11/01/2008

Guy Mettan passe la ligne

Quelle mouche a bien pu piquer le Président du Club suisse de la Presse, institution honorable parrainée par la Confédération, le Canton, le Forum de Davos, les plus grandes banques et quasiment tous les médias romands pour qu'il traîne dans la boue le Président élu de 42 millions de colombiens ?  Serait-ce son échec à la Vice-Présidence du Grand Conseil qui lui monte au nez ?
Drôle de marotte de défendre les tortionnaires de la jungle, qu'un point essentiel sépare des khmers rouges: les FARC ne sont jamais parvenues à prendre possession du territoire et doivent donc restreindre leurs massacres et leurs exactions à ceux qui leur tombent sous la main. Mais ceux là, ils en bavent pour certains pendant dix ans, enchaînés jour et nuit, en proie aux maladies infectieuses et aux privations, comme l'a brièvement raconté Clara Rojas, qui dit aussi avoir marché 20 jours sans arrêt avant sa libération. Curieusement, elle semble plutôt avoir été soigneusement requinquée et a même pris du poids. Les FARC tiennent à leur image, et elles ont des moyens de pression particulièrement odieux, même une fois libre. Tout ce que pourra dire Clara, dans les semaines et les mois à venir, devra être interpreté à la lumière de ce constat : on lui a fait croire qu'elle pourrait aider, ou non, à la libération de sa meilleure amie, avec qui elle a partagé cette horrible détention.


Pour le reste, s'en prendre à la famille du président Uribe pour le salir, comme le fait Mettan, s'avère d'une confondante bêtise. Pour savoir qui a assassiné son père, il suffit de consulter les archives judiciaires, qui sont publiques en Colombie, pays démocratique où la justice est respectée de tous. Uribe n'a évidemment jamais raconté de mensonges à ce sujet, qui ne pourraient que lui exploser à la figure en campagne électorale.
En Suisse, tout le monde a un proche qui a sombré dans la toxicomanie. En Colombie, chacun a un cousin ou une cousine qui a trempé dans le narco-trafic… et travaillé avec les paras… ou les FARC ! La ministre des Affaires étrangères, démissionnaire l'an dernier parce que son frère était inculpé (mais pas condamné) de collusion avec les paras… a pour cousin germain Simon Trinidad, N° 2 des FARC, emprisonné à vie en Floride. Trinidad aurait d'ailleurs été donné aux services secrets colombiens par un de ses rivaux, évincé dans la guerre de succession interne.
Uribe a également été accusé d'avoir créé les milices paramilitaires… qui sont aussi vieilles que lui ! Il est l'un des fondateurs des convivirs, comité de surveillances citoyens qui gardaient un œil sur les fermes des uns et des autres au plus fort de l'expansion des FARC. Dans la zone caféière, absolument tout le monde en faisait partie et une petite minorité a également frayé avec les paras, lorsque la police avait fui. Des excès ont été commis, mais Uribe a tout fait pour que la justice puisse condamner fermement les déviations. Citez moi un seul gouvernement fasciste ou marxiste dans lequel des proches du pouvoir sont condamnés pour leurs exactions ? Il faut tout de même être sérieusement gonflé pour venir le lui reprocher !
Au Vietnam, que M. Mettan admire tant, ne seraient-ce pas plutôt les opposants qui sont jugés et emprisonnés ?
Quelles peuvent être les sources de tous ces mensonges, en dehors de la petite centaine de colombiens néo-staliniens qui vivent en Suisse, contre plusieurs milliers qui soutiennent l'action démocratique du Gouvernement Uribe ? Tout ceci n'est qu'un coup de bluff des FARC qui, avec la complicité de journalistes inconscients, jouent un poker menteur dont les participants, les termes et l'enjeu,  odieux marchandage, sont tous connus de longue date.
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 - Les FARC, militairement acculées veulent obtenir d'Uribe qu'il relâche sa pression. Mais auraient-elles relâchées deux otages sans cette pression?  Elles veulent aussi être rayées de la liste des organisations terroristes, qui leur cause de gros problèmes financiers et juridiques à l'étranger. Elles rêvent enfin d'un territoire de 800km2 et 170 000 habitants qui leur serait abandonné pour y planter leurs goulags et leur coca. Une commune libre et surarmée…
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Les médiateurs, Suisses et Vénézueliens dans le même hélico, ont besoin d'un accord de paix à tout prix, pour justifier leur rôle et faire leur pub perso… Sur ce terrain, Chavez a une longueur d'avance, mais Micheline s'en tire bien. Faut-il pour autant mettre en équivalence un Etat démocratique et une organisation criminelle qui n'a plus fait de politique depuis 20 ans ?
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Le Gouvernement colombien veut mettre les FARC hors d'état de nuire. Littéralement. Ni plus ni moins. Par la négociation, ce serait plus rapide et moins coûteux. Donc préférable. Malheureusement, les FARC ne veulent pas rendre les armes. Donc il faut aller les leur prendre. Ce que l'armée colombienne est en train de faire. Pas par gaîeté de coeur: je ne connais pas d'armée qui, après 40 ans de combats, fassent encore cela par plaisir.  Mais c'est malheureusement nécessaire à l'avenir du pays et c'est précisément ce que les deux autres joueurs veulent empêcher. Le reste, c'est de la poudre aux yeux.

Accessoirement, la pétition de M. Mettan, paraphée par des gens fort honorables, est tellement neutre que n'importe qui pourrait la signer. A part peut-être les FARC, qui sont tout de même les geôliers dans l'histoire. Le problème, c'est que tout ce qui concourre à la publicité faite autour d'Ingrid contribue à rendre plus improbable sa libération, tant que l'on n'aura pas résolue l'équation ci-dessus.

M. Mettan ferait mieux de s'occuper des deux journalistes français qui risquent la peine de mort au Niger pour avoir interviewé sans autorisation des rebelles targui. Sans autorisation, d'accord c'est pas bien et le Niger, démocratique, défend sa souveraineté. Mais la peine de mort pour ça, tout de même...

 

Commentaires

Je reviens sur la création des convivirs, car c’est l’instant "T" qui a déclenché le lent, très très lent, processus de retour à la normale, pour la Colombie. Or c’est un phénomène éminemment démocratique. Un sursaut vital de la société colombienne, dont Uribe fut le catalyseur. Les gueux qui s’en prennent aux puissants trop puissants et aux riches insupportablement égoïstes, j’approuve. C’est le côté sympa de la piraterie.
Mais lorsque les pirates rançonnent tout le monde, les plus pauvres inclus, pillent et tuent sans vergogne ni retenue, massacrent des villages entiers « par erreur », vieillards femmes et enfants compris… et que l’erreur se reproduit à plusieurs reprises, cela ne peut plus durer.
Les convivirs c’était tout le monde. Ceux que je connais personnellement étaient paysans, profs de facs, couturières, médecins. Les convivirs c’étaient la Résistance, le peuple en armes qui se soulève contre ses oppresseurs de l’ombre, car les services publics censés le protéger avaient fui, abandonnant le terrain ou pactisant avec les factions violentes qui disposaient de revenus énormes...
dans un pays très pauvre et en lambeaux..
Uribe a bâti son succès politique sur ce mouvement populaire transcendant les classes sociales. La plupart des leaders charismatiques, pas seulement en Amérique Latine, en auraient fait un mouvement fasciste national, instrument de leur pouvoir personnel. Pas lui.
Tout au contraire, il n’a eu de cesse de restaurer la puissance publique, la démocratie et la séparation des pouvoirs. Dans tout le pays, pour protéger tous les colombiens, y compris les opposants qui ne se sont jamais aussi bien portés qu’aujourd’hui, pour autant qu’ils renoncent à la violence.
Alors, un peu de respect s’il vous plait, car dans les circonstances extrêmement difficiles de la Colombie, il fallait tenir. D’autant plus que le caractère naturel d’Uribe est clairement autoritaire. Il pousse de franches colères et prend des décisions énergiques sur un claquement de doigts.
Mais comme Bayrou a su faire un énorme travail sur lui-même pour vaincre son bégaiement et s’est mué en orateur hors pair, Uribe a appris à se contrôler, ce qui sans doute accentue son goût pour les comportements corrects et policés… qui sont d’ailleurs comme une seconde nature chez les Colombiens. Paradoxalement, ce pays de violence est certainement celui, sur la cinquantaine que j’ai visités, dont les habitants sont le plus amoureux des formes et des usages de la politesse et du respect de l’autre dans la vie quotidienne.
Il est totalement faux, enfin d’observer l’affaire colombienne avec les lunettes de l’anti-bushisme que nous partageons tous. Je ne connais pas de Colombien qui aime Bush. Comme toute l’Amérique latine, le pays subit de plein fouet la toute puissance coloniale du grand voisin du nord. Avec ce supplément que Washington a jadis prélevé une portion du territoire national pour créer le Panama et ne pas avoir à payer la dîme de passage sur le Canal que Bogota réclamait.
Cela, tous les Colombiens s’en souviennent. Mais les USA sont leur plus gros client avec le Venezuela et le seul soutien réel dans la lutte contre la violence et la drogue. Cela fait des années qu’Uribe tente de se rapprocher de l’Europe, mais l’accueil qui lui est réservé reste froid.
Pourtant la Colombie, en matière de démocratie, est clairement dans le trio de tête des pays tropicaux et de l’hémisphère sud, avec l’Australie et le Chili. En matière de droits de l’homme, et de répartition des richesses, il reste du chemin à faire et Uribe s’y emploie. Mais la moindre des choses serait de ne pas coller systématiquement sur le dos des paramilitaires ou même du gouvernement tous les assassinats de syndicalistes et de militants de gauche, alors que les enquêtes judiciaires (des mêmes que ceux qui condamnent les paras), aboutissent 3 fois sur 4 à des règlements de compte entre factions d’extrême gauche.
Celles-ci se livrent, en ville comme dans la jungle une guerre sans merci. Entre les FARC et l’ELN et au sein des FARC, pour le pouvoir interne. Il est assez paradoxal que les marxistes n’aient pas retenu les leçons de l’histoire, du Barcelone de 1936 aux rizières du Cambodge.
Je terminerais en rappelant que je collabore de manière rétribuée à la communication de l’Ambassade de Colombie à Berne et que ceci est un choix militant, je dirais presque un cri du cœur, car ma rétribution ne couvre pas la moitié du travail effectué.
Depuis la fin de mon adolescence, je pense m’être toujours battu pour la démocratie et l’humanisme et l’histoire récente le confirme. Dans le cas de la Colombie, j’en suis certain.
Malheureusement, pour survivre et se reproduire, l’humanisme doit parfois éliminer les dérives intolérables qui lui font courir un danger mortel. Le XXème siècle en a connu quelques exemples, de gauche et de droite.
En Colombie, ces dérives ont un nom. FARC-EP : « Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes - Armée Populaire ». Franchement, quel crédit politique accorder à un mouvement qui colle deux fois le mot armée dans son nom, plus Forces et Révolution en prime et dont l’unique titre de gloire de son chef est de tirer juste ?
Les FARC n’ont aucun avenir dans un monde en paix. Elles le savent et les colombiens l’ont compris. Seule la famille Delloye, les négociateurs internationaux et les journalistes qu’ils abreuvent ne l’ont pas encore admis.

Écrit par : Philippe Souaille | 12/01/2008

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