18/07/2008

De l'OMC à l'UBS: Genève

J'ai rarement vu un article aussi corsé en mauvaise foi que celui de Michel Egger, analyste et porte-parole de plusieurs ONG dans la Tribune d'aujourd'hui sur les accords de Doha. Il cite par exemple Michel Barnier, Ministre français de l'agriculture, à l'appui de ses thèses protectionnistes comme si cela devait signifier quelque chose, sous prétexte que Barnier est ministre d'un gouvernement de droite... Mais le protectionnisme est un rétrécissement de l'esprit aussi répandu à droite qu'à gauche.

Plus spécifiquement, Barnier est le défenseur et le porte-parole du lobby agricole français... qui constitue l'un des trois principaux obstacles à la conclusion d'un accord devant l'OMC. Les deux autres étant le lobby agricole étasunien... et le groupe des pays les plus protectionnistes en la matière, menés par la Suisse et le Japon. Sur ce combat là, Sarkozy et Bové sont en parfaite symbiose.

La prise de parole des organisations altermondialistes au nom des paysans du sud est éminement suspecte. Au point que certains se demandent si cela ne va pas plus loin que la simple collusion objective, tant le lobbyisme des uns fait écho à l'activisme des autres. Or les sommes en jeu sont considérables. Les organisations d'aide au développement sérieuses, telle OXFAM, qui se préoccupent d'aider à produire plutôt que d'assister, ont un discours tout différent. Il est évident que la baisse des droits de douane dans les pays du nord est une chance pour les agriculteurs du sud. Même si localement cela peut perturber certaines productions: la banane africaine et plus encore antillaise va souffrir de la concurrence de la banane latino-américaine par exemple. Mais à terme, le marché devrait permettre de produire ce qu'il faut là où il faut pour être efficace. Quitte à aider pour améliorer les infrastructures de transport en Afrique, par exemple.

Dans la série mauvaise foi, Egger dénonce l'importation massive, au sud, de céréales largement subventionnées du nord. Evidemment que c'est une calamité qui déstabilise les marchés locaux. Mais outre qu'elle est encore plus déstabilisante lorsque les dites céréales sont distribuées gratuitement sous couvert d'aide alimentaire par ces mêmes ONG du nord, l'un des buts des accords de Doha est précisément de mettre fin aux subventions perçues par les paysans du nord, qui représentent plusieurs fois le montant de toute l'aide mondiale au développement.

Il faut savoir ce que l'on veut et la gauche altermondialiste, qu'elle soir caviar ou bien pensante, doit apprendre à appeler un chat un chat. Elle ne peut pas prétendre faire plaisir à tout le monde. Le gâteau de la richesse n'est pas extensible à l'infini, et quoiqu'on en dise, aussi abérrantes qu'elles soient, les fortunes des hyperriches ne représentent qu'une poignée de cerises sur le-dit gâteau. Nous autres, classes moyennes et populaires du nord, concentrons l'essentiel des richesses de la planète. Et produisons l'immense majorité des déchets. La bourgeoisie des pays émergeants nous rejoint peu à peu, mais un Rmiste français gagne toujours dix fois plus qu'un fonctionnaire d'un pays d'Afrique noire... Une caissière à la Migros 50 fois plus que son homologue togolaise... Sans que le coût de la vie diffère en dehors de la nourriture de base.

Alors même si un Ospel gagnait 800 fois plus qu'une caissière à la Migros (donc 40 000 fois plus qu'une caissière togolaise !), il n'y a qu'un Ospel et des dizaines, des centaines de milliers de caissières à la Migros, d'ouvriers du bâtiment, de chômeurs, de petits et moyens fonctionnaires, de journalistes et autres travailleurs honnêtes... Loins d'être riches, tous demain devront partager et consommer autrement si l'on veut rétablir un équilibre sur la planète, sans faire exploser son enveloppe écologique.

Lorsque la gauche aura le courage de tenir ce discours, elle aura mon estime, pour l'heure ce n'est que verbiage et propagande. Bien sûr qu'Ospel et les siens devront s'y mettre aussi. Je pense notamment au moment de la transmission de l'héritage... Mais il faut à mon sens laisser faire le marché et l'initiative individuelle dans le laps de temps d'une vie humaine, tout en contrôlant et corrigeant là où c'est vraiment nécesssaire. Pour être efficace, ces corrections ne doivent plus être envisagées au niveau national. Il faut penser global. Parce que le village planétaire, nous sommes en plein dedans.

Les déboires, prévisibles, d'UBS aux Etats-Unis, comme le sont ceux qui suivront forcément avec l'UE, sont la preuve éclatante de ce que la normalisation mondiale a commencé, parce qu'il n'y a pas d'autre solution, en dehors d'une guerre mondiale. Dont les conséquences pourraient être tellement catastrophiques que personne de censé n'en veut. Dans cette perspective, qui inclut la fin des paradis fiscaux, ou en tout cas une sacrée révision à la baisse des privilèges qu'ils pouvaient accorder, la Suisse et Genève ont une carte à jouer.

Celle de capitale mondiale, que notre ville est déjà, l'OMC, l'OMS, l'OMM, le BIT et Cie étant autant de ministères. Mais celle de capitale de la finance aussi, non plus par les attraits du secret bancaire, mais par ceux, intrinséques, de notre qualité de vie, de la qualité de nos services et de nos personnels en la matière, ainsi que de nos infrastructures... et là, il y a du boulot! Lorsque les banquiers privés genevois jettent sur la table un institut de formation bancaire de très haut niveau, ils vont dans le bon sens. C'est cela qu'il faut mettre en avant, car même sans secret, il y aura toujours des banques demain...

Et puis pour l'heure nous disposons encore de ressources financières considérables, que nos banquiers peuvent orienter dans telles ou telles directions. Certains d'entre eux ont clairement choisi le parti d'Al Gore et du transfert massif vers l'énergie renouvelable, d'autres explorent toutes sortes d'autres pistes. Tous ont raison: Genève doit rester à la pointe de la recherche et de l'innovation, pour aider à construire le monde de demain.

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