07/07/2008

Une rumeur à 20 millions

Comment la Radio Romande a-t-elle pu tomber dans le piège et diffuser ce qui n'était que du vent, une fausse rumeur, un scoop bidon! Qui a failli causer un grave incident diplomatique, car en Colombie, la RSR a d'abord été présentée comme une radio d'Etat officielle…

Il est vrai que même moi, bien qu'ayant travaillé à la communication de l'Ambassade de Colombie à Berne, j'ai failli me laisser prendre, tant cette affaire de 20 millions de dollars semblait au premier abord vraisemblable. D'ailleurs, comme le disent les responsables colombiens eux-mêmes: "Nous avons officiellement un budget de 100 millions de dollars pour ce genre de cas… Sauf que là, nous n'avons rien versé."

Après avoir été prudemment évasif, j'ai revu l'histoire avec mon œil de scénariste, nourri des récits de mon père, agent du 2ème bureau de l'Air durant la seconde guerre mondiale. Lorsqu'on examine l'affaire plus en détail, on s'aperçoit qu'elle repose sur du vent et que la Radio Romande aurait du réfléchir un peu plus loin que le bout de ses antennes. D'abord présenter l'opération comme un montage spectaculaire organisé pour l'opinion publique ne tient pas debout. Cela dénote une couche de mauvaise foi qui signe le crime: quelqu'un qui avait intérêt à discréditer le Gouvernement colombien.

En effet, il y avait plusieurs dizaines de guérilleros des FARC pour garder les otages. Lorsqu'on sait que les FARC n'hésitent pas à fusiller une compagnie entière d'une centaine de combattants pour une simple divergence idéologique, qui aurait pu prendre le risque de mettre tous les gardiens présents dans la confidence ? Donc l'opération avait bel et bien pour but de mystifier les guérilleros en leur faisant croire à un transfert autorisé par leurs chefs, afin qu'aucun d'entre eux ne se mettent à tirer. En particulier sur les otages.

Ensuite, quelle peut être la source qui, selon les dires du journaliste de la Radio Romande concerné "nous a informé de manière fiable à plusieurs reprises"? Le nombre de gens dans la confidence de l'opération en Colombie est extrêmement réduit. Une poignée de ministres, de généraux et d'agents des services secrets. Qui parmi eux pourrait avoir un quelconque intérêt à informer la Radio Romande, qui plus est à plusieurs reprises ? Personne.

De plus la presse suisse, et la Radio Romande comme les autres, n'a jamais livré de scoop favorable au Gouvernement Colombien, bien au contraire. Ce serait donc un agent extrêmement haut placé qui travaillerait contre son Gouvernement. L'hypothèse qu'un tel agent existe n'est pas impossible. Il y en a déjà eu, rétribué par les FARC. Mais pour quoi informerait-il en priorité la presse suisse ? Et par quel canal ? Cela ne tient pas debout. Il faut que le crime profite, surtout à ce niveau de risque et de responsabilité!

En revanche, la presse suisse dispose de contacts parmi les opposants virulents du Gouvernement Colombien réfugiés en Suisse. Notamment, à Lausanne, des membres et de la famille de membres des FARC. Leur apporter le moindre crédit dans une telle affaire relèverait de la faute professionnelle. Citer leurs propos, pourquoi pas, mais alors en les identifiant comme tels, pas en les sanctifiant comme cela a été fait par la RSR, dont on peut douter qu'elle se laisser berner ainsi.

Reste du coup la dernière hypothèse, la plus plausible, une source suisse liée d'une manière ou d'une autre au processus de négociations. Cependant, quel que soit son degré de connaissance du dossier colombien, elle n'avait elle non plus aucune raison d'être dans la confidence des plus hauts niveaux de l'Etat à Bogota.

Cette source n'a pas non plus colporté de rumeur, puisque celle-ci n'existait pas à Bogota avant d'arriver de Suisse… En revanche cette source a fort bien pu créer cette rumeur elle-même. Pour relativiser le succès du Gouvernement colombien, ou pour tenter maladroitement de détourner l'attention d'une autre info, rendue publique par la Weltwoche quelques heures avant l'annonce de la libération des otages: si l'on en croit les ordinateurs de Raul Reyes, les négociateurs franco-suisse auraient amené de l'argent aux FARC.  Au moins une fois 500 000 dollars.

On peut éventuellement comprendre une telle livraison, dans le contexte. Elle n'en met pas moins, si elle est prouvée, le négociateur, le processus de négociation et le DFAE qui les chapeaute dans une situation délicate. Interviewée dès jeudi à Berne, l'Ambassadrice de Colombie avait refusé de jeter de l'huile sur le feu. Mais pour des raisons personnelles, ou de politique intérieure en Suisse, quelqu'un a pu juger utile d'allumer un contre-feu. Qui risque aujourd'hui de se retourner vers son auteur, pompier-pyromane de la désinformation.

Commentaires

20 millions de $... pour le simple pékin, il y a de quoi rêver de Rolls en or massif.
Mais quand on se dit qu'il y aurait 17'000 gentils combattants des FARC, qu'on divise 20 millions par 17'000 et qu'on retire ce que les chefs de telles organisations idéalistes se mettent toujours à gauche (pouf! pouf!) généralement en Suisse (repouf! pouf!), il ne reste plus que de quoi acheter un demi-cervelas par jour pendant un mois aux héroïques petits soldats.
Cacahuètes...
Ingrid Bétancourt a été libérée, c'est ça l'important.
Qu'importent les logorrhées malveillantes de la RSR ?

:o)

Écrit par : Blondesen | 07/07/2008

C'est la Suisse qui a proféré ces dires. Tout le monde l'affirme. Etrange!

Écrit par : Micheline | 07/07/2008

La RSR n'est pas une "une radio d'Etat officielle"? L'utilisation de mes impôts pour financer la RSR ne justifie-t-elle donc pas cette appellation?

Écrit par : Vincent | 07/07/2008

Votre analyse ne vaut guère plus que l'affirmation de la RSR. Quels sont les détails de l'affaire auxquels vous auriez accès? D'où, ou de qui, tenez vous l'information que vous assénez comme une vérité qui affirme que les FARC ont fusillés une compagnie entière de combattants, une centaine, dites vous, pour une simple divergence?
Pourquoi la RSR ne pourrait-elle avoir un informateur bien placé?
Pour mémoire, le gouvernement Colombien nie avoir payé cette rançon avec SON argent, il ne nie pas, par exemple, que quelqu'un d'autre ait payé.

Écrit par : salegueule | 07/07/2008

M. Salegueule, je n'ai accès à aucun détail qui ne soit pas public. Et j'avance à visage décuvert, contrairement à vous, dont les propos sont habituellement une habile propagande UDC refusant d'avouer son nom... (à moins que vous usurpiez votre pseudonyme ?) Amusant d'ailleurs, si ce n'est pas le cas, que pour tenter de me contrer, vous en veniez à défendre ceux que la Weltwoche a été la première à accuser et que personnellement j'aurais plutôt eu tendance à défendre si cette rumeur à 20 millions n'était pas venue tenter bien maladroitement de brouiller les pistes. De manière scandaleuse et inadmissible.
C'est du travail d'apprenti sorcier qui est en train d'exploser à la figure du DFAE en transformant en affaire d'Etat ce qui aurait du rester au niveau d'une franche explication entre ambassadeurs. Mon analyse personnelle, c'est que si la Colombie retire aujourd'hui sa confiance à Gontard et partant au DFAE (mais pas forcément à la Suisse dans son ensemble), c'est au moins autant à cause de ces fausses accusations (les Colombiens sont très susceptibles), que pour une histoire de rançon versée jadis. S'il s'agit bien d'une rançon versée jadis... qui serait restée depuis six ans au Costa Rica ?
Mon opinion, c'est que l'auteur de cette rumeur est un crétin prétentieux qui a cru qu'il pouvait impunément jouer avec le cirque médiatique international comme s'il s'agissait d'un instrument de musique. J'ai mon idée perso sur son identité, mais je la garde pour moi.
Quant au massacre d'une compagnie entière, de plusieurs dizaines d'hommes et de femmes, digne des plus sombres heures de la Guerre d'Espagne, le récit en a été publié par plusieurs médias colombiens ces derniers mois. Il a été connu par la désertion de guérileros y ayant assisté.
Enfin, pour quelqu'un susceptible d'être au courant d'une rançon (si celle ci avait été versée) dans une telle opération, trahir un tel secret auprès d'un média étranger généralement plutôt hostile dans un combat politique sans merci, serait plus qu'une faute professionnelle. Ce serait quasiment de la haute trahison, pour le moins synonime de démission immédiate sans indemnité si cela devait se savoir. Bien risqué pour en retirer quoi ? Je n'y crois pas une seconde.
extrêment

Écrit par : Philippe Souaille | 08/07/2008

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