudoyées pour avancer…  Et sans De Gaule, pourtant vestale de l’esprit national s’il en est, Schuman, de Rougemont et Adenauer n’auraient jamais pu faire l’Europe.

.

Sauf que le petit Nicolas est déjà grillé. Au matin,  les médias francophones ont davantage ironisé sur la grandiloquence de son discours que disserté du fond, sur lequel il était resté diablement imprécis. Il faudra que je lui envoie la dernière version de mon bouquin :-), pour nourrir ses harangues.

.

L’important, c’est que l’idée fasse son chemin.
Le monde est pressé, oui, mais comme disait La Fontaine, un vrai champion de la communication: "Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage…"

Commentaires

En plus je découvre dans "Rue89" excellent site d'infos français que Sarkozy, ou son entourage a carrément fait virer tous les journalistes étrangers de sa conférence de presse à l'ONU, réservée aux seuls français. Pour entamer une carrière multilatérale ouverte, on a fait mieux !
Comme les journalistes accrédités à l'ONU ont déposé une plainte formelle, il s'est excusé en disant que c'était une erreur, que ses services avaient confondu les salles et fait organiser en catastrophe une séance pour la presse accréditée à l'ONU.
Ce foutoir aussi, c'est la conséquence de l'hyperactivisme.

Écrit par : Philippe Souaille | 28/09/2007

Les commentaires sont fermés.