26/01/2009

Etendre l'ombre de Calvin ou en sortir ?

Le Président de notre Grand Conseil demande plus d'argent pour l'anniversaire de Calvin. Il a cent fois raison. Evidemment qu'il faut célébrer l'évènement avec le lustre qui convient. Notamment sur le plan du débat culturel et intellectuel. Les raisons économiques avancées par M. Leyvrat me semblent en plus fort pertinentes, mais ce n'est pas l'essentiel. Jean Calvin fait partie de notre culture, de la culture genevoise (et francophone, et mondiale, ne l'oublions pas) et mérite qu'on s'y attarde. Ne pas le faire au prétexte qu'il a brûlé Servet, interdit les mascarades et quelques autres joyeusetés serait une tartufferie bornée, digne de la Révo Cul' maoïste de sinistre mémoire.

Même si par certains côtés, il fut lui-même aussi intransigeant et destructeur que les jeunes maos des années soixante, il n'en fait pas moins partie de l'Histoire. En revanche il serait faux de se contenter d'un panégyrique obséquieux. Il faut bien sûr rendre compter du personnage et de son époque dans toute leur complexité et leurs contradictions, sans omettre les zones d'ombres ou les détails que l'on préférerait oublier.

Durant les Guerres de religions, papistes et parpaillots se livraient à d'homériques « disputes » oratoires qui, en l'absence de télévision, rencontraient de francs succès populaires. Le thème, c'était bien sûr la foi, comment on l'interprète et comment doit-on la pratiquer.

Notre époque s'interroge au moins autant sur ces questions fondamentales:

Qu'est-ce que la religion, qu'apporte-t-elle ?

Les violences qu'elle suscite sont elles rachetées par la paix qu'elle apporte à ceux qui se sentent perdus sans elle ?

La certitude de ceux qui ont la Foi n'est-elle pas partie du problème, en ce qu'elle supprime le doute, essentiel au progrès et à l'évolution de la pensée humaine ?

Peut-on encore tracer une voie qui nous permettrait de nous extraire des postures de combat dans lesquelles toutes les grandes religions, de par le monde, tentent aujourd'hui de nous enfermer ?

Je vise ici aussi bien l'Islam que le sionisme, l'hindouisme, le Pape, les sectes protestantes américaines ou le renouveau orthodoxe.

Ayant écrit un livre sur tout cela, avant l'Utopie Urgente, j'y suis évidemment sensible. Cela devrait être, me semble-t-il, le sens premier de cette commémoration, qui réconciliera la Genève de Calvin et celle de Dunant, la Rome Protestante et la Cîté de la Paix. Nul doute que quelques débats sur la question auraient un retentissement populaire conséquent. C'est incontestablement l'un des grands problèmes de l'heure, à l'instar de la crise économique. Tout le monde s'interroge et se pose des questions. Quelques méchants pasteurs en profitent pour rameuter leurs ouailles en réaffirmant des solutions toutes faites, mais j'ai personnellement la conviction que ce type de réponses ne convient pas à la période et à la profondeur des questionnements. Elles nous mènent en tout cas droit au désastre, à la guerre et au conflit de civilisations.

Athée, de père athée élevé chez les jésuites, de mère catholique à la généalogie inséminée d'un soupçon de judéité, je n'ai rien de protestant. Hormis tout de même d'avoir fait mon école primaire dans la ville réformée par Guillaume Farel et de travailler, depuis plus de 30 ans, à Genève. J'éprouve pour Calvin ce que j'éprouve pour n'importe quel personnage historique: de l'intérêt. Il a fait bouger les choses, parce qu'il a su, non sans difficultés, faire coïncider sa pensée avec son époque.

Quasimment tous les personnages historiques ont emporté dans leut tombe quelques casseroles sanglantes. Et lorsque ce n'était apparement pas le cas, leurs descendants idéologiques s'en sont chargés. Cela aussi fait partie des débats que l'on pourrait avoir: peut-on réformer une société sans la violenter ? Vaut-il mieux dès lors ne pas la réformer ? Quitte à la laisser courir au désastre ? Quelle est la part de l'ambition personnelle, voire de l'égocentrisme dans l'accomplissement des grands hommes (ou des grandes femmes) ? Peut-on accomplir de grandes choses tout en restant subtil et tolérant ?

Je ne doute pas un instant que notre grand argentier, historien lui-même et spécialiste de cette période, notamment sous ses aspects culinaires (que mangeait-on, et comment, Rue des Granges, sous Calvin ?) saura nous trouver quelques deniers supplémentaires pour organiser quelques questionnements et mises en scène, qui pourraient donner au 500ème anniversaire de Calvin une actualité brûlante. Et, soyons fous, quelques avancées oecuméniques qui fassent honneur à la pensée humaine. Tout en réjouissant la colombe de la paix.

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