12/03/2009

La main invisible est-elle socialiste ?

Quand sortirons-nous de la crise, et dans quel état ? C'était la question (gonflée) posée mardi par la conférence organisée au Kempinsky par Claude Gonet, le remuant patron de la Banque Julius Bär à Genève. Pour y répondre, deux types d'experts bien différents qui, analysant des types de données bien différentes, donnaient des réponses... opposées. Une approche intéressante donc, et surtout érudite, mais accessible. Les centaines de personnes présentes, dont le Conseiller d'Etat chargé de l'économie Pierre-François Unger, ont toutes eu l'impression de sortir de là indécises, mais beaucoup plus savantes qu'en y entrant.

Dans une ville d'où proviendraient le tiers ou la moitié des 68 milliards évaporés dans l'affaire Madoff, un surcroit de réflexion avant l'action ne semble pas de trop. Les gens qui, comme Claude Gonet, sont prêts à payer pour ça – si peu, en regard des sommes en jeu – y sont malheuresement trop peu nombreux.

A ma droite, Janwillem C. Acket, chef économiste de la banque, un Néerlandais né en Inde. En passant au crible toutes sortes de graphiques illustrant les ressorts classiques de l'économie, et notamment les phénomènes d'effet retard (par exemple le délai de 9 mois entre la baisse des cours du pétrole et ses conséquences pratiques sur la tonicité des marchés) l'analyste, brillant, nous prédit un début de reprise pour la rentrée, avec une vitesse de croisière retrouvée en 2010. Super, limpide et crédible.

A ma gauche, bien que l'on soit de toute manière entre partisans de l'économie de marché, Jacques Sapir, Professeur et Directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Encore plus crédible, pas seulement parce qu'il est prof dans mon ancienne école :-) mais parce que, en gros, il cherche à savoir à quoi est dû l'effet retard. Qu'est-ce qui fait, politiquement et sociologiquement que dans les circonstances actuelles, il va s'appliquer ? Les mesures prises rempliront-elles leur office ? Et ce indépendamment du facteur confiance et méthode Coué, qui reste un élément essentiel purement aléatoire ?

De fait, Sapir n'est pas très optimiste. Par exemple, à l'instar de Stiglitz, il pense que l'argent injecté va servir d'abord à reconstituer l'épargne des ménages réduite à néant par la crise (et les années de fol endettement qui l'ont précédée), au lieu d'alimenter la consommation. Lui aussi avait toutes sortes de jolis graphiques à nous montrer, mais plus sociologiques et moins strictement financiers. Vu ma culture d'ethnologue, j'aurais bien évidemment tendance à dire que c'est lui qui a raison et que les chiffres ne sont que des chiffres, sortis de leur contexte historique.

Parmi ces graphiques, celui montrant l'accaparement de la fortune par un très petit nombre d'individus (respectivement 1 et 0,1% de la population) qui s'accroit fortement jusqu'à exploser en vol en 29, puis à nouveau en 2008 est particulièrement parlant. Lorsque la fortune se désolidarise des moyens de production, cela finit forcément par se casser la figure. La main invisible serait-elle donc aussi socialiste ?

Pour voir ces choses et déceler ces mécanismes, il faut bien sûr être un chercheur honnête plutôt qu'un idéologue, qui en prenant non pas 0,1% mais 10 % de la tranche supérieure des revenus, sait qu'il englobe tout le haut de la classe moyenne et fausse les cartes (1).

Pour Sapir, la question de l'endettement est fondamentale. La France et l'Italie sont régulièrement accusées d'être des Etats endettés, mais si l'on tient compte de l'endettement des ménages, leur ardoise est inférieure à celle des pays anglo-saxons (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Irlande) et nettement moins problématique que celle de l'Espagne, pays au bord du gouffre qui pourrait être amené à sortir de l'Euro pour pouvoir dévaluer. Une sortie pas forcément dramatique en soi... à condition qu'elle ne déclenche pas un vent de panique dans les autres pays de la zone.

Sur la Chine, et son rôle assumé d'amortisseur des économies asiatiques, sur la possibilité d'un rattachement de la monnaie sud-coréenne à la monnaie chinoise, Sapir dit des choses passionnantes. En bref, là où Acket donne l'impression d'avoir les yeux fixés sur ses compteurs et ses jauges, comme le prix du pétrole ou l'indicateur d'activités japonais, pour en interpréter - avec sagacité et pertinence - le moindre frémissement, Sapir observe les évènements qui se produisent au loin, de chaque côté de la voie à suivre et les conséquences qu'ils risquent d'entraîner sur la trajectoire. Par exemple une volatilité accrue des marchés de matières premières. Les deux sont nécessaires et complémentaires, mais j'aurais tendance à penser que Sapir est plus pertinent en ce moment, où plus grand chose ne fonctionne selon les shémas établis. Pour user de métaphores, on peut die qu'Acket semble un excellent co-pilote d'avion en vol, mais qu'au moment de l'atterrissage, pour poser ses roues au sol, sur une piste en herbe, voire un terrain de fortune, mieux vaut regarder devant soi.

De fait, ils ne font pas le même métier, la finalité d'Acket est de conseiller des gens sur leurs placements, et dans ce cas, ce sont les cadrans qui sont indispenables. Sapir au contraire, a pour clients les gouvernements, qui ont besoin de vues larges et à long terme. Au final, le chercheur est donc beaucoup plus pessimiste que l'analyste, qui ne verrait bien qu'un « touch and go ». Pour Sapir, 2011, 2012 paraissent au contraire une date de sortie de crise beaucoup plus probable, sans que l'on retrouve après coup les rythmes que l'on vient de connaître. Une longue attente au sol, voir un retour au hangar, pour changer quelques pièces essentielles ne sont pas à exclure. De fait, aucun des deux orateurs n'a tenu compte d'une autre donnée fondamentale: les limites matérielles des ressources naturelles disponibles pour alimenter la croissance !

 

 

(1) Jacques Marseille fut de ceux-là, mais il semble avoir viré sa cuti, et dans son récent livre, reprend en gros les mêmes propositions que celle figurant dans le mien, L'Utopie Urgente: suppression de la progression de l'impôt sur le revenu (compensée dans mon cas, par une ponction sévère sur l'héritage du 1% des plus riches), allocation universelle, la même pour tous au lieu des aides ciblées par paliers et TVA sociale (réduite sur les biens de première nécessité, augmentée sur les produits de luxe - ainsi que sur le sproduits peu écologiques dans mon cas)

http://www.jacquesmarseille.fr/Paru_presse/LEPOINT_Pikett...

Commentaires

"... , et dans son récent livre, reprend en gros les mêmes propositions que celle figurant dans le mien. L'Utopie Urgente."

Et bien! Dites donc, Monsieur Souaille!

Un texte aussi long, afin de placer la pub d'un livre que vous ayez écrit vous-même... ça c'est plus que du marketing, c'est de l'apostolat... Un apostolat qui vous épuise au point de vous faire oublier de dire et redire que ce "fameux" livre avait été édité chez Slatkine en octobre 2007 et que lui, il n'était pas épuisé!
En fait, épuisé ou non, je n'en sais rien! Mais un rien me fait rire! j'ateste sur l'honneur, le mien et celui de Monsieur Souaille, que je ne touche aucun émolument, que cette pub est entièrement gratuite et que je ne demande aucun retour d'ascenseur!... Je ne fais pas de politique, contrairement à Monsieur Christian Grobet qui a obtenu un "papier" de Monsieur Pascal Décaillet! (Ici, c'est une "vacherie" entièrement gratuite!)

Écrit par : Père Siffleur | 12/03/2009

Bonjour Philippe,

Intéressant exposé clairement résumé. Quoi qu'il en soit, le réel sera ce qu'il sera, et les prédictions gardent toujours une part aléatoire. Si par exemple des gens de tous bord investissaient maintenant dans les entreprises, en acceptant l'idée qu'ils le font pour du long terme (économie durable) sans chercher une rentabilité immédiate maximum, cela changerait déjà la donne. Le principe d'une économie durable devrait être mis en avant. Un partage plus généralisé des richesses et une réduction des ressources naturelles y incitent: on ne peut plus gagner autant sur un gâteau mieux partagé et sur des ressources moindres.

Écrit par : hommelibre | 12/03/2009

Cher Père Siffleur, merci de cette précision. Le fait est que je n'aurai pas pondu un tel texte juste pour une pub. Je ne pensais même pas la mettre et le processus est beaucoup plus amusant que cela. En fait je pensais égratigner Marseille (que j'allume déjà dans mon bouquin sur sa lecture économique de la colonisation), car le coup des 10% les plus riches est une véritable duperie, aux conséquence politiques importantes. C'est en vérifiant une info à son sujet que je tombe sur ces déclarations datant de février. Je me suis dit que je ne pouvais décemment pas tirer sur quelqu'un qui, touché par la grâce (ou inspiré par de saines lectures :-) se mettait à dire la même chose que moi.
Cela étant je ne revendique pas la paternité de toutes les idées de mon livre loin de là. Il s'agit en grande partie de compilation, que j'ai essayé de rendre cohérente, en y ajoutant quelques touches de créativité personnelle.
@ John, merci. Vous résumez parfaitement la situation.

Écrit par : Philippe Souaille | 12/03/2009

... Un Jacques Marseille qui, lui aussi, a "emprunté" un morceau d'Utopie à Thomas More. Sans réussir à obtenir ni sa canonisation, ni même sa béatification par le Saint-Siège.

"Marianne" ne lui a probablement pas facilité la tâche! L'hebdomadaire l'a traité de "Nouveau Dracula"!... Un mythe qui n'a rien de commun avec les personnages de la Communion des Saints. Ces personnages, j'en suis certain, n'emprunteront jamais "L'argent des Français" ... ni au CA (Crédit Agricole ou Crédit de l'Au-delà), ni à la bibliothèque céleste.

Écrit par : Père Siffleur | 12/03/2009

Le haut de la classe moyenne dans les 10% supérieurs ? Comment la définissez-vous, cette classe moyenne ? Doit-elle couvrir 90% de la population ? Ce n'est plus une classe à ce compte, c'est la société toute entière...

Écrit par : stéphane staszrwicz | 13/03/2009

Je n'ai pas tous les chiffres en tête et pas le temps de les chercher dans l'immédiat, mais voici quelques éléments de réponse.
En Suisse, un ménage avec 300 000 francs de revenus annuels rentre dans les 10% les plus riches. Cela peut sembler beaucoup, mais c'est ce que j'appelle le haut de la classe moyenne, avec deux personnes gagnant 12 000 Francs/ mois chacune, ou une personne à 25 000 F/m. Soit les cadres supérieurs, professions libérales, patrons de PME, exécutifs cantonaux etc...
En Suisse toujours, les 20% les plus riches se répartissent 45% des revenus, contre 7% pour les 20% les moins riches. On voit bien combien ces tranches de 20% sont grossières, puisque considérés ainsi, les plus riches sont juste 6,5 fois plus riches que les plus pauvres ! Or tout le monde sait qu'en Suisse un Marcel Ospel touchait 800 fois plus qu'une caissière. Et ce sans tenir compte des fortunes milliardaires de certains rentiers.
Les Etats-Unis analysent de manière beaucoup plus fine.
Ainsi le 0,1% de plus riches percevait 8,2% de la richesse nationale en 1928 (5% en 1923) et à nouveau 7,8% en 2005, en nette augmentation, après avoir longtemps stagné à 2% entre 1950 et 1985).
Pour le 1% de plus riches, les chiffres sont de 14% de la fortune nationale en 1923, 20% en 1928, 8 à 9% de 1952 à 1985, pour remonter à 18% en 2005 (en hausse forte).
A mon avis, une caissière de supermarché ou un ouvrier non qualifié ne font pas partie de la classe moyenne, qui regroupe en gros les ménages entre 60 000 et 300 000 Francs de revenus annuels. Mais il faut ben sûr établir des sous-catégories entre 60 000 et 300 000.-

Écrit par : Philippe Souaille | 13/03/2009

Pour compléter ce qui précède on peut remarquer qu'un revenu de 60 000 FS annuel - bas de la classe moyenne - est le double de ce que l'on peut considérer comme le strict minimum vital en Suisse, d'environ 2500 FS / mois. A 300 000 FS/an (haut de la classe moyenne) on est à 5 fois le revenu du bas de la classe moyenne et à 10 fois le revenu minimum.
Pour mémoire, un revenu de 30 millions annuel (celui d'un PDG de l'UBS ancienne manière donc, ou du big boss de Novartis, ou encore 3% d'intérêt annuel sur un milliard) c'est 100 fois le revenu du haut de la classe moyenne et 1000 fois le revenu minimal. On voit bien qu'entre 60 000 et 300 000 FS par an, le saut qualitatif est conséquent, mais on reste dans la même catégorie. Tandis qu'à 30 millions, on est téléporté dans une autre dimension...

Écrit par : Philippe Souaille | 13/03/2009

Voici un résumé des statistiques cantonales, du moins les chiffres 2005 car depuis ils ne sont plus publiés, comme quoi la transparence a encore des progrès à faire.
Au niveau fortune, les 0,4% les plus riches se partagent 28% de la richesse globale (38% pour le 1% le plus riche).
Au niveau revenu annuel, 0,08% des contribuables perçoivent au moins 2 Millions de Francs de revenu annuel et se partagent 4% du total des revenus, la moyenne du groupe s'établissant à 4 millions de revenus.
1% perçoivent au moins 500 000 Francs par an et se partagent 14% du total.
10% des ménages perçoivent au moins 160 000 Francs de revenu annuel et se partagent 36% du total. Cette tranche supérieure de 10% empiète effectivement on le voit dans la classe moyenne puisque deux professeurs du Collège à plein temps touchent ensemble nettement plus de 13 000 Francs par mois.
A noter que la distinction faite en Suisse entre le revenu du travail et le revenu du capital rend les comparaisons avec l'étranger plus complexe,

Écrit par : Philippe Souaille | 16/03/2009

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