24/07/2008

Kadhafi: quelles cartes dans quelles mains?

Kadhafi est un truand récidiviste, on le sait. La meilleure preuve que la plainte des deux domestiques était spontanée, et non préméditée pour obtenir un visa, se trouve en Libye, retenue elle-aussi. C'est la mère du serviteur marocain, venue pour le visiter au mauvais moment... Il serait pertinent de l'inclure dans les négociations, mais le DFAE l'osera-t-il ? Cela ferait incontestablement monter les enchères. Et bien malin qui peut prédire quelle sera l'attitude de Mohammed 6, le roi du Maroc, dans cette affaire. Solidaire de ses ressortissants et au passage des Occidentaux, ou d'un chef d'Etat voisin et influent, paradoxalement perçu comme un défenseur des opprimés arabes ?

S'il prend la défense du serviteur marocain, il faudra au Roi du Maroc une bonne campagne de communication interne, vis à vis des islamistes, pour expliquer que dans l'histoire, les Européens sont les défenseurs des pauvres. Sa chance est que Kadhafi, dernier des grands leaders nationalistes arabes, est assez mal vu des islamistes. Ce qui lui a valu le pardon des USA.

On peut espérer que sans attendre, le DFAE a contacté M6, comme on le surnomme, pour faire front commun. Et suggérer à Micheline Calmy-Rey de prendre langue avec son homologue espagnol, Miguel Angel Moratinos, son partenaire dans l'affaire colombienne. Ce fin connaisseur du monde islamique a été longtemps ambassadeur au Maroc. La France aussi doit être mise dans le bain. Un appui européen discret mais ferme dans cette affaire ne sera pas de trop. 

L'UE et le Maghreb à la rescousse, voilà qui ne va pas faire plaisir au Président genevois de l'UDC, qui appelle en solitaire au boycott des produits Tamoil. Une démarche assez risible, qui ne profiterait qu'aux concurrents de la pétrolière libyenne, sans lui causer de grands torts. En ces temps de pétrole cher, c'est plutôt nous qui sommes demandeurs et surtout, la plus grosse partie du pétrole que nous vend la Libye est raffinée par ses soins en Suisse avant d'être revendue à d'autres compagnies. Impossible donc à boycotter par le grand public qui ne sait pas d'où vient l'essence qu'il achète.

De plus, rentrer dans ce schéma appelerait des mesures de rétorsion immédiate à l'égard de nos entreprises là-bas, ruinant plusieurs années d'investissement. Quand bien même Tamoil devrait se retirer de Suisse, Kadhafi trouverait immédiatement des acquéreurs à bon prix pour ses insfrastructures et ses parts de marché. Beaucoup plus facilement que les investisseurs suisses en Libye, les ABB, Nestlé et Cie, qui devraient faire une croix sur leurs efforts. Ils peuvent certes se le permettre, mais est-ce le but ?

La démarche de l'UDC est donc aussi vaine que stupide. Dénoncer un scandale est une chose, à la portée de tout le monde ou presque. Y apporter une réponse pertinente est autrement plus compliqué et c'est le rôle des politiques sérieux. Qui doivent entre autres réfléchir et se renseigner avant de proposer des actions sur un coup de tête.

Si tout le monde s'accorde sur la fermeté, concrètement, que peuvent les négociateurs helvétiques, dont on connait par ailleurs l'entregent et la pugnacité? Seuls, pas grand chose. Bien que cela soit profondément injuste, c'est plutôt Kadhafi qui a les cartes en main, et le vieux renard le sait. Très vraisemblablement, la caution de la justice genevoise – d'un montant ridicule, soit dit en passant pour l'énergumène - sera compensée par un discret versement au moins équivalent en Libye. Mais le bras de la justice devra passer à Genève. On imagine mal un verdict de complaisance, même si ce qui compte d'abord, pour les victimes, plus que la condamnation de leur bourreau, c'est d'abord de mettre leurs proches et eux-mêmes à l'abri de la vindicte libyenne.

La mobilisation internationale sera forcément limitée au vu des enjeux, sommes toutes mineurs. Toutefois, la condamnation à des peines de prison fermes, même légères compte tenu des faits, du fils Kadhafi et de son épouse, assortie de mandats d'arrêts internationaux, restreindrait très sérieusement leur liberté de mouvement... Voilà peut-être la seule arme dont disposent les négociateurs helvétiques. Qui suppose une Justice à l'écoute des desiderata du Souverain, ce qui n'est pas très sain... Mais c'est aussi au Pouvoir judiciaire de prendre ses responsabilités dans cette affaire.

Cette affaire en soi bénigne, peut devenir un cas d'école d'un changement d'ère. La communauté internationale doit apprendre à fonctionner selon des principes qui sont ceux du droit, un droit international minimal, mais équitable, et non plus de la loi du plus fort. Mais paradoxalement, pour pouvoir appliquer ces justes principes, la communauté internationale doit prendre conscience de sa force à l'égard des tyrans locaux, et de ses obligations à l'égard des plus faibles. Ce qui signifie cesser d'interpréter systématiquement la loi en faveur des intérêts occidentaux et être capable de déclencher le grand ramdam aussi bien pour la mère d''un pauvre serviteur marocain, retenue en Libye, que pour deux cadres helvétiques...

Commentaires

Vous avez un train de retard...les entreprises suisses, ainsi que les 2 ressortissants suisses, que vous avez cité hier, dans votre article, sont déjà en train de subir la punition libyenne...

Vous noterez au passage, cher Philippe, que je ne dis rien au sujet de la Libye...libyens...alors que vous écrivez Lybie, lybiens...

Bien à vous,

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 24/07/2008

"Selon que vous serez puissant ou misérable..."

Le plus ardu, dans cette lamentable affaire, sera de ne pas perdre la face.
Quelle crédibilité, pour la Suisse, si elle doit honteusement s'incliner devant un tyran plutôt genre illuminé et son cinglé de rejeton ?

Écrit par : Blondesen | 24/07/2008

Eh oui, on ne vérifie jamais assez. Merci Cher Victor, je corrige.
Mais sur le fond, je n'ai aucun train de retard. Les duex otages sont déjà en train de subir la colère libyenne, mais cela peut durer plus ou moins longtemps. Et l'expression de cette colère peut être très graduée.

Écrit par : Philippe Souaille | 24/07/2008

Pourquoi le boycott de Tamoil serait-il ridicule? Pour être efficace, ce boycott doit toutefois être spontané et populaire, et non une mesure de rétorsion étatique.
Pour ma part, le choix est fait depuis le début de l'affaire. Tamoil est exclu de mes fournisseurs.

Écrit par : Victor Polo | 24/07/2008

En Suisse, il y a un Conseiller Fédéral et un "Général de pacotille" qui doivent une fière chandelle à Hannibal! C'est Messieurs Schmidt et Nef... On ne parle plus de leur "affaire"!

En général, l'été est la plus mauvaise saison pour un scandale: les journalistes n'ont presque rien à se mettre sous la dent, alors si un se présente, ils le gardent longtemps entre les mâchoires et le scandale perdure, contrairement aux autres périodes de l'années où les ou les "scandeaux"*** se suivent à un tel rythme que personne n'a le temps d'en saisir la gravité.

Alors, merci qui?... Merci Hannibal!


*** Pluriel spécial qui indique les très grands nombres

Écrit par : Père Siffleur | 25/07/2008

En ce qui concerne le boycott des stations essences TAMOIL, je le fais depuis hier. Depuis que j'ai appris que dans le monde arabe, ils ont aussi un type qui se prend pour Georges BUSH, le maître du monde.

Écrit par : momusse | 25/07/2008

Amusant, c'est tout de même la première fois que quelqu'un appelle au boycott d'un produit retiré du marché par son propriétaire en personne, pour embêter les boycotteurs... Une grande première mondiale ! Et c'est à l'UDC genevoise qu'on la doit. Qui fait écho aux errances tout aussi tragi-comiques de la gauche genevoise dans l'affaire des FARC !
On est bien entourés...

Écrit par : Philippe Souaille | 25/07/2008

Vous demandez d'être modéré dans ce blog, qu'en est-il du début de votre article? est-ce ''modéré'' de traiter le Président d'un pays avec lequel la Suisse entretien des relations diplomatiques et commerciales importantes, de 'truand''. C'est choquant et cela classe votre journal dans la catégorie des papelards populistes et injurieux.
Vous devriez, en tant que journaliste honnête, vous poser la question suivante:
Si les faits reprochés au fils du Président Libyen avaient été perpétrés par un représentant d'une des familles dirigantes d'Arabie Saoudite ou des Emirats, les juges et policiers de notre brave république seraient-ils intervenus? Je ne pense pas, car, dans nos bons hôtels, calfeutrés derrières les étoiles, il se passe régulièrement des problèmes qui ne sont jamais ébruités, et pour cause.
Genève peut dès lors et sans prendre trop de riques, s'attaquer à la famille Kadhafi (ça fait toujours marcher les papelards), car la présence de ses représentants ne laisse pas autant de millions de CHF dans ce brave canton. Par contre, cela aurait été beaucoup plus préoccupant pour les caisses genevoises, si la descente de police avait eu lieu dans le milieux dont j'ai parlé plus haut...
Pour ma part et en tant que simple citoyens de Genève, je présente mes excuses à la famille Kadhafi. Cet incident aurait du être réglé par voie diplomatique.
Quand aux blogboycoteurs, ils devraient apprendre à réfléchir un peut plus loin que le bout du nez des journalistes juste préoccupés à faire les gros titres.

Écrit par : TSCHANZ ERHARD | 25/07/2008

M. Tschanz, vos accusation sont purement gratuites et... populistes. Le fils d'un sheik :-) ou plutôt d'un émir vient d'être condamné à Genève pour voies de fait. Certes on raconte qu'il s'en passe des vertes et des pas mûres dans les grands hôtels genevois, mais tant qu'il n'y a pas de plainte déposée, ce ne sont que des racontars. Et lorsqu'il y a plainte, la police et la justice agissent. Jusqu'à preuve du contraire.
Pour ce qui est du qualificatif que j'ai employé à l'égard de Mouaammar el Kadhafi, je vous renvoie à mon post précédent, dans lequel j'énumérai brièvement les faits qui lui sont reprochés, en tant que chef de l'Etat tchadien, dont certains jugés et d'autres assez clairement établis: tentative de viol et menaces de mort à l'égard d'une journaliste française, attentat contre le DC 10 d'UTA, attentat contre le Boeing de Lockerbie, multiples tentatives d'invasion du Tchad, prise d'otages caractérisée dans l'affaire des infirmières bulgares puis aujourd'hui encore enlèvement de deux hommes d'affaires suisses clairement innocents...
Je ne sais pas comment vous appeler cela, mais moi je trouve que le terme de truand est plutôt gentil.

Écrit par : Philippe Souaille | 25/07/2008

Scénario d'une sortie de crise.
Ainsi donc l'Algérie aide la Suisse. Tant mieux et le bon M. Deiss a été rappelé aux affaires. Parfait. L'humilité de cet homme que j'ai vu faire la (très longue) queue, comme tout le monde au Musée d'Orsay, alors qu'il était Conseiller fédéral en exercice (le matin d'un match France-suisse à Paris) est aux antipodes de celle du matamore libyen. Lequel sera le plus fort ou le plus malin ?
Si j'étais au DFAE, le but premier étant d'obtenir la libération des otages, je ferai très rapidement des excuses publiques à Tripoli, j'obtiendrai de Zapelli qu'il invente un nouveau concept, le classement provisoire, je verserai au libyen l'équivalent des 500 000 FS versés à Genève, et même un peu plus en dédommagement. Tapie en France vient bien de toucher 45 millions d'euros pour tort moral, parce que qu'on lui avait fait, à lui, ce qu'il avait fait aux autres durant des années, en tant que repreneur de faillites.
Et puis une fois les deux Suisses et la maman marocaine libérée, je ferai une croix sur les investissements suisses en libye, je rouvrirai le procès à Genève sous un prétexte futile, les époux Kadhafi seraient condamnés (par contumace)à de lourdes peines de prison ainsi qu'à des amendes exceptionnellement élevées. Et je me rembourserai sur la bête, c'est à dire la part d'actifs de Tamoil en Suisse appartenant au clan... Et au besoin sur les actifs libyens à l'étranger.
Les époux seraient persona non grata dans tous les Etats liés à Interpol... Mais c'est juste un scénario...

Écrit par : Philippe Souaille | 25/07/2008

Je tombe tardivement sur cet article. Je ne suis pas d'accord avec toute l'analyse de fonds de cette affaire que propose l'auteur, mais l'argumentaire peut se défendre. C'est la phrase suivante qui m'a laissé scotché devant mon écran : "S'il prend la défense du serviteur marocain, il faudra au Roi du Maroc une bonne campagne de communication interne, vis à vis des islamistes, pour expliquer que dans l'histoire, les Européens sont les défenseurs des pauvres.". Vous notez bien avec moi "ils sont les défenseurs ", c'est-à-dire tous, et surtout "dans l'histoire" ...
Je voulais demander à l'auteur s'il s'agit de l'histoire nationale ou internationale? coloniale ou post-coloniale? parceque si les Européen sont généralement bien veillants à l'égard de leurs pauvres (qu'ils soient nationaux ou étrangers résidants), ils ont (généralement là aussi) bien exploité les pauvres (indigènes) des pays q'ils ont colonisé et exploité au lieu de civilisé. Khadafi et les siens sont complètement dans le tort dans cette histoire, mais celà ne nous autorise pas pour autant à travistire l'Histoire.
A bon entendeur, Salut!

Écrit par : Youssef | 28/08/2008

Amusant, M. Youssef, votre remarque, car elle est assez symptomatique d'une tendance qu'ont les gens (surtout ceux dont les opinions sont prétranchées, de quelque bord qu'ils soient), à lire et donc à intérpréter ce qu'ils lisent en fonction de leurs à priori.
Dans le cas présent, le gars qui écrit est blanc, suisse (accessoirmeent français aussi, mais également marocain, togolais, nigérian, colombien...) et donc forcément un peu révisionniste/colonisaliste.
Il se trouve que c'est tout le contraire et que vous devriez lire plus attentivement la phrase incriminée (tout comme d'autres propos de ce blog): j'ai écrit l'histoire avec une miniscule et pas avec une majuscule. Je parle d'une histoire, un récit, une anecdote, une affaire et pas de l'Histoire, qui commence avec le Big bang (à priori) et ne se terminera pas de sitôt (espérons-le).
Donc si je souligne le fait que dans cette histoire-là, le fait précis du cas Kadhafi, les européens, les Suisses en l'occurrence, défendent les pauvres, c'est bien que dans l'Histoire (celle qui a un sens) cela n'a pas toujours été le cas.
J'accepterai vos excuses.

Écrit par : Philippe Souaille | 28/08/2008

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