15/02/2008

Quelle neutralité en 2008 ?

Voilà donc Chavez, lider maximo du Venezuela, en guerre ouverte avec Exon, pétrolière étasunienne qui vient de crever le plafond du plus gros bénéfice jamais réalisé par une entreprise privée. Par une entreprise publique aussi, d’ailleurs…

Comme tous les Colombiens, ce que je suis de cœur, je suis déchiré par cette nouvelle. Voilà qui à l’évidence va poser des problèmes au parachutiste de Caracas et va le forcer à lever le pied dans ses visées expansionnistes sur la Colombie, par FARC de moins en moins interposées. D’un autre coté, comme tous les Colombiens, je suis révolté par le pillage du continent par les multinationales anglo-saxonnes.

D’où croyez vous qu’ils tirent leurs bénéfices, les Exxon et consorts ? Dans le cas présent, ils expliquent carrément dans leur plainte que leurs 750 millions de dollars d’investissements en Colombie (calculés par eux) allaient leur rapporter 25 milliards au cours des années à venir. Sacrée culbute ! Ils réclament la moitié de cette dernière somme à Caracas pour prix de leurs installations sur place. Les Français, les Brésiliens et les Canadiens ont accepté de céder les leurs pour des montants correspondant aux investissements, soit plusieurs centaines de millions chacun. Et de continuer à travailler au Venezuela.

C’est à cause de cette disparité fondamentale entre les fortunes immenses que gagnent les multinationales occidentales dans les pays du sud et les reliefs, que perçoivent ou parviennent à détourner les gouvernants desdits pays, que je désapprouve le discours occidental dominant. Les ONG de gauche, comme Washington, incriminent la corruption et les comptes en Suisse des dirigeants en tant que cause première du mal développement. Ils ne sont pourtant qu’une conséquence inéluctable des énormes déséquilibres existants. Je pense à l’Angola, par exemple.

Je ne vois pas au nom de quel principe (racial ?), seuls les occidentaux auraient le droit de s’enrichir dans ces pays. Les Africains ont aussi le droit de constituer des fortunes et des empires sur le dos de leurs compatriotes. Comme tout le monde. Par les moyens qui sont à leur portée, les seuls qu’on leur laisse.

Ce combat là, Chavez est un des rares à le mener. Mais il s’y prend mal. Parce qu’il agit lui-même dans une optique nationaliste expansionniste, centrée autour de son pouvoir personnel. Par ailleurs, si le capitalisme est responsable des énormes disparités de cette planète, il demeure aussi la meilleure réponse aux problèmes qu’il pose, à tous nos problèmes en fait. Ce que Chavez n’a que partiellement compris.

Il faut juste parfaire les règles, leur permettre d’empêcher certains abus, introduire de l’équité dans le processus. On en revient à la nécessité d’accords mondiaux, de coordination mondiale, de gouvernement mondial, bref au thème de mon bouquin L’Utopie Urgente (éd. Slatkine – j’espère qu’il est toujours en librairie, si les 5000 lecteurs mensuels de ce blog – en augmentation constante – l’achetaient tous, cela ferait sacrément avancer le schmilblick…)

L’autre aspect amusant de l’histoire, c’est que pour échapper aux saisies de la justice britannique, Chavez vient de planquer tous ses comptes en Suisse, à l’UBS. Ce qui tombe doublement bien, puisque Genève est devenue la capitale mondiale du négoce pétrolier. Et puis la promiscuité entre le chavisme et certains amis de notre conseillère fédérale chargée du département des Affaires Etrangères n’aura échappé à personne. Mais dans l’affaire, l’UBS est mal prise.

Ce n’est pas la première fois que les banques suisses abriteront des comptes liés à des activités révolutionnaires ou franchement à gauche. Toutes les valises du FLN, de la décolonisation et des mouvements indépendantistes du monde entier passaient par Genève dans les années soixante. Le Kremlin de l’URSS et même la RDA avaient leurs comptes à Zurich. En plus, tous les meilleurs films de l’époque du Mc carthysme ont été produits grâce au relais des banques genevoises.

Cela fait dix ans que je cherche à financer un documentaire sur la question, en vain ! Pourtant, de 55 à 62, tous les plus grands succès internationaux, une vingtaine de classiques immémoriaux ont été tournés en Europe, avec des scénaristes interdits, des réalisateurs sous prête-nom et des stars sympathisantes de gauche. Le tout financé par de l’argent venu directement de Hollywood. Pour brouiller les pistes, le nerf de la guerre transitait par nos coffres. Mais cela n’intéresse personne ! Dommage, dans peu d’années, les derniers témoins seront morts !

Aujourd’hui, cela serait impossible ou en tout cas plus difficile. Les échanges électroniques d’argent virtuel laissent paradoxalement davantage de traces que les bonnes vieilles valises de billets. Les grandes oreilles d’Echelon, qui espionnent le monde pour Washington, sont à l’affût. Et le 11 septembre a permis aux Etats-Unis de coincer un pied dans la porte blindée de nos banques, bien plus sûrement que l’Union Européenne.

Ils en avaient déjà un de toute façon, Washington ayant menacé de retirer toute possibilité d’intervention aux USA aux banques qui ne coopéreraient pas en matière fiscale. Plus d’ouverture de succursales, mais surtout plus d’accès aux marchés de Wall Street et de Chicago. Les banques avaient cédé et cela fait plusieurs années que tous les citoyens étasuniens détenant des comptes en Suisse doivent en fournir le détail et sont imposés. Même ceux qui ne résident pas aux Etats-Unis.

L’UBS, donc est mal prise, parce que derrière Exxon, il y a Washington, et que Washington a les clefs du coffre. Elle ne peut pas se permettre de lui claquer la porte au nez. Mais en théorie, d’après la loi helvétique sur le secret bancaire, elle devrait.

Sauf à ce qu’un groupe de vénézueliens fatigués de leur lider maximo viennent porter plainte contre lui pour détournement de fonds auprès de nos instances judiciaires. On sait que les rues de Caracas sont souvent pleines de ces gens qui défilent en manifs ou se font tirer comme des lapins à l’université. Cela ne devrait pas être trop difficile d’en trouver. Du coup, tout l’argent de Chavez – et du Venezuela - serait bloqué.

Exxon reviendrait en force à Caracas, dommage pour la révolution bolivarienne et les FARC, privées de base arrière, seraient contraintes de rendre les armes, tant mieux pour la paix. Il y aurait donc du bon et du moins bon. Tout dépend de quel coté on se place.

Ce qui pose aussi sérieusement la question de la neutralité de la Suisse ? A-t-elle encore un sens dans ces batailles du XXIème siècle qui pour l’essentiel sont économiques et non plus territoriales ? Comment peut-on oser penser préserver une neutralité économique à la Suisse, alors qu’elle est dans ce domaine un belligérant de taille mondiale, le 21ème très exactement ? Et sur le podium si l’on compte par habitant !

D’aucuns trouveront le scénario impossible. Pas forcément. En tout cas, il prouve qu’en matière judiciaire, dans les affaires aux retombées internationales, il est de plus en plus délicat, pour la justice genevoise, de savoir où elle met les pieds sans se faire instrumentaliser. Parce que les gentils d’un coté, les méchants de l’autre, ce ne sont que des balivernes pour enfants. Qu'on se le dise, au moment de choisir entre un pragmatique et un avatar de Don Quichotte.

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