10/01/2008

Du coq à l'âne

Comme mes confrères journalistes, j'ai tendance à parler de tout, en fonction de l'actualité sans me donner toujours les moyens de creuser le sujet. Comme nul n'est à l'abri d'une erreur, j'essaie de me limiter aux thèmes que je connais, qui sont d'ailleurs assez nombreux comme cela. Mais tous mes confrères n'ont pas la même approche.
Par exemple la télévision.
Parmi les commentaires sur le désir de Sarkozy de sucrer les recettes publicitaires des chaînes publiques, personne n'a rapproché l'info de celle-ci, parue pourtant tout récemment: pour la première fois, TF1 a fait moins de 30% de parts de marchés sur toute une soirée et c'est la montée en puissance imprévue des chaînes généralistes de la TNT qui en est la cause.
La direction de TF1 flippe complètement devant les chiffres d'audiences, car les tarifs publicitaires en dépendent. La vache à lait quasi-monopolistique étant en passe de se tarir, pour cause enfin de concurrence, Supersarko vole instantanément au secours de son meilleur copain Bouygues (son "frère" comme il dit, propriétaire de TF1), mais aussi de son deuxième meilleur copain Bolloré (qui lui paie ses vacances, propriétaire de Direct8, principale chaîne de la TNT), en sortant du jeu le concurrent public.
France-Télévisions y gagnerait en qualité, ce qu'elle perdrait en audience. Supersarko ferait d'une pierre deux coups: satisfaction des bobos recevant davantage de programmes intelligents et main-mise électorale sur l'info du grand public à grands coups de programmes aussi fédérateurs que racoleurs.  Le côté merveilleux de la concurrence, c'est que sur la TNT, il y a aussi d'autres chaînes qui devraient en profiter, plus indépendantes politiquement, comme BFM. Mais il leur faudra elles aussi choisir entre grand public et succès de niche…
Plus grave, sur la Colombie:
Deux éminents éditorialistes se sont fendus ce matin d'un édito un peu bâclé. Jacques Pilet, dans l'Hebdo, dont je partage habituellement les conclusions, fait reposer son analyse sur des erreurs factuelles qui brouillent sa compréhension.
Si les FARC n'avaient que leurs 33 otages politiques (12 sur 45 ont été exécutés par les FARC) auxquels tout le monde en Europe attache une importance particulière, la Colombie pourrait peut-être les tolérer, mais elle ne peut accepter les milliers de citoyens enlevés dès que la pression militaire se relâche (notamment durant les phases précédentes de négociation) que les FARC libèrent habituellement contre des rançons exorbitantes.

Vous dites, cher Jacques, préférer les FARC au chaos du Mexique, mais la description que vous en faites, très réaliste, ressemble à s'y méprendre à ce que les FARC faisait subir à la Colombie, jusqu'à ce que le peuple se rebelle et trouve en Uribe le chef nécessaire à la conduite d'une véritable guerre contre le crime organisé: "De puissantes milices qui font taire les journalistes, infiltrent l'administration, sèment la terreur dans la population, investissent les commissariats"… c'est la Colombie de l'époque de Pastrana et des négociations de paix à la sauce FARC que vous décrivez… Savez vous que lorsqu'ils arrêtaient des gens aux barrages, les FARC pouvaient appeler un numéro où on leur donnait le montant des impôts payés par la personne, pour savoir si son enlèvement valait la peine ?

Le dernier numéro de Semana, news magazine colombien, décrit les maltraitances diverses subies par les jeunes enrôlés dans les rangs des FARC, tout particulièrement les jeunes filles dès 13 ans, à la fois chair à canon toujours en première ligne, bêtes de somme, esclaves sexuelles des chefs de bataillons, mais condamnées et punies lorsqu'elles tombent enceintes.

Les FARC sont aux abois. Cela ne résout certes pas le problème de la drogue, mais il faut bien prendre les problèmes un par un. Contrairement à ce qu'écrit Antoine Maurice dans la Tribune, l'actuel boom économique colombien n'est pas du aux revenus de la drogue, mais à l'impérétie de Chavez et à la politique de sécurité d'Uribe qui voit affluer les capitaux étrangers. Le Venezuela connaît une inflation de 22% et regorge de l'argent du pétrole mais n'arrive pas à produire ses biens de consommations les plus essentiels… fournis dès lors par l'industrieuse Colombie, qui paradoxalement en dépit de sa violence arrive dans les 5 ou six premiers pays du monde dans plusieurs classements sur le bonheur ressenti par la population ou axés sur la qualité de ses services publics et de ses rapports à l'environnement...

La première action d'Uribe ayant été d'éradiquer les cartels qui arrosaient le monde entier, les colombiens ne maîtrisent plus que la production et l'expédition de la cocaïne. Mexicains, Brésiliens et Calabrais ont pris le relais du trafic, plus quelques colombiens isolés en Equateur et en Espagne. Or c'est entre le départ de Colombie et l'arrivée sur les marchés d'export que se fait la culbute, les prix étant décuplés dans le cas de la cocaïne. 

Mais le combat est loin d'être gagné. Les FARC contrôlent toujours la culture et 10% des paras-militaires démobilisés sombrent dans la délinquance, dont le narco-traffic. La destruction aérienne des cultures avait réduit d'un bon tiers les volumes exportés entre 2002 et 2005, mais les cultures sont aujourd'hui pratiquées de plus en plus profondément dans les réserves naturelles et le Gouvernement a du revenir à l'arrachage manuel, beaucoup moins polluant, mais beaucoup plus lent. Du coup, les volumes de coca produits repartent à la hausse.
La victoire contre les FARC, qui est en vue et que tout le monde souhaiterait voir accélérée par un accord aboutissant à leur démobilisation définitive, ne sera donc qu'une étape dans la lutte contre la production de cocaïne. Un gros effort des pays de destination, serait le bienvenu la Colombie menant là un combat difficile pour le bien de tous.

Commentaires

Excellente nouvelle: 2 otages libérées après plus de six longues années passées dans les prisons de la jungle. Il reste encore 44 séquestrés parmi les politiques...
Et 774 sans espoir, tant que leur famille ne parviendra pas à payer leur exorbitante rançon...
Dommage tout de même, ce détour par Caracas. SI M.Chavez avait la grandeur d'âme que d'aucuns prétendent il aurait laissé tout le monde se livrer aux effusions des retrouvailles à domicile, à Bogota...
Même Supersarko n'a pas osé faire faire un détour par Paris, aux infirmières rentrant chez elles en Bulgarie...

Écrit par : Philippe Souaille | 10/01/2008

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