13/08/2008

Comment dépenser beaucoup d'argent à faire des films sans scénario...

Pour qui sait lire entre les lignes, la dépêche de l'ats annonçant la faillite des producteurs de Max et Cie, résume le drame du cinéma suisse en une phrase de conclusion perplexe: le plus gros budget de l'histoire du cinéma suisse, primé au festival d'Annecy «supporte pourtant d'un point de vue technique la comparaison avec l'élite de l'animation mondiale et d'autres productions Disney ».

C'est un fait, du point de vue technique, presque tous les films suisses supportent la comparaison internationale. Les techniciens suisses de l'image et du son (et apparemment aussi de l'animation), sont excellents. Et les comédiens ne déméritent pas. Le problème est ailleurs: si un excellent scénario, mal servi, peut faire un mauvais film, d'excellents acteurs et techniciens ne parviendront jamais à faire un bon film avec un scénario insuffisant.

Or le scénario reste le parent pauvre du cinéma suisse. Cela devrait être un poste, « Le » poste, incompressible dans un budget, que l'on fasse un film à 2 millions ou à 25... Plus l'on manque de moyens, et plus le scénario doit être habile et dense. Or c'est très loin d'être le cas. Et ce ne sont pas les cours impulsés par Berne et par la TSR qui y changeront grand chose.

Pour obtenir un bon scénario, il faut du temps, de l'argent et du talent. Un talent qui n'est pas une pure histoire de technique et de savoir faire, mais une alchimie dans laquelle doivent se mêler, la sensibilité artistique, l'imagination et l'air du temps... Plus quelques pincées d'humour et la maîtrise du suspense, tant qu'à faire. Des éléments qui sont loin d'être inexistants en terre romande, même si le peuple des horlogers et des banquiers ne brille pas toujours pour son amour de l'art.

Il se trouve cependant que les scénaristes sont les parents pauvres du cinéma suisse, tellement mal payés que seuls une poignée d'auteurs syndicalistes, davantage occupés à soigner leur relations que leur talent, s'y intérèsse de manière professionnelle. Nicolas Bideau a décidé de changer tout cela et veut désormais mettre l'accent sur l'écriture et la préparation... On lui souhaite de tout coeur de réussir, mais le premier écueil qui guette son programme est que les gens qui, dans les commissions et à la TSR, décident quel projet mérite d'être aidé, sont précisément ceux qui, depuis des décennies font des films suisses à partir de scénarios indigents. Entre autres parce qu'ils n'aiment tout simplement pas le cinéma grand public. Il ne semble donc pas être les meilleurs juges.

Commentaires

Récemment, les scénaristes hollywoodiens, pourtant bien payés, ont décidés de faire la grève et obtenir plus...je ne vais pas rentrer dans les détails.

Votre article parle d'éducation de cursus scolaire...bref, de formation.
Voyez, à Genève, c'est un socialiste, Charles Beer, qui est en charge du Département de l'Instruction...

Création, financement...pour quel résultat ?
Les américains sont indétrônables...

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 14/08/2008

Victor, vous mélangez un peu tout. Les scénaristes hollywoodiens voulaient surtout percevoir davantage sur les nouvelles sources de recettes des séries que sont les DVD et les téléchargements par Internet. Mais ils continuent de toucher la plus grosse part de leurs revenus directement du producteur.
En Europe, les scénaristes sont principalement payés en droits d'auteurs à la diffusion, ce qui évidemment désavantage des auteurs suisses, les droits de diffusions sur la TSR étant ridicules comparés à ce que perçoit un auteur diffusé sur TF1 ou France 2. D'où l'importance pour les auteurs suisses d'avoir des coproductions avec la France.
Par ailleurs, Hollywood réfléchit et agit en terme de marché mondial, ce qui lui donne les moyens de débaucher des gens qui abandonnent les fortunes qu'ils gagnaient à Wall Street ou comme romancier à succès, pour venir écrire des scénarios entre deux séances de shopping sur Rodéo Drive.
Le cinéma suisse ne concourt pas dans la même catégorie. Néanmoins, pour assez bien connaître Hollywood et la manière dont les scénaristes y travaillent, je reste persuadé que nous pouvons faire aussi bien, au coup par coup, avec nos faibles moyens.
Seulement, pour cela, il faut des scénarios en béton, qui soient encore meilleurs que ceux de Hollywood, or ils sont nettement moins bons. Pourtant, mettre de l'argent sur un scénario, ce n'est jamais trop cher dans le budget d'un film, les scénaristes travaillant seuls ou en petite équipe derrière leur ordi, contrairement aux équipes nombreuses et au matériel coûteux que réclament toutes les autres étapes de la création d'un film.
Et si l'on peut éventuellement incriminer la politique culturelle menée par la ville et le canton en matière de cinéma (car leurs critères de sélection sont précisément le fait de syndicalistes techniciens du cinéma plutôt que de créateurs) l'instruction publique n'a rien à y voir: ce n'est pas à l'école obligatoire que se forment ces talents artistiques là...

Écrit par : Philippe Souaille | 14/08/2008

Je mélange tout...bien obligé, cher Philippe, vu le sujet...

«On n'est pas le meilleur quand on le croit, mais quand on le sait...» — Morpheus.

Jettons un coup d'oeil à la trilogie "Matrix", des frères Wachowsky.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Matrix

Thomas A. Anderson, un jeune informaticien connu dans le monde du piratage sous le pseudonyme de Néo (anagramme de (The) One en anglais, ce qui veut dire l'Élu ; mais aussi de Noé : personnage biblique destiné par Dieu à sauver l'humanité de ses propres pêchés, ainsi que le mot grec Neo signifiant "nouveau" et néoplasie ou néoplasme en médecine qui est un cancer ou une tumeur), est contacté via son ordinateur par ce qu’il pense être un groupe de pirates informatiques.
Ils lui font découvrir que le monde dans lequel il vit n’est qu’un monde virtuel dans lequel les êtres humains sont gardés sous contrôle.

Morpheus, le chef des survivants qui contacte Néo, pense que celui-ci est l’Élu qui peut libérer les hommes du joug des machines et prendre le contrôle de la matrice.


Maintenant, voyons un peu, le nerf de la guerre, l'argent...

Lorsque le producteur Joel Silver est venu demander aux studios Warner de produire le premier volet de Matrix, ces derniers, n'ayant rien compris à l'histoire du film, n'ont accepté de le financer que sur la base d'un accord de distribution exclusive avec sa société de production Silver Pictures.
De plus, Matrix étant dès le départ prévu comme une trilogie, ils acceptèrent d'envisager de produire deux suites pour la vidéo en cas de succès, n'imaginant pas que le film puisse rencontrer son public.
Par la suite, le film devint l'un des plus gros succès de l'histoire et les producteurs de la Warner tenteront de faire croire (notamment par le biais d'un documentaire promo contenant des propos antidatés) qu'ils avaient entrevu le potentiel du film et l'ampleur du phénomène qui allait suivre.

Je ne vois nul part, une sorte de Nicolas Bideau...et vous ?

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 14/08/2008

Vous posez cette fois, cher Victor une bonne question: l'existence d'un relais étatique, censé aider la production cinématographique par des subventions est-elle pertinente ?
De fait, la différence de taille entre le marché suisse romand (ou même suisse ou français) et les marchés étasuniens ou indien, ou arabe est évidente. Laisser faire les seuls mécanismes du marché serait donc se condamner à vivre sous l'impérialisme culturel des plus peuplés.
D'un autre côté, on n'a pas encore trouvé de meilleur moyen que le marché pour sélectionner des produits efficaces et bien foutus. Car oui, les fruits du 7ème art sont des produits, même s'ils intègrent des éléments artistiques.
La réponse à cette apparente contradiction existe. Il suffit d'améliorer les conditions de rentabilité pour l'investisseur privé. Le système d'avance sur recettes français va dans ce sens à travers une taxe sur le prix des places et sur les diffusions télés, prélevée en réalité sur les films étrangers pour être reversée aux films français.
C'est aussi la logique de l'aide automatique en Suisse, mis en place depuis une dizaine d'années. Mais il manque un volet, la diversité du marché, qui doit s'exprimer non seulement au niveau du client final, mais aussi au niveau de l'entrepreneur, à qui il revient de s'immiscer dans toutes les niches possibles et imaginables pour espérer y gagner de l'argent.
Pour cela il suffit d'utiliser l'arme fiscale: les investissements dans le cinéma doivent bénéficier de traitements de faveur. Qui ne doit surtout pas être inféodé à leur obtention d'un label par les commisisons fédérales d'expert, ce qui ne ferait que reproduire le goulet d'étranglement des subventions étatiques. Il suffit de se contenter d'exclure les films pornos ou violents.
La chose a été testée avec succès en Irlande et dans une moindre mesure en Belgique. La France possède déjà un outil qui va dans ce sens avec les SOFICA, qui permet au dentiste du coin d'investir dans le cinéma.
En Suisse, le projet existe, mais il souffre de trois handicaps: le fédéralisme de notre fiscalité, qui complique les choses, la lenteur de nos prises de décision, et enfin le fait que les syndicats de techniciens et de producteurs qui ont repris l'idée souhaitent précisément que seuls les investissements dans les films obtenant le label d'une commission ad hoc fédérale puisse bénéficier d'une défiscalisation. Exactement ce qu'il ne faut pas faire si l'on veut préserver les chances de l'outsider génial qui passe entre les mailles des filets tendus par les grosses maisons de production... ou par les experts étatiques...

Écrit par : Philippe Souaille | 14/08/2008

L'arme (fatale) fiscale profite bel et bien aux organisations comme l'UEFA, le CIO...alors pourquoi pas au cinéma ?
Ne dit-on pas que trop d'impôt tue l'impôt ?
Mais le problème et à mon avis, réside bien plus dans le paternalisme, qu'ailleurs.

L'industrie pornographique se taille la part du lion, même sur internet.
D'autant plus que les outils existent...e-business, paiement électronique...
D'ailleurs ne dit-on pas que ce qui fait tourner le monde c'est le sexe et l'argent peu importe qui l'on met en première position...?

Bon...suisses ou pas, nous...on est obligé de le dire...les suisses ne sont pas suffisament créatifs en la matière...trop contrôleurs dans l'âme...

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 14/08/2008

"Laisser faire les seuls mécanismes du marché serait donc se condamner à vivre sous l'impérialisme culturel des plus peuplés. "

Vous oubliez tous les autre pays européens, l'Extrême-Orient, etc. Avec une telle variété et diversité d'offres, est-il encore pertinent de parler d'"impérialisme"?

"Exactement ce qu'il ne faut pas faire si l'on veut préserver les chances de l'outsider génial qui passe entre les mailles des filets tendus par les grosses maisons de production... ou par les experts étatiques..."

Le programme de la Confédération devrait être limité dans le temps, on ne peut pas artificiellement produire des cinéastes géniaux. De plus, à nouveau, ce sont des oukazes de Berne qui choisissent seront leur bon goût... Et connaissant le bras droit de Bideau, Olivier Müller, fondateur du NIFFF à Neuchâtel, en matière d'oukazie, je puis dire qu'il est champion! Pas qu'il soit dénué de mérite, fils du fameux éthicien lausannois Denis Müller, il bénéficie d'un solide bagage culturel et intellectuel, seulement, voilà, il est intransigeant et il n'a jamais produit et réalisé de films de sa vie, est-ce là la figure la plus apopropriée à aider les créateurs? Et existe t'il un vrai potentiel en Suisse?

A part ça Victor m'a laissé entendre que nous pourrions avoir quelques sujets de discussions communs, voir ce billet:

http://boycotterlesinteretslybiens.blog.tdg.ch/archive/2008/08/13/l-extreme-centre-doit-il-etre-fatalement-bayrousien-et-mou.html

Meilleures!

Écrit par : Carlitos de Unmuano | 14/08/2008

Vous avez raison, la Suisse n'est pas un terrain propice à l'expression artistique. On y coupe un peu trop facilement les têtes qui dépassent pour cela. Il est d'ailleurs significatif que plusieurs des artistes suisses ayant réussi y sont parvenus soit en s'exilant soit parce qu'ils avaient développé un art particulièrement introspectif...
De manière générale, les élites suisses semblent aussi plus favorables aux Pien Kousu Zolidement qu'à la démesure géniale. Même parmi les mécènes, on aidera plus facilement des courtisans médiocres que des iconoclastes susceptibles de laisser une marque dans l'histoire...
Mais la Suisse bouge, elle est ouverte aux vents du large et Genève en particulier n'est plus la même ville qu'il y a 50 ans... Le mauvais côté de la chose, c'est qu'on y jette beaucoup plus facilement son papier par terre... Le bon c'est peut-être que la création artistique va pouvoir s'y ancrer.
Par ailleurs, cher Victor, dont l'anticommunisme préprimaire m'amuse tant il est délirant, je vous expliquerai un jour comment à la faveur du Mc carthysme, les producteurs communistes de Hollywood ont sauvé le cinéma européen à la fin des années cinquante, en produisant en Europe les films qu'ils ne pouvaient plus faire en Californie. Ce qui a donné une vingtaine de classiques et de blockbusters mondiaux, dont le financement passait par le secret des coffres des banques genevoises...
Certains de ses films ont accompagné la naissance d'Israel, comme Exodus, mais plusieurs des intervenants de cette époque, bien que juifs, étaient clairement antisionnistes et tiers-mondistes et le sont restés. Ils pensaient que la création par la force d'un Etat juif au milieu d'une population musulmane et arabe n'était pas une bonne idée, n'était même pas une idée viable à terme. Il semble que la suite des évènements leur donne raison.
Etre un bon scénariste, c'est aussi savoir lire entre les lignes et prévoir l'avenir ou les conséquences d'une action. Ces scénaristes là, auteurs ou co-auteurs de films comme la Chute de l'Empire Romain, le Cid, l'affaire Ben Barka, Le Garçon aux Cheveux Verts ou Spartacus (entre autres) étaient doués d'une véritable vista politique, qui aujourd'hui trouverait difficilement la voie des studios...
Ceci pour boucler la boucle.

Écrit par : Philippe Souaille | 14/08/2008

Très intéressant article sur le cinéma! Merci. Bollywood engendre de gros bénéfices et les investissements sont aussi généreux en Inde. La Suisse, c'est bien connu, peine à émerger dans ce domaine (faute de scénarii, etc.) La comparaison entre ces 2 pays (l'un immense, l'autre minuscule) est que le premier sait bien utiliser les paysages suisses pour ses films, notamment pour les scènes de mariage dans un lieu idyllique que le ciméma indien emprunte à la Suisse. (...) !!! ? !!!

Écrit par : Micheline Pace | 14/08/2008

"Les communistes sont ceux qui ont lu Marx. Les anti-communistes sont ceux qui l'ont compris.", Ronald Reagan

Vivant en Roumanie, pendant mes 18 premières années (les plus belles) on ne peut devenir qu'anticommuniste...même préprimaire...

Mais, venant de vous, ô maître, cela me donne envie d'évoluer...

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 15/08/2008

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