07/12/2007

Les FARC ont perdu la guerre économique

Je m'en étais pris, hier à un article de Gustavo Kuhn, qui a depuis rectifié le tir et nous offre ce vendredi un papier avec lequel on peut-être d'accord ou pas, mais qui est tout de même mieux balancé et moins unilatéral. Il n'y a jamais eu de Général Alcazar, de Pinochet ou de colonels argentins en Colombie et tous les gouvernements latino-américains ne sont pas forcément dictatoriaux.
Ceci étant, j'aimerais préciser ma pensée.
Les FARC ont publié hier un communiqué demandant à Sarkozy, en tant que médiateur international, de respecter l'égalité de traitement entre les parties. C'est grosso modo l'attitude de la Suisse dans cette négociation et c'est à mon avis une erreur.

Je tiens à préciser que j'exprime ici mon avis personnel, construit sur mon vécu de la société colombienne dans son ensemble, y compris des Betancourt, en dehors du cercle étroit de famille d'Ingrid, qui rappelons-le est certainement la seule otage à s'être jetée volontairement dans la gueule du lion.

C'est très cher payé, pour une bévue, une bravade, mais on ne peut pas sacrifier l'avenir d'un pays pour cela.
Il ne peut s'agir en Colombie d'une médiation entre deux parties en conflit plus ou moins équivalentes, car elles ne le sont pas. C'est une négociation, comme il s'en déroule entre forces de l'ordre et délinquants ou psychopathes, dans les cas de prises d'otages.
L'intérêt évident du pays, de toutes ses couches sociales et de tous ses partis politiques légaux (j'aimerais rappeler qu'il existe un parti communiste et que la gauche est au pouvoir dans des grandes villes comme Bogota) c'est la fin pure et simple de la guérilla et de la lutte armée, la disparition des FARC, qui ne sont qu'une verrue de violence inutile dans la vie quotidienne des colombiens.
Si la guérilla n'existait pas, la Colombie pourrait choisir aujourd'hui un gouvernement d'alternance sociale-démocrate et en tout cas, les paramilitaires n'auraient pas existé. Les problèmes de narco-traffic et la violence qu'ils entraînent n'auraient pas disparu comme par enchantement, mais au moins seraient-ils cantonnés à ce qu'ils sont: un problème de délinquance individuelle et de crime organisé et rien d'autre.

Il est faux de dire que le Gouvernement colombien ne veut pas négocier.

Ramener la paix et la libération des otages est évidemment son souci Numéro 1. A équivalence avec l'augmentation, en très bonne voie, des capacités économiques du pays (7,8% de taux de croissance annuel) et l'amélioration de la répartition des richesses qu'elle autorise.
Mais ce qu'Uribe peut offrir aux FARC est très précisément délimité: une reddition honorable, dans le cadre d'un programme de réinsertion efficace pour les guérilleros et un jugement clément : 8 ans maximum pour les principaux chefs ayant du sang sur les mains. Comme pour les paramilitaires. Eventuellement  l'exil, pour ceux qui préfèrent cette solution. C'est d'ailleurs la principale arme d'une médiation internationale.

Il est hors de question de leur accorder un statut particulier en tant que FARC, territorial ou politique.

Contrairement à ce qu'annonce régulièrement à l'AFP "une source diplomatique européenne" dont on peut supposer qu'il s'agit de l'ambassadeur de France à Bogota, époux de la sœur d'Ingrid et à ce titre ennemi politique du Président Colombien, les FARC perdent du terrain tous les jours. La victoire militaire n'est pas pour demain, la jungle est immense, mais les capacités de nuisance de la guérilla se réduisent chaque jour un peu plus.

Le Gouvernement le sait et les chefs des FARC le savent.
Les conditions de vie dans la jungle sont de plus en plus dures et les désertions se multiplient. Jadis un combattant des FARC touchait, grâce à la cocaïne, une solde 4 à 5 fois supérieure à ce que gagnait son frère petit paysan. C'est de moins en moins vrai, car la pauvreté recule fortement en Colombie tandis que les ressources des FARC diminuent. Le Gouvernement est en train de gagner la guerre économique, plus sûrement encore que la guerre territoriale.
Dans l'un de mes films, des collégiens du Choco, région particulièrement pauvre, me racontaient, il y a 3 ans, que leurs copains cancres partis dans la guérilla ou chez les FARC auraient bien voulu rentrer pour participer aux programmes d'apprentissage du gouvernement, qui débouchent effectivement sur des emplois rémunérateurs, mais qu'ils avaient peur des représailles. Les paramilitaires ont depuis rendu les armes et accepté massivement les programmes de réinsertion, même si quelques indécrottables ont sombré dans la criminalité.
Les FARC ont commencé à le faire à leur tour, mais à titre individuel et au péril de leur vie.
La communauté internationale doit accompagner ce mouvement et non pas l'enrayer en donnant de faux espoirs aux dirigeants des FARC qui ne font que rallonger la fin – et la libération des otages -, en causant davantage de morts et de désolation.
Leur offrir une porte de sortie et une nouvelle vie ailleurs, mais certainement pas la moindre opportunité de continuer leur combat inutile et sanglant.

Commentaires

Monsieur Souaille, un minimum d'honnêteté intellectuelle devrait vous amener, avant « d’analyser » les articles sur la Colombie, à préciser que vous êtes employé par l’ambassade de ce pays pour faire sa communication (je précise que c’est vous-même qui m’avez donné cette information il y a quelques mois).

Écrit par : Kuhn | 07/12/2007

J'ai effectivement des liens d'intérêts, familiaux et professionnels avec l'Ambassade de Colombie. Comme vous le savez, je ne m'en cache pas et me présente en tant que tel dans ces activités, notamment auprès de la presse suisse.
Mon activité, à temps partiel, consiste à aider l'Ambassade à contrebalancer l'image engendrée dans la presse suisse par plus de vingt années de propagande des FARC complaisamment relayée par les médias. Non par méchanceté, mais par solidarité à l'égard des réfugiés latino-américains chiliens ou argentiins, sans comprendre qu'en Colombie, c'étaient tes démocrates qui étaient au gouvernement..
Ceci étant ce que j'écris sous mon nom propre est écrit sous mon nom propre, car sinon, je n'écrirais pas la même chose. Mon point de vue personnel n'est pas celui de l'Ambassade de Colombie, pas plus que celui du Gouvernement colombien. S'il s'en rapproche sur nombre de points, il en diverge également, dans mon appréciation sur d'autres gouvernements ou même dans mon analyse des actes gouvernementaux de Uribe.
Je dis des choses qu'un gouvernement ne pourrait pas se permettre de dire, mais qui sont l'expression des colombiens du peuple, dans les quartiers chics commes dans les coins les plus désherités où j'ai pu tourner: il y en a marre des FARC qui ne servent strictement à rien, juste à embêter tout le monde, gravement.
A vous de savoir si vous souhaitez empêcher cette vérité, une parmi d'autres de s'exprimer.
J'ai été très clair sur mon autonomie et le fait que je n'étais pas prêt à soutenir n'importe quoi dans l'établissement de mes rapports avec l'Ambassade et ils l'ont accepté.
J'ai aussi des liens familiaux avec la famille Betancourt et des liens professionnels avec des ONG qui sont accusées régulièrement d'être proche des FARC et pour qui j'ai fait des films, ainsi que pour le DFAE et la DDC, ce qui ne m'empêche pas de les critiquer lorsque je suis en désaccord.
Les liens d'ordre financier sont loin d'être les seuls à réduire l'objectivité. L'environnement, les opinions politiques, l'histoire familiale sont tout aussi importants. Le fait que des journalistes qui écrivent sur l'Amérique latine aient une histoire familiale politique avec ce continent n'est jamais innocent non plus. Demande-t-on aux journalistes de se justifier sur ce point, sur leurs opinions politiques, sur leurs conjoints et j'en passe ? La neutralité journalistique a bon dos, nous le savons tous.
M. Kuhn, vous vous êtes planté sur ce coup. cela fait 40 ans que les FARC refusent de négocier et seulement 6 qu'Uribe est au pouvoir. En ce laps de temps, il est parvenu à diviser au moins par trois les actes de violence dans le pays et les Colombiens veulent qu'ils continuent.
Vous devriez lire un article de el Tiempo repris dans le Courrier Interntaional de ce jeudi, écrit par une journaliste colombienne qui est proche de Piedad Cordoba. Très instructif. On y apprend entre autres que les sénateurs colombiens assassinés ce printemps semblent bien avoir été exécutés chacun d'une balle dans la nuque pendant qu'ils faisaient leur toilette... Donc par les FARC.
Mais je serai ravi de vous rencontrer pour parler de tout cela.

Écrit par : Philippe Souaille | 07/12/2007

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