20/12/2007

Le sens des mots

On s’en doutait, cette fois les choses sont claires. La correspondante de la Tribune de Genève en Colombie soutient un mouvement de maîtres-chanteurs mafieux, terroristes, criminels et trafiquants de drogue contre un gouvernement légal démocratiquement élu et réélu avec 62% des voix. C’est son droit. Mais faire passer pour les gentils de l'histoire les ravisseurs de deux femmes qu’ils séquestrent depuis 6 ans dans des conditions atroces, il fallait oser.
On annonce donc leur libération prochaine, avec l’enfant de l’une d’elles née en captivité. Prochaine mais pas effective, car comme par hasard, les FARC posent des conditions compliquées à résoudre. Au jeu du poker menteur, ce sont des as, et la société du spectacle francophone se laisse arnaquer avec délices.  François Fillon vient même de décréter « problème mondial » la libération d’Ingrid, rien ne devant être plus important pour le Président colombien.
Même pas la vie de 170 000 de ses compatriotes ? Car les FARC refusent la zone d’échanges proposée par Uribe et l'église catholique et continuent de revendiquer un territoire démilitarisé de 780km2 (près de 3 cantons de Genève) avec ses infrastructures policières et militaires et surtout ses 170 000 habitants.
« Démilitarisé », dans les conditions exigées par les FARC, cela signifie que l’armée, la police, la loi et l’ordre doivent s’en retirer, mais que les bataillons des FARC, en revanche y seront armés. 
Peut-on vraiment mettre dans la balance la vie d’une seule otage (au demeurant la seule à s’être jetée sciemment dans la gueule du loup pour donner du pep à sa campagne présidentielle) et la vie de 170 000 autres qui n’ont rien demandé ? Tout cela parce qu’elle a un passeport français et que Sarkozy Président met un point d’honneur à réussir là où Villepin a lamentablement échoué, Sarkozy ministre lui ayant comme d'habitude savonné la planche au passage ?
Villepin avait envoyé des barbouzes français dans la jungle brésilienne pour tenter de récupérer Ingrid à la frontière et Sarkozy ministre s’était élevé contre ces mauvaises manières. Mais le porte-parole de Sarkozy Président révèle que des agents français négocient directement dans la jungle avec les FARC, tandis que le grand ami Bush est prié à genoux de faire pression sur Uribe…

La Colombie est un pays souverain qui a droit au respect. Un pays émergeant qui n'entend pas être traité comme un paillasson, lui et ses citoyens, pour des raisons de politique intérieure française. 

Que diraient les Français ou les Suisses, si l’on envisageait d’offrir les villes de Carpentras ou de Lausanne, avec leurs environs et tous leurs habitants, à un groupe de 10 000 maffieux armés, professant une idéologie extrémiste et violemment autoritaire ?
On parle ici de livrer 170 000 personnes d’un coup aux goulags de la jungle pour éviter la mort d’une seule ! Et pas seulement pour 45 jours, durant lesquels, tous les meurtres et les exactions les plus diverses sont possibles, mais à priori pour beaucoup plus longtemps. Parce que le deal n’est pas « vous nous prêtez le territoire pour 45 jours et on vous rend les otages », mais « vous nous laissez le territoire et on accepte de commencer à négocier ».

Du moins on dit qu’on accepte. Parce que la dernière fois que la situation s’est présentée... Le président précédent avait accepté d’accorder aux FARC un territoire encore plus vaste, qui s’était rapidement mué en royaume du crime. Mais le jour de la signature des accords, devant des dizaines de caméras de télévision, Marulanda, le chef historique des FARC ne s’est même pas présenté et a laissé le Président Pastrana poireauter devant une chaise vide durant plusieurs heures…  

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Des champions de la com. 
Comme par hasard, l’annonce hypermédiatisée des FARC est survenue la veille d’une journée « spéciale Ingrid » de la presse française (et de TV5 !) et juste après la publication d’une grande enquête d'El Pais, extrêmement dommageable pour les FARC et Chavez. Le prestigieux quotidien espagnol, proche des socialistes, révélait que Chavez abrite au Venezuela des camps d’entraînement armés des FARC et peut-être même des séquestrés, dont des femmes.
Entre nous, s’il s’agissait des deux libérées potentielles, cela expliquerait qu’il soit compliqué de les libérer en Colombie… Ce qui est certain, c’est que les connivences du régime chaviste avec les FARC ne sont pas vraiment un scoop, puisque Rodrigo Granda orchestrait jadis ouvertement les relations publiques des FARC depuis Caracas.

Cette fois, cependant l’accusation est grave et étayée. Le papier d’El Pais confirme d’ailleurs au passage que certains hauts fonctionnaires et des politiques du parti au pouvoir trempent allègrement dans le trafic de drogue, dont rappelons-le, les FARC sont la source, puisqu’elles contrôlent l’essentiel de la production.

La grande majorité des Colombiens en a plus qu’assez de cette alliance maffieuse et le pouvoir politique fait d’immenses efforts pour éliminer radicalement toutes les branches gangrenées, mafieux et extrémistes de droite et de gauche mêlés, y compris en son sein.
De leur côté les Espagnols, socialistes compris, sont très remontés contre Chavez, mais aussi contre les FARC car ils voient tous les jours avec la ETA les conséquences de la violence aveugle des groupes terroristes. Ils savent aussi que les FARC bloquent l’élection d’un gouvernement de gauche en Colombie, car les Colombiens veulent d’abord en finir avec l’insécurité.

Porte d’entrée naturelle des trafiquants colombiens vers l’Europe, Madrid suit la situation de très près. Du coup, les FARC snobent les espagnols et ne les citent même plus dans leurs communiqués où ils portent aux nues les négociateurs suisses et français. Tant que la communauté internationale unie n'aura pas adopté le ton de fermeté qui convient avec des bandits et des maîtres-chanteurs, les FARC continueront de la mener en bateau.

La pauvre Ingrid en fera les frais, car les FARC n'ont absolument aucun intérêt à libérer la seule people mondiale séquestrée... Depuis la libération de Nelson Mandela.    

Commentaires

Bonjour,

Merci de bien vouloir indiquer dans votre bio les liens d'intérêt que vous entretenez avec l'ambassade de Colombie.

Je vous l'ai demandé il y a quelque temps déjà. Sans effet à ce jour. Vous m'avez répondu en substance, de manière un peu spécieuse, que vos relations avec l'ambassade de Colombie n'influençaient pas votre point de vue de citoyen. J'en prends acte. Cependant pourquoi dès lors signaler que vous êtes rédacteur du journal radical Le Genevois?

Merci donc de bien vouloir sacrifier à ce minimum de transparence et de bien vouloir signaler dorénavant cette relation d'intérêt dans vos prochains billets traitant de la Colombie.

Bien à vous et bonnes fêtes.

Jean-François Mabut
Blogs et wikis sur www.tribune.ch
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Écrit par : Jean-François Mabut | 20/12/2007

Cher Jean-François,
ainsi donc la censure, la vraie, existe sur les blogs, puisque le mien a été proprement viré de la liste des invités, ce qui le relègue aux oubliettes et le rend quasimment invisible.
J'espère que celà n'est que passager.
Rassure-moi, ce n'est pas parce que je défends la Colombie ?
La Tribune dans son ensemble n'est pas ainsi réceptive aux arguments des FARC?
Je crois que ce qui vous gêne, c'est que je dénonce la convergence objective entre certains de vos journalistes et ces mêmes FARC...
Il n'y a que la vérité qui blesse disent les enfants.
Je n'ai jamais fait mystère de la collaboration de ma société avec l'ambassade de Colombie à Berne. Je m'en suis même déjà expliqué longuement sur ce blog, rappelant au passage que nous collaborons avec toutes sortes de gouvernements et d'ONG, depuis le Ministère de la justice vietnamien à des associations que le gouvernement colombien considère comme des soutiens effectifs des FARC. Vous voulez que le mentionne dans ma bio ? C'est fait, j'y ai mis la liste des organismes pour lesquels nous travaillons.
Vous voulez donc aussi qu'à chaque fois que je parle de la Colombie, je le rappelle. C'est tout de même curieux. Pourquoi juste moi et pourquoi juste la Colombie ?
Des tas de gens dans ces blogs ont des liens d'intérêts pour tel ou tel organisme, parti, église ou obédience. Parce que moi, je l'ai dit ouvertement, je suis puni ?
Est-ce que des journalistes réputés socialistes d'origine latino-américaine, ne devraient pas le rappeler lorsqu'ils parlent de politique latino-américaine ? Lorsque des journalistes vivent maritalement (ou se contentent de coucher épisodiquement) avec des politiciens d'extrême gauche (ou d'extrême droite, ou même du centre d'ailleurs), vont-ils en faire part à chaque fois qu'ils parlent de politique ?
Lorsqu'une journaliste éprouve des sympathies plus qu'évidentes pour un camp, ne devrait-elle pas le rappeler lorsqu'elle présente un commentaire particulièrement gratiné comme neutre et objectif ? Et lorsqu'elle dissimule des faits ou commet des erreurs plus ou moins conscientes, qui mettent en jeu la vie de dizaines de milliers de gens?
Dire par exemple que les FARC rejettent le plan d'Uribe, alors qu'il s'agit du plan de l'église, approuvé par la comunauté internationale, et finalement accepté par Uribe, n'est-ce pas malhonnête? Cela paraît pinailler, mais c'est fondamental. Cela détermine à qui incombe l'échec des négociations et donc la responsabilité de la mort d'Ingrid, dont pas un colombien informé ne doute qu'elle ne survienne avant sa libération.
C'est une guerre psychologique à laquelle se livrent les FARC, et les journalistes gaucho-romantiques s'en font les petits soldats obéissants. L'issue du conflit, c'est un territoire de 780km carrés avec ses 170 000 habitants. Dont ils auraient la responsabilité sur la conscience si d'aventure Uribe faiblissait et accordait aux FARC cette enclave néo-stalinienne.
Ah oui, mais nos journalistes ne touchent pas d'argent des FARC dites vous.
En matière de convictions politiques justement, l'argent n'est que de peu de poids. Et les convictions politiques pervertissent le jugement au moins autant que l'argent.
Il se trouve que ma société ne facture pas le dixième de ce que vaut le travail que nous effectuons pour l'Ambassade de Colombie (et qui ne comprend pas ce que j'écris dans mon blog, qui ne représente ni l'opinion de l'Ambassade, ni celle du Gouvernement).
Nous le faisons ainsi par conviction que le méchant procès fait à ce gouvernement est infâmant et qu'en plus cela n'a qu'une seule conséquence: prolonger inutilement la violence et le conflit en cours, en donnant aux FARC l'illusion qu'elles peuvent tout se permettre, devant la fébrilité de la presse internationale.

Écrit par : Philippe Souaille | 21/12/2007

Vous avez déjà amené la réponse dans toutes les questions que vous posez. Le problème n'est pas ce que font les politiques : c'est évident si on est juste capable d'un peu de jugeote. Le problème est chez les médias. Alors là, cela semble nettement plus difficile de savoir qui manipule qui. Sur l'Afrique, pour les gens sérieux, il existait "africa confidential" ou"Lettres du continent". Mais l'abonnement était à la hauteur de la qualité. Presque tous les jours, on entend les jeunes crétins de RSR1 parler sur un ton scandalisé de la médecine à deux vitesses. Pourquoi ne se scandalisent-ils pas de leur information à deux vitesses ? Cela n'a pas l'air de les déranger beaucoup de nous servir leur soupe calamiteuse...

Écrit par : Géo | 21/12/2007

Je ne partage certainement pas votre appréciation à l'égard de mes collègues de la RSR, ni même de la Tribune d'ailleurs. Ce ne sont pas des crétins et c'est leur droit le plus strict d'avoir des convictions et de les exprimer.
Le problème, c'est la soi-disant neutralité journalistique. Je l'ai été suffisamment longtemps - et le suis encore en partie - pour me permettre de les appeler collègues et pour savoir combien il est facile de choisir telle ou telle information ou telle ou telle manière de les présenter et modifier ainsi profondément la perception des gens.
Il suffit même parfois de changer l'endroit où l'on place l'info dans un texte ou mieux encore dans un film, pour changer profondément son impact.
Il y a quelques temps, éprouvant l'envie de renouer avec mes premières amours professionnelles et de me consacrer désormais à l'écriture, j'ai pensé intégrer la rédaction d'un quotidien romand, en complément de mon 1/4 temps de réd en chf du Genevois. La réponse qui me fut faite était claire: on ne peut pas être à la fois réd en chef d'un journal politique et journaliste d'un généraliste. Cela parait logique et je peux le comprendre, même si nombre de journalistes et d'animateurs pratiquent ces choses en catimini. Pas vu pas pris.
Je suis pourtant d'un avis contraire. A la limite c'est le journal politique que cela aurait pu gêner. Mais pour un généraliste, il me parait plus clair, vis à vis des lecteurs, d'afficher clairement les convictions politiques d'un journaliste que de n'en rien faire, ce qui est la règle, alors que tous les journalistes ont des convictions, des sensibilités et des croyances, même et surtout sans être affilié à un parti.
On peut même prédire ce que va penser, comment va réagir tel ou tel journaliste en fonction de son âge, de ses centres d'intérêts et bien sûr de ses articles précédents. Un peu comme avec un critique de cinéma dont on va voir les films qu'il éreinte...
C'est aussi un problème économique. La presse romande est à l'étroit sur son marché et n'a pas les moyens de payer des "plumes" contrairement aux grands pays qui nous entourent. En dehors de l'encadrement, l'essentiel du travail est donc accompli par de jeunes gens qui acceptent des salaires assez minimaux relativement au niveau de compétences théoriquement exigées. Ils ont c'est normal, les convictions de leur âge.
Encore une fois, je trouve normal qu'ils s'expriment, mais ce serait plus correct si d'autres journalistes, ayant d'autres convictions pouvaient s'exprimer également.
La solution peut venir effectivement de lettres d'information sur abonnement. Il y en a sur toutes sortes de sujets mais malheureusement elles sont chères, ce qui exclut le grand public.
C'est la même chose en sciences et en recherche, notamment en sciences humaines ou en sciences naturelles... Je ne connais pas M.Nylander et j'ai du respect pour le Dr Rielle qui fait un travail remarquable contre les addictions et le business criminel qui les entretient. Mais les croyances ou les à-prioris idéologiques d'un chercheur influenceront sa recherche et la manière dont il la mêne tout aussi sûrement et certainement plus sournoisement qu'un contrat financier

Écrit par : Philippe Souaille | 22/12/2007

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