04/11/2007

Aboyer contre les loups

Il y a quelques jours, j’ai écrit à chaud dans ce blog, mes impressions sur l’affaire de l’Arche de Zoé, en précisant clairement ce que j’en savais et ce que je ne savais pas. Ce n’était pas un article, juste un blog, l’une des différences essentielles étant qu’écrire un article est une activité professionnelle et rétribuée, qui fait intervenir toute une chaîne de production, en fonction d’une clientèle, tandis qu’un blog est personnel, gratuit, et lâché au hasard sur le net.

Plusieurs jours après, mon analyse à chaud est en grande partie confirmée, notamment par plusieurs journalistes africains, qui du Mali au Burkina Faso et même au Tchad, ce qui est particulièrement courageux, vont dans le même sens que moi. Certes il y a eu magouille, mais crime pas forcément, et en tout cas pas de la part des reporters. le gars de Capa a fait son boulot d'observateur critique. Il ramènene les images qui permettront de juger sur pièce.

Qui va s'intéresser maintenent au sort de ces enfants à moyen terme ? Certainement pas le gouvernement tchadien, qui n'a pas le début de la moindre structure pour, ni le gouvernement de Sarkozy, dont le but est atteint: ils restent au Tchad.

PARIS A ALERTE D'DJAMENA 

Cette affaire est d’abord une affaire de racisme, du genre de racisme qui fait que les gens d’une couleur qui adoptent ou prennent en charge des enfants d’une autre couleur sont mal vus par les racistes de leur propre communauté. Au courant depuis le mois de  mai, des responsables français ont jugé qu’ils ne voulaient pas voir entrer en France une centaine de bambins noirs sous prétexte d’aide humanitaire et ils ont alerté les autorités tchadiennes, qui jusque là n’y avaient vu que du feu.

Il est vrai que les responsables de l’Arche de Zoé, n'obtenant pas les autorisations officielles françaises,  n’avaient pas joué franc jeu. Ils ont répandu un regrettable écran de fumée, même si celui-ci n’était pas très épais, l’opération se déroulant aux yeux de tous.

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AUCUN ENFANT N'A ETE ENLEVE

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Les enfants ont été remis par les responsables des villages et par les parents qui s’occupaient d’eux. Non pas vendus, mais placés dans l’espoir d’une vie meilleure. Comme dans le cas de Madonna. Comme dans la chanson de France Gall ou le film israélien "Va, vis et deviens". Deviens quelqu'un là-bas, parce qu'ici, tu ne seras jamais que rien. 

Ce n’est pas un crime et je ne disais pas autre chose.

Ces enfants sont même apparemment de vrais orphelins, selon la définition du dictionnaire. La plupart ont encore quelqu’un « qu’ils considèrent comme un parent » ce qui dans un village africain désigne aussi bien un oncle qu’un cousin éloigné ou même la maman d’un copain. Mieux vaudrait parler de parentèle. On ne laisse pas tomber un orphelin, dans un village africain, et l’on partage le peu que l’on a. Mais si un symbole vivant de la fortune vient à passer, animé semble-t-il des meilleures intentions, on lui laisse volontiers le fardeau. Ici on laisse faire les services sociaux, mais là bas, il n’y a pas de services sociaux.

Involontairement, en utilisant la crise du Darfour pour tenter de faire entrer en Europe des orphelins d’Afrique, les gens de l’Arche de Zoé ont mis le doigt sur le lancinant problème des gigantesques écarts de standard de vie entre ici et là-bas, même quand les conditions de vie sont normales pour là-bas. Pour y remédier, il faudrait augmenter drastiquement l’aide au développement, celle-là même que certains partis ici s’ingénient à réduire. Les mêmes que ceux qui voudraient réduire le nombre d’étrangers. Des partis dont les membres se présentent volontiers comme défenseurs de la vraie foi, chrétienne cela va sans dire… Apparemment sans en avoir très bien compris tous les enseignements.

Les cris d'orfraie de quelques manifestants tchadiens ne s'expliquent que par la haine du blanc, que des siècles de racisme blanc en Afrique ont engendré. La dernière manifestation de ce racisme se déroule tous les jours dans les consulats: c'est la quasi impossibilité pour un Africain, même chef d'entreprise dans son pays, d'obtenir un visa  pour l'Europe, même de court séjour.

Sur la frontière du Tchad et du Darfour, parentèle et chefs de village ont remis à l'ONG 80% de garçons, dans une société hypermachiste où les filles sont dévalorisées. Parce qu'ils jugeaient ce placement comme une grande chance. Du point de vue africain, le seul vrai obstacle, c'est la religion. Dans cette région, les enfants sont musulmans. Les élever dans la religion chrétienne est perçu comme un pêché gravissime. Malgré cela, malgré le risque couru ils les ont remis à l'ONG. Parce que vivre à la frontière du Tchad et du Darfour, même sans guerre, c'est le purgatoire sur Terre et que l'ONG leur offrait l'espoir.

Certains disent qu'on leur a fait croire que les enfants partaient à Abéché, dans une école coranique. Emmenés par des blancs chrétiens, dont plusieurs femmes non voilées? Une telle crédulité étonne mais n'est pas impossible.  Ce qu'il y a de certain, c'est que recconaître que l'on a pris le risque de faire abjurer des enfants musulmans, dans l'ambiance islamiste des confins du Soudan, c'est risquer sa vie.   

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FRACTURE NORD-SUD

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Alors bien sûr l’Arche de Zoé a dérapé. Particulièrement si les gens qui ont confié les enfants n'étaient pas informés de leur destination finale. Dans tous les cas, mieux vaut effectivement chercher à améliorer le sort des gens sur place. Le déracinement des enfants est parfois difficile à supporter… J’ai au moins deux amis dans ce cas, noirs dans la quarantaine, adoptés tous bébés par des familles françaises, qui se posent des questions sur leur identité. Ils ne sont parfaitement à l’aise ni ici, avec la montée du racisme, ni là-bas car leur culture est d’ici. Mais au moins ils sont vivants, ce qui si l’on en croit l’espérance de vie à la naissance dans leurs villages d’origine est déjà en soi une performance. Ils disposent de bons métiers et de revenus confortables et agissent pour leurs communautés d’origine.  Là-bas, ils auraient connu une existence misérable tout au long de leur vie. Non pas sans joie, mais misérable et extrêmement difficile. Difficile à un point que l’on ne sait même plus imaginer en Europe de l’Ouest.

Un individu qui ne connaît que son monde n’est pas plus malheureux qu’un autre. Quel que soit ce monde. Mais un individu qui voit passer dans son village des extraterrestres dotés de moyens extraordinaires et qui découvre à la télé (au village d’à côté, où il y a une éolienne), l’opulence dans laquelle ils vivent, tandis que lui crève la faim, cet individu là se sent misérable. Pourquoi croyez-vous que des dizaines de milliers de jeunes venus justement de ces villages de l’intérieur (comme à l’époque de l’esclavage, mais cette fois de leur plein gré), risquent leur vie chaque année sur des radeaux de fortune ? Or ceux qui partent dans ces conditions ne sont que les plus courageux. Si l’ONG du coin offre le choix d’un aller confortable en avion, tous partent sans demander leur reste. Surtout quand il n’y a pas de reste. 

Je n’ai pas le détail des comptes de cette ONG là. Les sommes demandées aux parents adoptants ne me semblent à priori pas exorbitantes en regard des frais engagés. D'autant qu'il était prévu que le surplus soit versé aux enfants. Comme toutes les ONG, l’Arche de Zoé a des frais, de gros frais. Affréter un 747 n’est pas gratuit. En revanche, comme beaucoup d’employés d’ONG et même de fonctionnaires de l’action humanitaire officielle, les responsables de l’Arche de Zoé ont apparemment tendance à considérer leur action comme un but en soi. J'aimerais être sûr que les autres ONG qui ont tiré dans le dos de l'ambulance de Zoé ne l'ont pas fait pour éliminer un concurrent qui prenait de la place. Donc des budgets.  

L’humanitaire est devenu un métier, il y a même des écoles pour ça. Les salaires versés aux occidentaux des ONG sont des salaires occidentaux, ce qui grêve lourdement les frais de fonctionnement. Heureusement, certaines organisations cherchent à utiliser davantage les compétences locales et chaque franc versé aux autochtones est un pas dans la bonne direction.

MOINS D'HUMANITAIRES, PLUS D'INVESTISSEMENTS 

L’Afrique a de moins en moins l’usage de nos humanitaires européens et de plus en plus besoin d’investissements sonnants et trébuchants. Il faut bien sûr faire le maximum sur place pour éviter le coulage et les détournements, mais il faut, coûte que coûte, parvenir à injecter du cash dans les économies locales. Il faut chercher par tous les moyens à réduire cette fracture ouverte de plus en plus béante entre eux et nous. C’est une question de morale et de tranquillité d’esprit, c’est aussi une question de sécurité pour tous à moyen terme. On n’y parviendra pas en continuant sur le mode de la charité. Il faut prendre le problème à son échelle globale. Cela implique la mise en place d’une gouvernance mondiale digne de ce nom, par dessus les états-nations.

C’est précisément ce que j’explique en détails dans l’Utopie Urgente, livre qui vient de paraître chez Slatkine.  Grand merci à mes fervents admirateurs pour leur généreuse publicité :-)   

Commentaires

Cher M. Souaille,
je rejoins parfaitement votre avis.
Oui, il faut investir dans ces pays, et quand on pense que le 1er parti de Suisse veut réduire le budget du développement, comme vous l'avez dit.
Je pense que l'Occident est en partie responsable du malheur africain. Colonisation, spoliation des ressources, mise en place de gouvernement fantoche, soutient à la dictature, etc.

Ce qui est très intéressant à relever dans cette affaire: la couverture par les média français.
Les Français sont dans la rue, le pouvoir d'achat diminue, les riches sont encore plus riches, etc.
A croire qu'ils ont fait exprès: Le gouvernement était au courant de l'affaire.

REPONSE A M. LUNER
Ce qu'il y a de certain, c'est que le champion de l'agitation médiatique fait très fort dans cette affaire. Après que ses hauts fonctionnaires et secrétaires d'Etat aient tout fait pour faire emprisonner les européens là-bas (certainement pas sans son assentiment, vu que l'affaire trainaît depuis un moment déjà en France et sa propension à se mêler de tout), voilà qu'il enfourche son joli avion pour aller les sauver lui-même.
En quelque sorte, il fait tout: le scénario, la mise en scène et le premier rôle.

Écrit par : Luner | 04/11/2007

"L’Afrique a de moins en moins l’usage de nos humanitaires européens et de plus en plus besoin d’investissements sonnants et trébuchants"
Encore une fois passablement d'accord avec vous. Mais il est bien connu qu'avant d'augmenter les aides il faudrait plutôt laisser les producteurs par exemple de coton vendre normalement leur production.
Et encore une chose : il y a un sérieux problème de planning familial en Afrique pour des raisons bien connues. Et pour essayer de lutter contre la surnatalité il faudrait s'affronter à l'Islam...

REPONSE A GEO:
Vous avez parfaitement raison. Pour le coton, comme pour bien d'autres produits, agricoles notamment, nous menons une politique de concurrence déloyale à l'égard de l'Afrique.
Leur acheter leurs productions ou leurs matières premières à des prix corrects serait le meilleur moyen de réduire la fracture qui nous sépare. N'en déplaise aux altermondialistes
On peut également parler de surnatalité, lorsqu'en dépit de taux de croissance économique de 8 ou 10 % la situation d'un pays s'aggrave parce que le taux d'accroissement de la population est supérieur !
Mais il n'y a pas que l'Islam qui prêche contre le préservatif en Afrique. Le pape aussi, et même les Etats-Unis qui font pression sur l'ONU pour supprimer l'aide aux organismes de planning familial, parce que ce serait contraire à la morale chrétienne!

Écrit par : Géo | 04/11/2007

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