10/07/2008

Micheline Calmy-Rey, la présomption d'innocence et la désinformation

Ainsi donc la presse romande, seule et isolée, persiste et signe. La rumeur aux 20 millions de dollars est forcément fondée, puisqu'elle incrimine le gouvernement colombien qui est forcément coupable... Et la présomption d'innocence alors ? Et le premier devoir du journaliste qui est de vérifier l'info et de la recouper avant de la publier ? On aimerait savoir ce qu'en pense le Conseil suisse de la presse, sur le plan strictement déontologique...

Le Temps, en particulier, aggrave son cas, et pratique carrément la désinformation, en affirmant entre autres que « le Gouvernement colombien semble penser que Jean-Pierre Gontard est l'auteur du scoop à 20 millions de dollars, ce que dément la Radio romande ». Le Gouvernement colombien n'a jamais rien prétendu de tel et pour ceux avec qui je suis en contact, s'est bien gardé de le penser ou d'émettre la moindre hypothèse. Tout ce qu'ils disent, c'est que cette information ne vient pas de chez eux, et qu'ils sont bien placés pour le savoir, parce qu'elle est fausse et sans le moindre fondement.

Ce faux scoop peut donc provenir de milieux colombiens abreuvés par les FARC ou d'une source suisse. La source FARC manquant sérieusement de crédibilité sur ce coup, ayant évidemment comme premier intérêt, dans la guerre médiatique qui l'oppose au Gouvernement colombien, de discréditer ce dernier par des rumeurs toujours relayées par la gauche bien pensante, on peut supposer que la RSR ne reproduirait pas ces dires sans moult précautions. Et certainement pas en les qualifiant de source sûre. Parce que sinon, ce ne serait plus de la neutralité, mais bien une participation active et partisane, un soutien direct assumé à l'une des pires engeances criminelles de la planète.

Dès lors, il est légitime de soupçonner une source suisse. Qui avait de bonnes raisons de répandre un tel mensonge, à savoir tenter de couvrir d'un écran de fumée les accusations de proximité un peu trop empathiques de Gontard à l'égard des FARC. Qui semble avoir été contre les FARC; tout contre !

Cela, le Gouvernement colombien ne l'a cependant exprimé à aucun moment.

J'ai en revanche exposé personnellement cette théorie. Mais je ne travaille plus pour l'Ambassade colombienne. Ce qui ne me dispense pas de continuer à penser ce que je pense... Je n'évoquais cependant pas Gontard. S'exprimer lui-même dans une telle situation serait une belle grossiereté et l'homme est trop fin pour cela. J'évoquais quelqu'un au DFAE. Qui a peut-être même agi de sa propre initiative, sans en référer à ses supérieurs, ou avec leur bénédiction, je n'en ai aucune idée. Mais je n'ai pour l'heure pas été démenti et si je pense qu'un journaliste n'a pas à dévoiler ses sources (encore que la loi peut l'y contraindre, surtout dans une affaire comme celle-ci qui a débouché sur un incident diplomatique) la Radio Romande pourrait au moins éclairer notre lanterne: elle doit pouvoir identifier sa source, savoir si celle-ci est d'origine suisse ou colombienne par exemple... Et si elle ne le peut pas, c'est doublement une faute professionnelle, gravissime, que d'avoir relayé une telle rumeur infondée.

Maintenant, quant au fond et à la nature profondément politique de ces événements, il est évident que le département de Mme Calmy-Rey, Gontard et les journalistes romands qui leur servent la soupe, ne parlent tout simplement pas le même langage que les colombiens. Gontard, le DFAE et consorts mettent en avant les 300 otages militaires libérés grâce au processus de négociation qui avait accordé aux FARC un territoire à leur merci. Processus auquel Uribe, démocratiquement élu pour ce faire, a mis fin. En effet, dans le même temps, les FARC avaient multiplié leurs prises d'otages à un point jamais atteint auparavant. Elles reprenaient d'une main, en le doublant, ce qu'elles libéraient de l'autre. Ce, grâce aux facilités que leur accordaient les accords passés dans le cadre de la médiation.

Pour le Gouvernement colombien, cette période est l'une des plus noires de l'histoire du pays, qui à cette époque a failli être coupé en deux. Ce que de doctes professeurs de l'ex IUED appellent « un exemple de médiation très professionnelle ». Un superbe gâchis, oui ! L'histoire aussi de quelques individus, aux convictions idéologiques assez marquées, qui ont voulu jouer tous seuls à refaire les accords de Genève ou d'Evian, mais dans l'ombre et la coulisse et sans se rendre compte qu'ils se trompaient d'échelle. Marulanda et Reyes n'étaient ni Ho Chi Min, ni Giap, ni Ben Bella... Et le Gouvernement colombien n'est pas une puissance coloniale occupante...

Comment fallait-il négocier avec le crime organisé ? Quelle est la bonne manière de résoudre un problème, que les Colombiens considèrent être un problème de police. Jusqu'où la négociation peut elle aller, que peut elle promettre ? L'impunité pour des crimes de sang ? L'absolution pour le racket et le kidnapping ? Une prime aux trafiquants de cocaïne ? Une zone entière avec ses habitants innocents et de tous bords politiques livrés aux exactions d'une maffia sanglante ?

La Suisse, par la voix du DFAE de Micheline Calmy-Rey, semble avoir répondu oui à toutes ces questions. Ce qu'elle ne ferait évidemment pas si cela se passait chez elle... Il se trouve que cela se passe en Colombie et que les colombiens, eux, démocrativement et massivement, répondent non. Même si les parents des otages et personne ne le leur reproche, sont d'un avis contraire. Ils sont bien les seuls, avec les sympathisants des terroristes...

Micheline Calmy-Rey avait laissé les finances genevoises exsangues pour se propulser au Conseil Fédéral. Aujourd'hui, elle se voit finir sa carrière à l'ONU, en spécialiste des droits humains... En laissant dérrière elle l'image d'une gabegie sanglante en Colombie ? En matière d'incompétence, elle ne semble guère avoir de concurrence européenne, sauf peut-être son partenaire dans l'affaire colombienne: un certain Nicolas Sarkozy.

Commentaires

Un lecteur m'informe que selon Miguel Garoté, journaliste responsable d'un site pro-sioniste et globalement néo-conservateur (ce qui, comme chacun sait n'est pas mon cas) la "source" ne serait autre que Simon Gonzalez, représentant des FARC en Suisse, déjà interviewé par le Temps en 2007, et dans le cas présent relayé par Frédéric Blassel. Ce qui accréditerait donc l'idée d'une pure intoxication née chez les FARC.
Mais d'un autre côté, le-dit Garoté n'est pas si bien informé. Il qualifie Le Temps, journal des banquiers privés genevois, de journal de gauche, ce qui en dehors de la question colombienne et de la chronique judiciaire genevoise est assez faux. Plus grave il confond l'émissaire suisse, Jean-Pierre Gontard, avec Blaise Galland
Mais pour info, je vous met quand même l'adresse de son blog:
http://monde-info.blogspot.com/2008/07/la-radio-suisse-ment-sur-ingrid.html

Écrit par : Philippe Souaille | 10/07/2008

L'Ambassade de Colombie à Berne a fait parvenir ce matin un communiqué à tous les médias helvétiques. le voici également in extenso.


COMMUNIQUE DE PRESSE
Berne, le 10 juillet 2008, 8h00



L'Ambassade de Colombie à Berne souhaite préciser ce qui suit:

Le premier siècle des relations entre la Suisse et la Colombie a été marqué par le respect, l'enrichissement mutuel et la collaboration dans de multiples domaines, engendrant des retombées positives en politique, économie, recherche scientifique et formation universitaire, ainsi qu'en matière sociale, judiciaire et culturelle entre autres.

Aujourd’hui, les relations entre nos deux pays doivent se renforcer, indépendamment de thèmes conjoncturels comme le dialogue avec les groupes illégaux.

Prenant en compte l'évolution des événements récents et les modifications du contexte national et international induites par l'opération réalisée par les forces armées – ayant abouti à la libération saine et sauve de 15 séquestrés victimes des FARC, dont Ingrid Betancourt , 3 citoyens nord américains et 11 membres des forces armées – le Gouvernement colombien a remercié la Suisse pour le travail de facilitation accompli et a informé le Gouvernement de la Confédération Helvétique qu’il poursuivra ses efforts pour apporter la paix dans notre pays tout en priorisant les contacts directs avec les groupes illégaux.

Relativement aux informations découvertes dans les ordinateurs du défunt Raul Reyes ayant trait aux activités de l'émissaire suisse Jean-Pierre Gontard, le Gouvernement colombien a procédé de la même manière qu'avec d'autres pays mentionnés dans ces ordinateurs: il a transmis par voie diplomatique à leurs gouvernements une copie des documents les concernant.

Le Gouvernement colombien désire conserver les liens d'amitié qui unissent nos pays dans un contexte diversifié et dynamique, comme c'est le cas actuellement, en renforçant nos relations dans les domaines où nous avons une vision commune.

Écrit par : Philippe Souaille | 10/07/2008

Encore une remarque en passant.
Ce hiatus est caractéristique d'un changement d'époque, auquel bien des journalistes n'ont pas encore prêté attention. Cela fait pourtant un bout de temps que le village global et la mondialisation sont une réalité. Nous ne faisons plus qu'un. Or trop de journalistes continuent de se comporter n'importe comment à l'égard des gouvernements étrangers, forcément méchants, corrompus cruels et menteurs, et d'user à leur égard de calomnies, de rumeurs, d'insultes et d'infos non vérifiées ou invérifiables dont ils ne se permettraient pas le dixième dans leur propre pays.
Mais ces pays si éloignés sont aujourd'hui si proches qu'une telle attitude ne devrait plus être tolérée.

Écrit par : Philippe Souaille | 10/07/2008

Bonjour à toutes et à tous,

Bonjour M. Souaille,

le simple bon sens pourrait répondre à l'insistance de la presse... si la libération des otages n'avait été qu'une question d'argent, il y a belles lurette qu'ils et elles seraient libres.

Et surtout, n'allons pas saluer le travail des services de sécurité, qui plus est colombiens...

Bien à vous,

Stéphane

Écrit par : Stéphane | 10/07/2008

L'UDC exige la convocation de Calmy-Rey et de Gontard devant la Commission de politique extérieure (CPE).

La joie après la libération d'Ingrid Betancourt a été rapidement ternie en Suisse par une affaire lamentable.
L'otage ayant été libéré d'un camp des rebelles FARC, on a appris que la Colombie renonçait désormais à la médiation suisse.
L'ambassadrice colombienne en Suisse l'a annoncé tout en retirant ce mandat à la Confédération.
Il semble que cette décision soit due au fait que l'envoyé officiel de la Suisse se soit solidarisé avec les terroristes.
On reproche même au médiateur Jean-Pierre Gontard d'avoir transporté des fonds pour le compte des rebelles.

Après sa visite, voilée, en Iran (tout comme Louise Arbour), la politique (neutre ?), étrangère de la Suisse (et de Micheline Calmy-Rey) est de nouveau dans la tourmente.
Avec une ministre socialiste, qui n'oublie pas, sa provenance politique, à la tête d'un département qui exige une neutralité totale de son camp politique...

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 11/07/2008

Une fois n'est pas coutume, l'exigence de l'UDC me parait fondée. Les options retenues par la médiation suisse en Colombie me semblent devoir être discutées démocratiquement, ce qui pour l'heure n'a jamais été le cas, les opérations secrètes de M. Gontard étant tout sauf démocratiques.
Il est assez significatif de se rappeler que Sarkozy, qui n'est plus à une bévue près, affirmait il y a quelques mois " Un agent de nos services (sous-entendu de renseignements) est là-bas en ce moment", en parlant de la paire Saez-Gontard.
Cela étant, ceux qui ont gagné au final, dans toute cette affaire de négociation, c'est tout de même le Gouvernement et le peuple colombien.
Il est frappant de constater la naïveté avec laquelle la presse suisse dévoile aujourd'hui les tractations secrètes de Genève (et des Diablerets) qui ont précédé les fameux accords aboutissant à l'octroi d'une zone libérée aux FARC. Accords qui, au vu de leurs résultats, sont perçus en Colombie comme une catastrophe nationale, à laquelle Uribe a heureusement mis fin.
Cependant au moment de leur signature, l'Etat Colombien n'était pas au mieux de sa forme. Les 4/5ème de son territoire étaient aux mains soit des FARC, soit de l'ELN, ou des paras-militaires. Nul ne sait ce qu'il serait advenu sans la conclusion des accords. L'Etat aurait-il repris le dessus, comme il l'a fait grâce à Uribe élu en 2002, aurait-il terminé sa déliquescence dans une guerre civile ouverte ? On ne le saura jamais.
Je ne suis pas certain que l'intention finale, le grand dessein de Gontard, si grand dessein il y avait, était la victoire finale de l'Etat colombien. J'ai même tendance à penser le contraire et sans la survenance d'Uribe, la victoire finale eut été, sans doute, dans l'autre camp... Mais les choses ont tournées ainsi, et c'est très bien.
Et puis ce sera peut-être l'occasion de savoir si c'est la RSR qui a franchi la ligne blanche en présentant une source FARC comme une information neutre, ou quelqu'un de proche des négociations ou du DFAE qui a pété les plombs.

Écrit par : Philippe Souaille | 11/07/2008

Je ne suis pas Jean-pierre Gontard !
(au sujet de l'article de Miguel Garroté)
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Mon cher Miguel,

Hier soir je surfe sur l’ordinateur de ma copine, je voulais lui montrer mon nouveau blog en construction et comme je ne connaissais pas par cœur son url je fais une recherche sur Google en inscrivant «Blaise Galland OverBlog». Bien sûr j’ai trouvé mon site, mais j’ai surtout trouvé l’objet de cette note.

Je suis tombé avec stupéfaction sur une série de sites et de blogs « néo-conservateurs » répercutant tous le même article signé d’un certain Miguel Garroté (ça ne peut être que toi) qui écrit ceci :

« … Un sociologue suisse proche des Farc s'est plusieurs fois rendu à dos de mulet dans la jungle colombienne pour négocier des libérations d'otages. Le magazine suisse romand L'Illustré a mentionné sans le nommer ce sociologue. Certains prétendent qu'il s'agit de Blaise Galland, un sociologue suisse né en Uruguay… »

Mon cher Miguel, je ne suis pas Jean-Pierre Gontard (merci à Philippe Souaille d’avoir relevé ceci), et je meure de curiosité pour savoir ce qui s’est passé dans ta tête pour penser que je suis allé fricoter avec des mafias colombiennes, quelles qu’elles soient, à dos de mulet dans la jungle amazonienne. Et surtout j’aimerais savoir qui sont ces « certaines personnes » qui m’auraient désigné dans ce rôle. Des journalistes de l’Illustré ? Mais c’est juste, je suis bien né en Uruguay. Et alors ?

Puisque tu es devenu journaliste, tu aurais pu aisément vérifier cette information en me lançant un coup de fil. Ça me fera toujours plaisir de te revoir, même si on est toujours pas d’accord sur certains points.

Écrit par : Blaise Galland | 22/08/2008

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