21/04/2008

Crise alimentaire : la faute à Bové

Encore un titre provocateur. Bové n'est bien sûr pas le principal responsable. Mais il fait partie de ceux qui ont causé le désastre actuel, en soutenant le subventionnement des paysans du Nord et en combattant le développement des échanges agricoles dans le sens Sud-Nord. On entend tout et son contraire, au sujet de la crise alimentaire, mais accuser l'OMC, c'est vraiment n'importe quoi.

Dans un blog, un jeune adepte de la décroissance m'expliquait qu'il y avait des émeutes de la faim, au Sénégal parce que le café et le cacao y avaient remplacé les cultures vivrières. Tout faux. La culture de rente, au Sénégal, ce n'est ni le café, ni le cacao (ça c'est la Côte d'Ivoire), mais l'arachide.

Mais au-delà de l'erreur factuelle excusable (qui n'en commet pas ?), le raisonnement est faux. Ce qui cause des émeutes aujourd'hui au Sénégal c'est l'augmentation brutale du prix du riz et du blé. Or le riz est produit en Casamance, dans les zones humides du Sud, tandis que l'arachide est produit dans les zones sahéliennes plus sèches du Nord et du centre. On ne peut tout simplement pas remplacer l'un par l'autre. A vrai dire, là où l'on cultive l'arachide, il ne pousse pas grand chose d'autre, faute d'eau...

Quand au blé, pour parvenir à en produire efficacement au Sénégal, il faudrait sérieusement le doper aux OGM. Le blé, en fait le pain, est importé de manière quasi-monopolistique dans toute l'Afrique occidentale par une famille française multimilliardaire établie… sur les bords du Léman, où ils emploient une poignée de jardiniers… à leur cultiver des légumes macrobiotiques, pour leur table privée !

La crise alimentaire actuelle est bien davantage une crise de spéculation qu'une crise de production. Ce n'est pas tant la matière alimentaire qui manque que l'élévation de son prix qui pose problème. Mais l'élévation brutale des prix de base ces dernières semaines est d'abord du au reports massif de fonds spéculatifs sur ces marchés des denrées pour fuir la crise des subprime.

Cela s'est greffé sur un certain nombre de phénomènes, qui vont du report sur les agro-carburants à la très mauvaise habitude qu'avaient prises les agro-industries lourdement subventionnées du Nord de distribuer au Sud, à vil prix, leurs excédents. Ce qui déstabilisait les marchés locaux, introduisait de nouvelles habitudes alimentaires et incitait les petits producteurs à cultiver autre chose que les céréales locales.

Il n'y a pas vraiment de tension, en ce moment sur le mil ou le sorgho, le problème, c'est qu'il n'y a plus guère de producteurs de mil ou de sorgho. Et que des millions de petits producteurs ont quitté la terre pour aller grossir les bidonvilles des grandes villes… où ils ont pris l'habitude de manger du pain, à base de blé importé… (ou des tortillas à base de maïs importé des Etats Unis en Amérique centrale).  

Il est totalement faux et mensonger d'accuser l'OMC ou même la mondialisation dans cette affaire, car l'OMC voulait exactement le contraire : la fin des subventionnements au Nord pour permettre au Sud de nous vendre leurs produits à leur juste valeur. Ce déversement de céréales subventionnées sur le Sud affamé, ce n'est ni plus ni moins que du néo-colonialisme, alors que la mondialisation, c'est au contraire la répartition de la production et des richesses en développant des flux Sud-Nord.

Avec le blé et le maïs, on reste dans un flux Nord-Sud. Le Sud est transformé en colonie de consommation, absorbant nos produits subventionnés. Donc payés par les impôts du Nord et payés au prix fort, par la grâce de la crise de spéculation créée ces dernières semaines. Sauf que ceux qui vont bénéficier de cette augmentation de prix ne sont pas les paysans producteurs… mais les fonds spéculatifs qui ont acquis les récoltes et les stocks sur les marchés à terme.

La crise actuelle, en élevant les prix des matières premières agricoles pourrait pourtant être une chance pour l'Afrique et l'aide au développement en général. Car depuis la seconde guerre mondiale, c'est la première fois que la production de biens alimentaires de base est revalorisée. Jusqu'à présent, partout dans le monde, la valeur brute de la production agricole ne faisait que baisser, tandis que les biens manufacturées et les services, de plus en plus sophistiqués coûtaient de plus en plus chers.

Des terres il y en, tant en Afrique qu'en Amérique latine, il en reste suffisamment, sans toucher aux forêts primaires. Des terres déjà défrichées mais qui sont actuellement l'objet de cultures extensives ou laissées en jachère. Leur exploitation, à la lumière de l'augmentation des prix – pour autant que celle-ci ne soit pas uniquement un feu de paille spéculatif – pourrait permettre à des familles repartant de la ville de vivre décemment. Bien plus décemment qu'auparavant. Il y a même de la place pour des agros-carburants, si l'on s'y prend bien, c'est à dire si l'on cultive ce qui doit l'être là où ça doit l'être.

Pour que ça marche, il faudrait cesser séance tenante tout subventionnement aux produits céréaliers du nord et utiliser l'argent en aide directe aux acheteurs sur place. En trouvant un système qui les incite à retourner produire plutôt qu'à se contenter de recevoir la manne.

Il est malheureusement fort peu probable que l'on choisisse cette voie, parce qu'elle n'est profitable à court terme ni aux lobbys paysans du nord, ni aux milieux financiers qui ont investi massivement dans les matières premières et en attendent des bénéfices substantiels, ni même aux dirigeants politiques du sud, qui coincés dans une vision à court terme, n'attendent qu'une chose, la baisse - rapide - du prix des aliments de base. Ils y jouent leur survie politique.   

Un débat sur ces questions épineuses sera organisé le dimanche 4 mai à 16h au Salon du Livre, dans le cadre du Village Alternatif, avec René Longet, président du PS genevois, Jacques  Grinewald, ancien professeur de l'IUED et votre serviteur.

Commentaires

L'OMC qui veut le bien des pays du Sud ... c'est le titre d'un sketch comique ?

Écrit par : Dji | 21/04/2008

Bové n'a jamais soutenu les subventions des paysans du nord !!!! C'est tout le contraire ! Il est un de ceux qui ont dénoncé les politiques de la PAC, du FMI, de l'OMC qui sont eux, les principaux responsables de la faim aujourd'hui !

Écrit par : Julien | 22/04/2008

Que voilà des avis solidement argumentés.
Les accords de Doha, sur lesquels bute l'OMC du fait de la pression des pays du Nord, et notamment de la France sarkozyenne ont précisément pour but de réduire les subventions à l'agriculture. Que les pays du Sud, eux, rêvent de voir diminuer.
Que Bové soit opposé à l'OMC, on le savait.Qu'il soit opposé à l'importation en Europe de produits du Sud, on le sait aussi. Maintenant qu'il soit opposé aux subventions que touchent les paysans européens et Français en particulier, ça ça reste à prouver. Je ne sais pas quel serait le taux de survie du syndicat paysan qui prônerait ce genre de choses... Et à ma connaissance, Bové est d'abord un syndicaliste paysan.

Écrit par : Philippe Souaille | 22/04/2008

Cher Philippe,
En fait, il n'y a pas a proprement parlé de pénurie, mais une hausse de prix. La marchandise existe mais beaucoup de pays ont plus de difficultés pour pouvoir s'approvisionner.
Pour ce qui est de la cause de la situation actuelle, c'est une conjonction de plusieurs phénomènes: la hausse du pétrole et la conséquence d'une politique d'exportation de denrées alimentaires à tout crin qui a ruiné les économies rurales de beaucoup de pays.
Je partage ton avis, cette situation est une chance. Tu connais bien les pays du Sud. Il y a des terres inexploitées car l'achat à bas prix des céréales du Nord était plus intéressant que de produire sur place. Cela change et c'est bien. En fait, ils pourraient même produire des biocarburants contre des denrées alimentaires mais il faudrait que les gouvernements soient honnêtes avec leur population.
Ton analyse est juste, continue sur cette voie, mais ne parie pas trop sur les OGM. Ceux dont nous disposons actuellement n'offre pas tant d'avantages que ça! Les maïs voient déjà des pyrales résistantes, les colzas deviennent des mauvaises herbes embarassantes et l'usage permanent du glyphosate pose problème.
De plus, pour l'alimentation humaine, reste le choix du consommateur qui doit être possible et c'est fondamental.
A bientôt
François Haldemann

Écrit par : François Haldemann | 22/04/2008

Evidemment, François, lorsque je disais qu'il faudrait sérieusement doper le blé aux OGM pour pouvoir en produire au Sénégal, je plaisantais...
Il existe sur place des céréales bien mieux adaptées au climat et bestioles diverses. J'avais été frappé au Tchad, par la santé éclatante du bétail et la qualité de sa viande en dépit de sa maigreur. Contrairement aux vaches malingres et souffreteuses que l'on trouve dans les régions du Golfe de Guinée.
Le berger targui, à qui je posais la question, avait confirmé mon intuition. L'air était tellement sec, qu'il n'y avait pas de parasite, contrairement à l'humidité maladive de Côte d'Ivoire ou du Togo, qui faisait grouiller la vermine dans toutes les parties du corps des animaux. Et c'est la même chose pour les plantes.
L'humidité tropicale est un paradis pour la biodiversité, mais un enfer pour l'hygième alimentaire...

Écrit par : Philippe Souaille | 22/04/2008

Mouais. Il me semble que Bové lutte avant tout contre les subventions à l'exportation, qui sont celles qui posent problème. Je suis favorable à une agriculture un peu subventionnée pour la production LOCALE et la consommation LOCALE. Malheureusement les limites de l'Etat-Nation sont absurdes et il serait bête qu'une salade bretonne à St-Julien coûte moins cher qu'une salade genevoise achetée au même endroit.

Il faut donc repenser les taxes et aides à la production en fonction des distances parcourues par les aliments. Idiot d'importer des patates d'Egypte. Criminel d'importer du soja d'Amérique du Sud pour nourrir notre bétail. Revenir à la raison c'est re-localiser. Non pas pour des raisons "nationales" comme lorsque Soli Pardo en a ras-la-fraise, mais pour des raisons de bon sens écologique et de souveraineté alimentaire. Ce dernier concept est, à mon sens, absolument crucial pour résoudre la crise devant nous.

Écrit par : Sandro Minimo | 23/04/2008

M. Minimo, nous finissons donc par être presque d'accord. Sauf sur Bové qui s'il s'est peut-être plaint des subventions à l'exportation l'a fait de manière tellement discrête que je ne m'en souviens pas... Nul doute que s'il avait été plus virulent en ce sens, avec l'impact médiatique qu'il repeésente, les accords de Doha auraient pu être signés... Alors que leur blocage, avec le coup de frein que cela entraîne sur l'économie mondiale, est aussi l'une des causes de la crise actuelle.
Pour ce qui est du consommez local, indépendamment des frontières, je suis prêt à vous suivre, et même sur une subvention modérée à l'agriculture dans ce but, pour des raisons écologistes. Reste à en voire les modalités, toujours complexes, si l'on veut éviter par exemple que cela devienne une subvention à l'exportation...
Mais je pense qu'il faut conserver la possibilité de déplacer des produits agricoles sur de grandes distances. Pour le choix du consommateur, pour les débouchés que cela assure aux pauvres du Sud et parce que la part du pétrole sur le kilog de marchandise transportée par cargo maritime est infime.
Et puis techniquement, les ingénieurs travaillent à des cargos à voile rigide, et/ou à ancre marine tireuse (pour profiter des courants, technique déjà utilisée par les Phéniciens)qui pourraient assurer ces déplacements avec une pollution réduite à sa plus simple expression.

Écrit par : Philippe Souaille | 23/04/2008

Wouahou... même moi sur ce sujet je suis d'accord avec Leader Sandro

Écrit par : DdDNews | 23/04/2008

Quand Sarkozy avoue son impuissance à régler certains problèmes nationaux, il est risible d'attribuer à Bové une crise mondiale, alors qu'il n'est responsable d'aucun organisme décisionnel, ne croyez-vous pas ? Par contre, un certain Français à la tête du FMI, l'un des organismes responsables de cette crise, pourrait résoudre la crise alimentaire, mais les propositions qu'il fait actuellement ne pourront qu'aggraver la dépendance alimentaire et financière des Etats, et faire perdurer cette situation catastrophique.

Écrit par : Sophie OLLIE | 06/05/2008

Chère Madame,
dans les sociétés démocratiques qui sont les nôtres, les décisionnaires ne prennent pas leurs décisions tous seuls. Il leur faut tenir compte de l'opinion publique. L'un des éléments qui bloquent M. Sarkozy. Or en matière agricole, José Bové est "le" leader d'opinion en France et peut-être dans le monde. Il est un symbole. Il n'a pas à lui seul bloqué les négociations agricoles de l'OMC mais il y a puissamment contribué.
Or si les négociations avaient abouties, les producteurs agricoles du sud auraient eu davantage de revenus à disposition et il y aurait eu moins de surplus subventionnés au Nord à déverser sur le sud pour affaiblir les productions locales.

Écrit par : Philippe Souaille | 06/05/2008

"Des terres déjà défrichées mais qui sont actuellement l'objet de cultures extensives ou laissées en jachère. Leur exploitation, à la lumière de l'augmentation des prix – pour autant que celle-ci ne soit pas uniquement un feu de paille spéculatif – pourrait permettre à des familles repartant de la ville de vivre décemment."

Vous ne parlez pas ici de cette famille française installée sur les bords du léman, si j'ai bien compris ?

Votre titre a comme unique mérite d'attirer l'attention du lecteur sur votre billet, très intéressant au demeurant. Car reprocher à quelqu'un de ne pas avoir agit contre son propre intérêt et de ne pas vouloir compulsivement se tirer une balle dans le pied, c'est.. je ne sais pas.. une forme d'humour, peut-être.

Vous affirmez que "l'OMC voulait la fin des subventions". Oui, d'accord. Mais l'OMC n'est qu'un forum au sein duquel les Etats sont invités à négocier. Il est donc très aléatoire de se prononcer sur la volonté propre, pour peu qu'elle existe, d'un ensemble de partenaires de négociation. Si vous vouliez parler de la structure en elle-même: sans les Etats, ce n'est qu'une coquille vide.

Quant aux résultats des négociations en général et du cycle de Doha en particulier: peut-on espérer un accord satisfaisant lorsqu'un des deux partenaires tient le couteau par le manche ?

Et s'il fallait mettre toute la faute sur quelque chose et quelqu'un, je dirais plutôt: la faute à la colonisation, aux colons et à leurs pseudo-prestigieux héritiers. Finalement, la faute à la cupidité humaine.

Écrit par : Fufus | 07/05/2008

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