24/04/2008

Poker menteur à Lago Agrio : Uribe 84, Correa 62

Lago Agrio, sur la seule vraie route qui franchisse la frontière équato-colombienne en Amazonie, c'est un trou perdu de 9000 habitants, quelques puits de pétrole et un cinq étoiles aux immenses chambres en marbre, agrémenté d'une piscine olympique et d'un toboggan dont les seuls utilisateurs sont les singes sortis de la forêt vierge, les arbres effleurant la rampe d'accès.  La bourgade vit au rythme des 15 assassinats mensuels, dont celui du propriétaire de l'hôtel, maire du bled jusqu'à son décès.

A l'entrée de la churrasqueria la plus chic de la ville, le garde est armé d'une kalashnikov qu'il pointe sur le pare-brise de tous les 4x4 passant devant l'établissement. Sur le petit aéroport, à la descente de l'avion, l'hôtesse crie "Las armas, las armas", pour que chacun puisse venir récupérer son flingue, déposé dans un grand panier d'osier au moment de monter à bord…

Le poste militaire qui garde la route de la frontière est gardé par une cinquantaine de soldats équatoriens, lourdement armés. Ce qui n'empêche pas les trafics, de cocaïne, d'armes, de pierres précieuses, voire de personnes kidnappées, de contourner discrètement par la jungle ou les rivières proches. Avant de reprendre la route deux kilomètres plus loin…

Le seul endroit du monde où j'ai retrouvé une telle violence affleurante, en dehors de pays franchement en guerre, c'est le Tchad. Lago Agtrio est "LA" plaque tournante et c'est en Equateur. C'est là, dans la jungle, pas très loin qu'a été tué Raul Reyes, le N°2 des FARC. Depuis, le Président colombien Uribe et son homologue équatorien Correa sont à couteaux tirés.

Ce qui est excellent pour leurs cotes de popularités réciproques. 62% pour Correa et 84% pour Uribe, record mondial pour un chef d'Etat élu démocratiquement. Ces chiffres ne sont pas bidons, ils sont issus d'un classement compilant les enquêtes des principaux instituts de sondage de la planète. Lulla est à 55, Chavez à 51%, la chilienne Bachelet à 46%. Ce qui dénote la bonne santé des économies émergentes d'Amérique latine depuis qu'elles ont pris le pari de redistribuer un peu mieux les richesses. A gauche comme à droite d'ailleurs, Uribe faisant beaucoup sur ce point.  Quelques casquettes tout de même, de droite comme de gauche, comme le nicaraguayen, ex-sandiniste Ortega avec 21% et le paraguayen Duarte, successeur du nazi Stroessner, qui vient de se faire jeter et plafonnait à 5%.

En Amérique du Nord, Bush se maintient à 30% (en dépit ou plutôt grâce à la guerre, qui fait que l'on soutient toujours le commandant en chef dans ces circonstances graves), tandis qu'en Europe, Sarkozy chute à 28%, Gordon Brown à 33%, l'espagnol Zapatero tirant lui son alène (de cordonnier) du jeu avec un joli 52%.  En Asie, le japonais Fukuda est à 35%, la Philippine Macapagal à 23%. Il n'y a officiellement pas de sondage en Chine Populaire.

On peut en conclure que le fait d'être de gauche ou de droite n'a guère d'influence sur la cote de popularité du dirigeant. Les facteurs extérieurs (santé de l'économie, conflit de voisinage potentiel), ou individuels (charisme personnel) sont bien plus importants. La mesure annoncée par le Président équatorien Correa est à prendre dans cette optique:

Il prétend accorder aux FARC un statut de belligérants, donc potentiellement les accueillir officiellement sur son territoire (en tant que réfugiés désarmés ou en tant que force combattante, c'est toute la question). Sauf qu'il met une condition de taille: "Abandon des enlèvements, des explosions de bombes… et des attentats que l'on peut qualifier de terroristes"….

La définition des attentats qualifiables de terroriste et de ceux qui ne le sont pas risquent d'être un peu délicate à établir, mais glissons. La proposition, pour spectaculaire qu'elle soit, n'est pas neuve et rejoint celle déjà faite par la France de Sarkozy, voire par la Colombie elle-même: "qu'ils cessent leurs pratiques criminelles et nous pourrons alors les considérer comme des combattants" a déjà déclaré Uribe a plusieurs reprises.

Le problème, c'est que les FARC ne sont plus vraiment en mesure de mener d'autres types de combat. Sauf à se retrancher armées en Equateur, pour s'y reconstruire à l'abri en tant que force offensive. Ce qui constituerait quasiment une déclaration de guerre de l'Equateur à la Colombie. Option provocatrice peu crédible pour un petit pays qui militairement et économiquement ne fait pas le poids du tout face à son grand voisin. A moins bien sûr que le Venezuela ne s'en mêle. Les efforts discrets mais constants de Chavez pour revenir dans la négociation sur les otages montre qu'il est loin de se désintéresser de la question.

L'option "Les FARC abandonnent leurs pratiques criminelles et du même coup la lutte armée pour se muer en force politique, quitte à se réfugier en Equateur dans un premier temps parait nettement plus porteuse de règlement pacifique et définitif". Les FARC sauront-elles la saisir? Toute la question est là.

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