22/08/2008

Tournée Calmy-Rey: la réaction des Colombiens

Curieux qu'aucun journal suisse ne s'intéresse à la manière dont les Colombiens (et leur gouvernement) ont ressenti la visite de notre Cheffe du Département Fédéral des Affaires Etrangères. C'est pourtant le B.A. BA des relations entre deux entités que de chercher à connaître ce que pense et comment réagit l'autre partie... Et c'est très certainement ce genre d'unanimité nationale qui peut conduire à des conflits graves et sanglants.

Heureusement que la Suisse n'est pas plus puissante, militairement, car sinon elle serait en guerre aussi souvent que les autres, la neutralité helvétique et le fait d'être dépositaire des Conventions de Genève ne semblant pas déboucher sur un réel intérêt pour son voisin, sa manière de voir ou de penser. Le chauvinisme, quelle plaie...

Puisqu'il faut le rappeler encore, je précise que je ne suis plus mandaté, ni rétribué par l'Ambassade de Colombie et que c'est donc à titre purement journalistique que je vous offre ceci: l'avis des Colombiens sur cette visite.

En l'occurrence, tant le Président Alvaro Uribe que le Ministre des Affaires Etrangères Jaime Bermudez se sont montrés très sensibles au fait que la visite soit maintenue, dans un contexte tendu non seulement entre les deux pays, mais également à l'intérieur en Suisse. Ils sont très reconnaissants à Micheline Calmy-Rey d'avoir eu ce courage et l'en ont chaleureusement remerciée.

Ensemble, ils ont passé en revue tous les aspects de la coopération helvétique en Colombie, dont ils ont loué l'importance et la qualité, dans les domaines économiques, techniques, de formation pédagogique et universitaire notamment. La Colombie a soif de transferts de technologie et de relations bilatérales plus étroites et l'a rappelé. Elle est aujourd'hui arrivée à un stade de développement qui lui fait penser qu'elle peut savoir par elle-même ce dont elle a besoin. Elle souhaite le faire connaître à son partenaire suisse, considéré comme privilégié, et bien sûr être entendue.

En ce sens, la proposition helvétique de tenir régulièrement, plusieurs fois par an, des réunions de consultation politique au niveau des très hauts fonctionnaires des deux pays a été grandement appréciée. La proposition a également été faite au Brésil nous apprend-on à Berne.

Le Ministre des Affaires Etrangères Jaime Bermudez, qui est un jeune quadragénaire, a également tenu à faire part à son homologue de son expérience de vie personnelle face à la violence, qui est celle de tous les Colombiens de sa génération. Pendant que les étudiants gauchistes ou hippies de Mai 68 s'embourgeoisaient tranquillement en Europe, en s'intégrant au mieux dans leur société, les générations successives de Colombiens n'ont connu que la violence comme milieu ambiant. Lui-même était au collège à l'époque où le M19, les FARC, l'ELN et sa dissidence guévariste (qui vient d'ailleurs officiellement de déposer les armes la semaine dernière) tenaient le haut du pavé, suscitant la création en réaction des paramilitaires.

A son entrée à l'Université, à Medellin, les cartels du narco-traffic faisaient la loi et pouvaient se permettre de décréter, par exemple, des couvre-feux... Que personne n'aurait osé braver. Les exécutions d'intellectuels et de journalistes étaient monnaie courante. Les militants de l'UP, l'aile politique des FARC, y ont d'ailleurs payé un lourd tribut. Depuis lors, la violence n'a jamais cessé et les colombiens en ont simplement assez. Ils veulent vivre comme tout le monde dans un Etat de droit où l'on ne risque pas de se faire enlever à tous les coins de rue, ni mitrailler sur les routes. Ils sont prêts à en payer le prix, c'est à dire une reprise en main généralisée par l'Etat central.

Ce discours, Micheline Calmy-Rey l'a entendu, on peut espérer qu'elle l'a compris.

Un sociologue français de mes amis, auteur d'un ouvrage sur la violence urbaine en Colombie, m'a confirmé que le point de vue du Ministre traduisait bien l'opinion largement majoritaire des Colombiens: « Lors des années que j'ai passé en Colombie, pour ma thèse sur la violence, j'ai fréquenté tous les milieux, y compris, tu me connais, à l'extrême gauche. Notamment beaucoup d'anciens du M19. Mais tous aujourd'hui me disent qu'ils sont pour l'instant dérrière Uribe, parce qu'ils en ont marre des exactions et des blocages des FARC et qu'Uribe est en train de réussir ce que personne avant lui n'avait su faire: pacifier le pays. Attention, cela ne signifie pas qu'ils sont devenus uribistes à vie. Une fois le boulot terminé, il doit rentrer dans ses foyers, et laisser faire le jeu de la politique pacifique et légaliste».

Entre le goût du pouvoir et la qualité de son image pour la postérité, Uribe devra prochainement choisir. J'ose espérer qu'il aura l'intelligence de choisir la deuxième perspective. Mais pour l'heure, laissons-le terminer le boulot.

Commentaires

Merci pour ce bref compte rendu très instructif! Et qui a le mérite de remettre certaines pendules à l'heure dans un continent qui a toujours adulé Che Guevara et tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une mouvement de "résistance"...

Écrit par : Carlitos de Unamuno | 22/08/2008

"Un sociologue français de mes amis, auteur d'un ouvrage sur la violence urbaine en Colombie, m'a confirmé que le point de vue du Ministre traduisait bien l'opinion largement majoritaire des Colombiens"

Alors si votre amis sociologue dit que l'avis d'un ministre collombien et largement suivis par la population ... ça doit être vrai ? Très léger comme argument.

Écrit par : Dji | 22/08/2008

M. Dji, cet ami d'enfance est disons très très à gauche. Et pas du tout partisan de Uribe à priori. Nous avons eu de très virulentes discussions à ce sujet. Si mes contacts colombiens se partagent entre ce que l'on pourrait appeler la bonne société et les milieux très défavorisés de Ciudad Bolivar, voire du Choco, les siens sont très nombreux parmi les intellectuels de gauche et d'extrême gauche. Son avis me semble donc pertinent lorsqu'il me dit que ces gens sont maintenant, et sans doute momentanément derrière Uribe, parce que les FARC et leur violence ont fait leur temps et que la population veut changer d'époque.
Accessoirement, tous les sondages donnent un taux de 82% d'approbation pour la politique du Gouvernement en la matière, mais ces chiffres sont déjà connus. Sauf apparemment par la gauche genevoise.

Écrit par : Philippe Souaille | 22/08/2008

"Sauf apparemment par la gauche genevoise."

Sur ce sujet précis, je ne peux que vous renvoyer au billet que j'ai consacré à la persistance de la symbolique bolchévique et guévariste dans leurs rangs: http://auxfrontieresdelextreme-centre.blog.tdg.ch/archive/2008/08/18/a-gauche-toute-la-democratie-avance-mais-les-references-tota.html

Écrit par : Carlitos de Unamuno | 25/08/2008

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