22/12/2008

Les frontaliers, richesse de Genève

Genève n'est pas banale. Cette petite ville d'à peine 250 000 habitants est une capitale mondiale dans ses principaux secteurs d'activités : La finance, la fonction publique internationale, l'horlogerie de luxe et le petit dernier, le négoce international. A vrai dire, hormis ces quatre là et les nécessaires services locaux aux habitants, les autres secteurs d'activité sont actuellement insignifiants dans la cité de Calvin.

Dans ces quatre secteurs privilégiés, en revanche, l'argent coule à flots. Ce qui fait dire à certains, peu versés en métallurgie, que tout ce qui se traite au bout du lac se transforme en or. De fait, en matière d'opulence, de signes extérieurs de richesses, de qualité du filet social, de revenu moyen par habitant, mais aussi du revenu minimum - notamment du revenu minimum ! - Genève bat des records mondiaux.

Nul part ailleurs dans le monde, on n'est aussi riche en moyenne, et autant aidé et bien traité lorsqu'on est pauvre... Les quelques très rares ilôts réservés aux hyperriches de Floride ou de Dubaï sont bien sûr hors concours, car ils sont précisément réservé aux hyperriches. Contrairement à Genève qui est une vraie ville. Le fait de passer de l'échelle de la commune à celle du canton ne change pas la donne.

Ce succès a un un coût, celui de l'excellence, qui suscite une concurrence extrême, notamment au niveau de l'embauche. Et un prix à payer: ceux qui calent en route, qui n'arrivent pas à se montrer excellents où à le rester, peuvent très vite se sentir exclus du jeu, en dépit des très confortables aides sociales qui sont déployées.

L'existence de la frontière et la promiscuité de deux systèmes économiques et sociaux différents, le français et le suisse, agit sur la région comme un facteur d'enrichissement. Cela démultiplie les possibles et la créativitié. C'est quasimment biologique, un peu comme dans l'Océan: les zones les plus poissoneuses sont celles où se rencontrent des masses d'eau chaude et froide. La vie nait de la confrontation.

Cela permet de maintenir à la fois un conservatisme terrien et urbanistique peu commun et en parrallèle, une urbanisation galopante. Un marché du travail saturé et un bassin de recrutement qui fut longtemps français, qui est aujourd'hui européen, voire mondial.

Il y a 30 ans, les Français accouraient de Paris, de Lille ou de Marseille. Je me souviens des typos de la Tribune de Genève, à l'époque où il y en avait. Tous étaient français, pas un n'était de la région. Aujourd'hui, le frontalier est souvent européen, et même bien au-delà, notamment parmi les cadres financiers et dans les organisations internationales. Vu la pénurie de logements de qualité, notamment de villas, sur le Canton, ils s'établissent en France voisine. Y compris un certain nombre de Suisses.

L'existence de cette possibilité fait partie intégrante de l'offre de la promotion économique genevoise qui permet d'attirer ici des entreprises dont les employés trouveront à se loger confortablement à un prix abordable... de l'autre côté de la frontière. Les Visas Schengen vont d'ailleurs encore faciliter les choses.

Alors bien sûr, certains Genevois de vieille souche ou de fraîche date l'ont mauvaise. Dans ce microcosme hyperconcurrentiel, ils peinent à trouver du travail, stagnent au chomâge ou finissent par se retrouver bénéficiaires de l'aide sociale, dans un environnement qui étale son luxe à chaque coin de rue.

Seulement c'est faire un faux procès aux responsables politiques, de droite et de gauche (mais plutôt de droite) que de les en accuser. Car s'ils n'avaient rien fait, s'ils n'avaient pas su développer Genève comme ils y sont parvenus, il n'y aurait pas davantage de travail pour les locaux: il n'y aurait pas de travail du tout.

Ni pour les locaux, ni pour les frontaliers, d'où qu'ils soient. Faut-il rappeler que la crise est une réalité, mais qu'elle n'est pas la première et que Genève ne dispose d'aucune ressource naturelle à exploiter ?

Ces frontaliers, accusés de tous les maux par le MCG, sont imposés à la source et contribuent davantage au budget cantonal et fédéral, à salaire égal, qu'un travailleur résident dans le canton, dont la part d'impôt communal sera plus importante. Ce sont ces frontaliers qui paient en bonne partie les prestations sociales dont bénéficient les résidents genevois souffrant de bas revenus, pour cause de chômage ou de problèmes divers. Comme ils représentent aujourd'hui plus du quart des emplois du canton, on comprend l'importance de leur rôle économique.

Accessoirement, comme cela a déjà été souligné par ailleurs, ils offrent à la collectivité cantonale d'autres gains économiques importants. Leur formation scolaire et professionnelle n'a pas été prise en charge par Genève. Ce qui représente en moyenne un coût d'un million de francs par travailleur. En ce sens, la proposition de certains MCG de réserver les emplois frontaliers à ceux qui auraient fait leurs études à Genève est d'une stupidité absolue !

Ils sont également des travailleurs jeunes et en bonne santé, et même si beaucoup d'entre eux ne cotisent pas à l'assurance maladie suisse, ils ne lui coûtent rien. Notamment rien du tout au moment le plus dispendieux qui soit dans la vie de l'individu: la vieillesse et le 4ème âge, qui se déroule forcémment au dehors des frontières du Canton et donc pas au frais de l'assurance maladie ni de nos systèmes sociaux. Que quelques frontaliers dans la force de l'âge fassent de temps à autre un séjour aux HUG n'est qu'un épiphémonène par rapport à ce que coûte une fin de vie, que l'on peut souvent chiffrer en centaines de milliers de francs, entre les frais d'EMS, et de santé.

En bref, pour les deux âges les plus coûteux de la vie, le début et la fin, les frontaliers sont à la charge de l'étranger. Ils ne sont à Genève que durant leurs années d'excellence, au plus les 40 années durant lesquels ils produisent de la richesse au lieu d'en coûter... Evidemment c'est toute la collectivité genevoise qui en profite, soit directement au travers des prestations fournies par l'Etat, soit indirectement au travers des bénéfices qu'ils procurent à leurs employeurs qui servent ensuite à payer des impôts et à acquérir des biens et des services sur le marché local.

Bref, à cet égard la bêtise du MCG est insondable. Elle l'est d'autant plus que leur agressivité constante à l'égard de la poule aux oeufs d'or risque fort de déboucher sur une remise en cause globale des accords passés. Notamment en cas de non à l'Europe lors des votations du 8 février. Genève aurait alors tout à perdre. Et l'économie est ainsi faite que si l'on bloque la progression de la machine, elle part généralement en marche arrière.

Fondamentalement, le phénomène frontalier pose de vrais problèmes. A Genève, en matière de circulation et de parkings, mais aussi et surtout en France Voisine. La pression sur les prix, tant du logement que de la vie quotidienne, font du Genevois, du Châblais et du Pays de Gex un enfer pour les enseignants, les petits fonctionnaires et les salariés locaux. Ce qui démultiplie évidemment leur motivation à trouver un emploi à Genève. Les problèmes de circulation, aux moments des rushes du matin et du soir, sont tout aussi lancinants dans les communes françaises que suisses.

Les divergences d'intérêts entre les communes urbaines (Annemasse, Saint-Julien) et les cités rurales dortoirs qui les entourent sont aussi fortes qu'à Genève entre la Ville et les communes bourgeoises. Si tout le monde continue à tirer de son côté, avec en plus l'attitude hostile de certains représentants de Paris, presque aussi recroquevillés dans leur nationalisme stupide et dépassé que le MCG, on ne s'en sortira pas.

Ceux qui ne sont pas frontaliers, de l'autre côté de la frontière, souvent les jalousent. Ils jouissent d'un train de vie supérieur, qui peut paraître injuste. Mais leur présence enrichit également considérablement la région. Et pas seulement parce que les fonds frontaliers permettent aux communes de s'offrir les plus jolis lampadaires de France. Ils font vivre le commerce, remplissent les écoles dans des villages où sans eux il n'y en aurait plus, engendrent un dynamisme économique et culturel sans commune mesure avec celui d'une province française profonde. 

La renaturalisation des rivières aux portes de la ville était un gadget coûteux et un peu inutile, mais l'agglomération transfrontalière qu'a portée Robert Cramer est presque ce qui pouvait arriver de mieux à la région. Elle jette les bases d'une structure permettant de vraies discusssions. Mais il pourrait y avoir mieux encore: une assemblée transfrontalière élue, sur un collège unique de part et d'autre de la frontière. Qui pourrait gérer une part importante des fonds frontaliers (Genève en mettant sa part) pour déclencher des projets d'aménagement dignes de la région, conçus et réalisés ensemble en fonction de l'intérêt commun.

Si demain la Praille et d'autres ensembles du même genre voyaient le jour, le problème des frontaliers et de leur dispersion géographique n'en seraient plus un. Car tous ces gens, visas Schengen, pourraient habiter à Genève dans des appartements de standing. Adieu les villas qui plaisent tant aux new yorkais de l'ONU, mais bonjour à l'habitat collectif bien conçu et écologique. Les autres avantages de la région persisteraient: le lac, la nature et le ski aux portes...

Commentaires

(D'ailleurs, pourrait-on dire que la zone frontalière du département de l'Ain est plus dynamique, culturellement, que le département de la Savoie ?)

Écrit par : Rémi Mogenet | 22/12/2008

TOUT PEUT S'ARRETER.DEFINITIVEMENT.

Votez NON à la poursuite de la libre circulation des personnes avec l’UE et son élargissement à la Bulgarie et à la Roumanie !!

Écrit par : Résidentgenevois | 22/12/2008

M. Souaille, la Savoie a toujours été active culturellement, et plus que les départements de la province française. Les relations transfrontalières aident, mais ne créent rien. Annemasse et Saint-Julien ne sont pas réellement d'un dynamisme culturel incroyable. Ces villes ont simplement assez d'argent pour faire venir des créations d'ailleurs, ou même pour financer des spectacles dont à mes yeux l'originalité est réduite et semblable tout à fait, en degré, à n'importe quelle production de ville de province moyenne. Thonon a beaucoup plus de richesse culturelle, en réalité, mais justement parce qu'elle continue à s'enraciner dans la tradition savoyarde, et que l'argent qui vient de Suisse lui donne les moyens d'animer cette tradition. Vous vous exagérez les bienfaits culturels de Genève, parce que vous vous exagérez les bienfaits culturels liés à la richesse matérielle, à l'argent. C'est au reste l'école de Voltaire, de croire que la richesse développe forcément la culture. Mais ce n'est pas, non, forcément le cas. Ramuz, qui n'était pas évidemment de l'école de Voltaire, disait que la culture savoyarde était riche justement parce que les Savoyards étaient pauvres. Cela scandalisait ses amis bourgeois de Lausanne, mais en tout cas, cela montre qu'il ne faut pas grossir l'importance culturelle des relations transfrontalières. Car tout de même, la culture frontalière est surtout dominée par le Macumba et le Casino. Le dynamisme culturel de la Savoie en général découle de la politique des rois de Sardaigne sous la Restauration, en réalité.

Écrit par : R.Mogenet | 22/12/2008

Excellent article. Permettez-moi d'ajouter que plus vous resterez dans le domaine des faits et des arguments sans vous laisser aller à exprimer certaines aigreurs ou rancunes (même si elles répondent à l'occasion à la bêtise ou a la malveillance), mieux votre message sera entendu par ceux qui ont la capacité de surmonter eux-mêmes des préjugés ou des difficultés réelles de leur existence liées aux divers phénomènes que vous décrivez.
Ce message se veut un petit cadeau de Noël.

Écrit par : Mère | 22/12/2008

Le MCG salit la réputation des frontaliers. Depuis des années, les villes frontalières se sont enrichies, et ont fait des efforts au niveau de leurs communes qui se sont embellies, qui sont très actives tandis que Genève mal gouvernée est devenue moche, toujours en travaux, en proie à une insécurité mal maîtrisée, à un manque de vision sur l'avenir de son territoire. Bref, ce manque d'anticipation et de résolution des problèmes sociaux, économiques et environnementaux sur la place genevoise et même avec ces rapports avec Berne, est à mettre sur le compte des idéologies politiques étroites qui étouffent le potentiel du Canton.

Écrit par : demain | 22/12/2008

Mère, votre silence était une réprobation muette à laquelle j'avais été sensible. Mais permettez moi de préciser que je suis resté dans le domaine des faits, même s'ils étaient individuels. Il me semble que le principe "pas d'attaque personnelle" qui prévaut en politique et que j'approuve en général, peut devenir déplacé, lorsque le problème vient, au moins en partie de l'attitude personnelle des personnes en cause.
Quant à Résident Genevois, oui, effectivement, tout peut s'arrêter. En pleine période de crise économique. Génial ! Et l'on se retrouve alors dans la situation qu'à connu Genève par le passé, à chaque fois que son activité principale s'est effondrée.
Par exemple après que l'ouverture de la route maritime des Epices ait ruiné Genève en tant que ville de foire, relais des épices et de la Soie arrivant de Venise vers l'Europe du Nord et la France. Sans plus de ressources, les gens mouraient de faim, la population a décrut, il y eut des cas de cannibalisme.
J'exagère c'est un lointain passé ?
A la fin des années 30, lorsque la SDN a fermé, les loyers et l'activité économique, déjà malmenée par la crise de 29, se sont effondrés. Des propriétaires se sont jetés pas les fenêtres, n'arrivant plus à payer les traites.
Oui, si la majorité vote non, le 8 février, tout peut s'arrêter.

Écrit par : Philippe Souaille | 22/12/2008

Rémi, ayant habité dans ou à proximité immédiate des principales agglomérations de la frontière (Annemasse, St-Ju, Thonon et Ferney) je ne partage pas votre analyse et encore moins la rivalité ancestrale entre savoyards et gessiens. Ces derniers ayant entre autre hébergé Voltaire, qui à mes yeux vaut largement de Maistre et de Salles réunis.
Quand aux liens que vous me supposez faire entre la culture et l'argent, c'est nettement exagéré pour quelqu'un qui a toujours défendu la contre-culture et la culture populaire, cependant de préférence dans ses créations modernes et juvéniles plutôt que dans ses traditions passéistes. C'est là je crois où nous divergeons fondamentalement. Je suis tourné vers l'avenir. Au point parfois de trébucher sur les embûches du quotidien. Vous me semblez marcher à reculons, en regardant sans cesse derrière vous.

Écrit par : Philippe Souaille | 22/12/2008

J'ai apprécié votre article.

Écrit par : Djinius | 22/12/2008

@Philippe Souaille: Vous avez raison, mon silence avait un peu ce sens, mais devant la qualité de votre article je n'ai pas réussi à me taire ou à me borner à "Excellent article". En fait je trouve que les quelques qualificatifs qui s'y trouvent (stupide, bêtise, passéiste) semblent bien peu de chose face aux attaques qui viennent de l'autre camp et s'il y avait quelque chose à dire, cela aurait été de vous féliciter du progrès par rapport à quelques courriers passés. Sachez que ce n'est pas le désir de faire la leçon qui m'a fait réagir (je serais très mal placé pour cela), mais la constatations que votre message a levé chez moi quelques réticences à vos thèses que je pouvais avoir et que votre ton plus posé y était pour quelque chose. Ma violence intérieure personnelle est parfois tellement forte qu'il m'arrive de vouloir me la cacher en faisant l'ange. Or nous savons tous que qui veut faire l'ange, fait la bête.

Écrit par : Mère | 22/12/2008

Mais, M. Souaille, la culture populaire d'une région agricole apparaît conservatrice aux citadins même quand elle est bien vivante. Sur le plan populaire, on va trouver progressive une culture issue de l'exode rural, c'est à dire de ruraux installés à la périphérie des villes pour travailler dans l'industrie moderne : la science-fiction, par exemple, n'a pas d'autre origine.

Or, c'est largement illusoire, pour deux raisons : d'abord, parce que cette culture populaire urbaine ne fait fréquemment que donner des formes légèrement différentes au vieux folklore, qu'elle se contente souvent d'habiller de machinerie, ou de concepts à la mode ; ensuite, parce que, sur le plan social, le machinisme s'est construit en partie sur le blocage délibéré des prix dans l'agriculture, ce qui est en réalité extrêmement régressif sur le plan social : car cela participe de la même politique qu'aux temps féodaux.

J'ajouterai, M. Souaille, que je suis sceptique, quant à votre connaissance de la vie culturelle dans les villes de la province française. J'ai vécu dans le Jura, en particulier à Saint-Claude, et je n'ai rien vu de moins bien qu'à Annemasse ou Saint-Julien. J'ai vécu à Montpellier, et il m'a bien semblé que la culture y était plus riche qu'à Annemasse.

Quant à Voltaire, il a lui-même reconnu qu'il avait d'abord cherché à développer l'économie, dans le Pays de Gex, bien avant de développer la culture, ce qu'il ne faisait guère qu'à Genève, où il développa le théâtre.

Cela dit, M. Soauille, moi qui ai comme vous vécu à Paris dans des milieux d'intellectuels bourgeois de gauche, la notion de culture populaire qu'on y a me fait un peu rire. En général, il s'agit de productions culturelles issues d'une bourgeoisie qui veut éduquer généreusement le peuple qui arrive des campagnes. C'est certainement une bonne action, sur le plan social, mais cela ne constitue pas en soi une culture populaire. D'ailleurs, c'est mépriser d'emblée la culture que peut avoir le peuple au départ, et cela s'apparente quand même à la pensée de Jules Ferry y compris dans le Tonkin, si j'ose dire.

Écrit par : Rémi Mogenet | 23/12/2008

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