13/03/2009

Uribe, Chavez et la géopolitique d'un conflit

 

Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui en Colombie, il faut replacer le conflit dans son contexte géopolitique. Les FARC, très affaiblies militairement, sont paraît-il en train de se réarmer. Elles achèteraient des missiles sol-air, pour tenter de réduire la mainmise gouvernementale sur le ciel colombien, qui fut un outil clé de leurs récents déboires militaires.

C'est évidemment le trafic de cocaïne, qui passe de plus en plus ouvertement par l'Equateur et le Venezuela, qui leur permet de payer. Et c'est par le Venezuela, qu'ils peuvent acquérir ce genre de joujous. C'est là aussi qu'ils s'entraînent et reprennent des forces, dans leurs camps situés juste de l'autre côté de la frontière.

Le cours du pétrole s'étant effondré, alors qu'il lui permettait de tenir à bout de bras l'économie de son pays, Chavez est aux abois, en dépit de sa récente victoire électorale. Les douteux trafics des FARC présentent le petit avantage de lui fournir quelques devises – la balance commerciale vénzuellienne étant clairement déficitaire avec la Colombie. Mais ils présentent surtout le gros avantage d'embêter le voisin, érigé en épouvantail. N'est-ce pas un trait commun à tous les dictateurs d'essayer de dévier la vindicte populaire sur l'ennemi étranger en cas de crise, quitte à déclencher une guerre ?

C'est très exactement ce que Chavez est en train de faire. Le Ministre des Armées colombien, certainement bien renseigné, s'est récemment dit prêt à intervenir à nouveau en territoire étranger – en se gardant bien de mentionner où - pour aller y chercher les FARC qui s'y entrâinent et commettent régulièrement des incursions transfrontalières. Chavez s'est aussitôt senti visé au point de répondre publiquement, dans son émission de télé dominicale, qu'à la moindre violation du territoire vénézuelien, il lancerait sur Bogotà ses chars et les avions Sukhoi qu'il vient d'acheter en Russie.

L'industrieuse Colombie, premier fournisseur de la cigale socialiste Vénézuelienne en produits de consommation - jusqu'au lait pour les enfants, que Chavez a rendu obligatoire mais sans penser à augmenter la production – ferait une cible de choix. Mais pas forcément facile à prendre, même avec un ennemi intérieur comme les FARC, véritable 5ème colonne aux ordres de l'étranger. Ce serait surtout un énorme gâchis humain et économique. Mais pour Chavez, c'est l'espoir de réunifier la Gran Colombia sous sa bannière, en éliminant Uribe, dernier garant de la liberté d'entreprise dans la région.

Curieusement, pour des raisons qui tiennent plus de l'alcôve et du boudoir que de la raison pure, la France de Sarkozy est dérrière Chavez et l'Espagne socialiste derrière la Colombie. Nul ne sait ce que va faire Obama, et Berne est bien embêtée, ses entreprises se retrouvant mal prise dans les deux pays. Détaillons:

  • Alors que Sarko lui-même est empêtré dans ses amitiés avec un banquier mexicain accusé d'être un narco-blanchisseur, la cellule Amérique Latine du Quai d'Orsay est depuis des années pénétrée par la famille Betancourt qui voue une haine féroce à Uribe. Une haine héréditaire, puisqu'elle date de la génération précédente. La mère d'Ingrid Bettancourt, ancienne reine de beauté ayant épousé l'un des noms les plus prestigieux de Bogotà ne cache pas son admiration pour le charisme primal de Chavez. Ce d'autant qu'elle accuse le père d'Uribe d'avoir été mêlé à la mort de son ex-ami, candidat présidentiel de gauche à la fin du XXème siècle.

    Du coup, au plus fort de la rivalité franco-étasunienne, Paris envisageait sereinement l'extension de la révolution néo-bolivarienne à la Colombie, largement soutenue par Washington. La chose semble d'ailleurs logique, si l'on aime la théorie des Ensembles et que l'on aimerait l'appliquer à la géographie politique. La refondation de la Gran Colombia, auto-dissoute à la mort de Bolivar, qui réunissait Venezuela, Colombie Equateur et Panama, plairait même aux Colombiens, à condition que ce soit par consentement mutuel, à l'image de l'Union européenne, et pas sous la botte de Chavez.

  • Au contraire de Paris, Madrid est violemment anti-FARC pour plusieurs raisons, à commencer par les liens étroits entre les narco-terroristes colombiens et la ETA basque. Y compris dans leurs appuis jésuistiques. L'Espagne est le premier pays d'accueil des réfugiés colombiens et se passerait aussi volontiers d'être une tête de pont des traffics de drogue. C'est en effet sous l'azul du ciel ibère que se font les deals et les échanges de gros, entre la N'dranghetta calabraise, qui tient le marché de la cocaïne en Europe et les narcos colombiens. Ces derniers sont généralement d'anciens paramilitaires, qui se chargent de faire passer les frontières à la poudre blanche produite sous le contrôle des FARC!!!

    L'union sacrée post-révolutionnaire pour les beaux yeux du dieu dollar. Tout ceci sous la « protection » de la ETA, ce qui vaut à la Côte basque, tant française qu'espagnole de voir échouer régulièrement sur les plages des ballots remplis de cocaïne... En plus, Juan Carlos, pourtant d'une grande civilité, s'est faché à mort avec Chavez. Du coup, El Païs, le grand quotidien socialiste espagnol, est certainement le mieux informé des médias européens sur la situation, tout comme les services espagnols.

  • A Washington, Obama s'était exprimé avant son élection en rappelant à Bogotà l'importance qu'il y avait à respecter les droits des travailleurs et des syndicalistes. Les Colombiens estiment pour leur part qu'Uribe est le meilleur garant de la stabilité et de la sécurité pour tous ceux qui renoncent à la lutte armée, syndicalistes compris. Et Uribe affirme protéger les syndicalistes et l'Etat de droit, il dépense même plusieurs millions de dollars par année dans la protection de centaines de leaders politiques ou syndicaux d'opposition. Pour l'heure, Obama a d'autres chats à fouetter, mais si les bruits de botte s'amplifient, il lui faudra bien chosir entre le Chavisme et la liberté d'entreprendre.

  • Berne a laissé ses émissaires jouer un jeu dangereux, trop proche des FARC au goût d'Uribe et de beaucoup de Colombiens pour qui la solution négociée en Suisse en 2000 fut une catastrophe nationale. Novartis se montre reconnaissant à l'émissaire suisse Gontard d'avoir négocié la rançon de ses hommes, « à l'insu du plein gré » du DFAE qui reconnait non seulement l'avoir su, mais affirme que c'est monnaie courante: ses émissaires ont l'interdiction théorique de négocier une rançon, mais cela fait partie de leur job et ils le font régulièrement au besoin. La firme bâloise dément en revanche un paiement direct et donc soutient la thèse de l'émissaire suisse dans le procès qui l'oppose à la « fiscalia », la justice colombienne.

    De son côté, Glenncore, en délicatesse avec les syndicats d'extrême gauche dans ses mines d'or colombienne, s'est récemment retiré d'un gros projet de raffinerie pétrolière à Cartagena, sur la côte caraïbe colombienne. Probablement davantage par souci économique en période de crise, que par solidarité avec Gontard, mais cela tombe mal. C'est le brésilien Petrobras qui a pris le relais de ce contrat d'un milliard de dollars.

    A Vevey, Nestlé reste neutre, tout en reconnaissant avoir du payer l'impôt révolutionnaire aux FARC pour éviter les ennuis à ses employés et à ses usines. Rappelons que la Suisse est dans le trio de tête des investisseurs étrangers en Colombie, tandis que notre pays représente le 6ème marché d'exportation pour Bogotà. Mais nos entreprises sont également présentes au Venezuela... où le cimentier Holcim, notamment, se débat avec la nationalisation de ses usines. Chavez étend peu à peu sa toile (certains disent celle de sa famille et de ses proches) sur l'économie du pays, méthodiquement, secteur par secteur...

 

Au final, il semble bien que la politique proactive menée par Berne en Amérique andine soulève davantage de problèmes qu'elle n'en résout. Ce n'était évidemment pas le but, et cela devient même un enjeu de politique intérieure suisse. L'UDC reproche à Micheline Calmy-Rey d'avoir sauté à pieds joints dans un fameux guêpier (mais comment faire autrement ?) tandis que le conseiller national Sommaruga tente aux chambres de faire repousser, voire annuler, la ratification de l'accord de libre-échange négocié entre la Colombie et l'AELE. Un accord pourtant essentiel avec l'économie d'un grand pays, en pleine expansion, qui réunit tous les atouts pour sortir de la crise en triomphateur.

Commentaires

Pour résumer : devons-nous prendre parti pour Alcazar ou Tapioca ?

Écrit par : j.nizard | 13/03/2009

Votre réflexion, cher Monsieur, ressemble à vos lectures, enfantines et un brin réacs, ou du moins suffisantes. En résumé: "Nous, hommes blancs européens, sommes tellement supérieurs à ces métèques à demi-sauvages!".
Je pense que vous faites erreur. La démocratie colombienne va bientôt fêter ses 200 ans, et c'est un pays de vraie culture politique. Le fait est que les richesses y sont mal réparties, mais c'est exactement le chemin pris par nos sociétés occidentales tellement merveilleuses durant le quart de siècle qui a précédé la présente crise.
Chemin parcouru en sens inverse par la Colombie, notamment depuis qu'Uribe, en 2002, a entrepris avec succès de restaurer dans tout le pays l'état de droit et la sécurité démocratique. permettant un début de redistribution des richesses et une nette augmentation de la mobilité sociale. Ce qui en dérange plus d'un, y compris à gauche de la gauche en Suisse, car leurs espoirs de révolution marxiste s'envolent.
Même Chavez est un révolutionnaire qui respecte certaines formes démocratiques, dans un pays aux tensions sociales exacerbées. Cela va bien au-delà de la caricature tintinophilesque que vous en faites. Par exemple, le delta de l'Orénoque est gavé de pétrole, et habité d'un peuple indien qui nomadise en pirogue depuis des siècles au milieu de ses îles innombrables et sans cesse changeantes, crues et décrûes tropicales obligent. Les gouvernements qui ont précédé Chavez avaient estimé ne devoir aucune compensation aux Indiens pour la destruction de leur habitat naturel, puisque nomades, ils n'avaient aucun titre de propriété sur un terrain défini. Ce bien sûr en plein accord avec les sociétés pétrolières occidentales qui devaient acheter le pétrole en bout de course.
Au-delà des hommes qui l'incarnent, le combat Uribe-Chavez est un combat frontal entre deux conceptions de la société. Chavez est un populiste post-marxiste qui n'écoute que lui-même et met toutes ses forces dans une économie dirigée, avec les conséquences catastrophiques habituelles: l'échec et l'effondrement de la productivité et des infrastructures, car il cherche à répartir les richesses existantes sans se préoccuper le moins du monde d'en créer de nouvelles.
Uribe est un dirigeant démocrate qui mène de front la lutte contre une très violente rébellion armée et un narco-trafic endémique, tout en accomplissant de gros efforts de modernisation sociale et structurelle de son pays. Il s'est entouré de brillants jeunes économistes et stratèges formé dans les meilleures écoles d'Europe et d'Amérique. Il mène une politique beaucoup plus sociale que ce que veut bien en voire la gauche ici, mais il part du principe qu'il faut d'abord créer de la richesse avant de la distribuer.

Écrit par : Philippe Souaille | 13/03/2009

Merci par cet excellent article, qui résume très bien la situation.

Je voudrais cependant attirer l´attention sur un petit détail: La "Grande Colombie" du XIXème siècle n´incluait pas le Pérou. Elle se créa avec l´union du Venezuela et la Nouvelle Grenade, laquelle comprenait non seulement la Colombie et l´Équateur d´aujourd´hui, mais aussi le Panama (celui-ci ne se sépara de la Colombie qu´en 1903).

Écrit par : Fernand | 14/03/2009

Merci Fernand, j'ai rectifié dans le texte principal. Permettez-moi de préciser à mon tour qu'il serait plus juste d'écrire que le Panama a été séparé de la Colombie en 1903, sous la pression des Etats-Unis, qui ainsi mettaient la main sur le Canal, sans plus avoir de droits de passage à payer à la Colombie. Un véritable hold-up...

Écrit par : Philippe Souaille | 14/03/2009

Bonjour Philippe,
je tenais a vous féliciter pour cet article. Il reflete parfaitement la situacion colombienne. Je vit depuis bientot 7 ans en Colombie et j'ai été depuis quelque temps décu des interpretations européennes du conflit Colombien.

Il n'y a vraiment rien à ajouter, vous avez parfaitement cerné le sujet. Esperons que la recente acceptation du Président Uribe de laisser Piedad Cordoba etre présente dans les négociations pourra faire avancer les choses... Peut probable, mais esperons que oui, car le peuple Colombien le mérite...

Et je tenais à vous dire que je travaille pour une chaine de télévision colombienne et si vous avez besoin d'informations additionel pour pouvoir poursuivre à aprofondir le sujet, n'hésités pas à me contacter.

Ca fait du bien de voir qu'en Europe il existe des gens qui se rendent compte de la vrai situacion que vivent les colombiens. Une fois de plus merci.

Écrit par : Mickael | 09/07/2009

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