17/03/2009

OMC: le mensonge de Stiglitz

J'ai rarement vu un gros mensonge si bien emballé que le documentaire de Jacques Sarasin, passé dimanche soir sur TSR1 puis hier nuit sur TSR2. C'est tellement facile d'avoir un ennemi diabolisé sur lequel taper sans modération, surtout lorsque le diable, l'OMC en l'occurrence, ne peut rien dire pour sa défense car quoi qu'elle fasse, elle risque de fâcher l'un de ses 152 pays membres...

La thèse de Joseph Stiglitz, prix Nobel d'Economie tout de même, c'est que le commerce mondial a besoin de règles et qu'il incombre à l'OMC de les lui fournir. Jusque là, tout va bien. Là où ça se gâte, c'est lorsqu'il explique que l'OMC ne fait pas son boulot, parce qu'elle édicte des règles injustes en refusant notamment de supprimer les subventions agricoles.

J'ai rarement vu une telle mauvaise foi, servie avec un tel aplomb. Car ce n'est pas l'OMC qui a refusé de supprimer les subventions agricoles. Cela fait des années que l'organisation menée par Pascal Lamy se démène pour obtenir cette suppression... en se heurtant à l'opposition ferme et résolue des Etats subventionneurs, dont la Suisse, qui est en tête de liste.

Et pourquoi ces Etats riches refusent-ils de réduire leurs subventions autant que l'équité l'exigerait ? Certainement pas parce que les méchants capitalistes les en empêchent, parce que les capitalistes, justement, n'y verraient aucun inconvénient. C'est l'opinion publique de ces pays – donc une certaine forme de démocratie – qui l'exige, agitée par la pression conjuguée – et parfois violente - des paysans de José Bové, des altermondialistes d'ATAC, des gauchistes et de certains écologistes, qui voient dans le transport des produits agricoles le symbole de la pollution.

Donc en gros, les alters - dont Stiglitz est un maître à penser – reprochent aujourd'hui à l'OMC de n'avoir pas fait ce qu'ils l'ont empêché de faire. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. A Doha, un consensus avait émergé, qui incluait la fin des subventions, mais ce sont les manifestations violentes et l'opposition résolue des groupes altermondialistes qui ont incité les Gouvernements occidentaux à faire machine arrière en conservant les subventions. Ou en les réduisant plus lentement que prévu.

La manipulation est grossière, mais elle fonctionne. Réalisé avec de très belles images, le documentaire reconstruit la réalité qui l'arrange, pour mettre en scène sa vérité. Une vérité aussi virtuelle que ce shaman d'Amazonie (d'abord shaman est un mot yakoute sibérien, mais passons) rhabillé, ainsi que ses accolytes, par une costumière hollywoodienne. Tous de la même couleur improbable. De même que le décor a été soigneusement réaménagé pour en enlever tous les artefacts de la nodernité ou les simples traces de la vie quotidienne. Le problème, c'est que si Sarasin ment ainsi, c'est juste qu'il a compris que c'est ce que voulaient voir et entendre les gens: un exotisme reconstitué plein de bons sauvages mythiques, plutôt qu'une vérité vraie, souvent nettmeent plus sordide.

J'ai visité des Amérindiens dans 6 pays d'Amérique Latine et je n'ai jamais vu d'Indiens si bien habillés, de décor aux cases si proprettes... On se serait cru dans une photo d'Animan, du genre de celles où l'on enlève aux indigènes leurs morceaux de miroir, leurs lunettes de soleil, leurs fusils ou leurs t-shirt de la coupe du monde de foot, avant de les faire poser. Ce pourquoi je m'étais fâché avec l'ancien rédacteur en chef de ce magazine par ailleurs excellent.

Je me souviens d'un film tourné chez les Huaorani en Equateur, qui vivent nus, mais s'étaient habillés lorsque nous sommes arrivés. Pour respecter leur pudeur vis à vis des étrangers, j'ai choisi de les filmer dans la tenue où ils étaient, même si cela n'allait pas dans le sens du commentaire. C'était leur réalité.

Sarasin et Stiglitz ont une autre optique. Leur but est clairement de séduire le spectateur pour le manipuler. C'est plus facile avec de belles images romantiques, même si elles sont inventées. Cela m'est arrivé en Afrique, où j'ai enjolivé tout un village pour les besoins d'un film. Mais c'était une fiction, présentée comme telle. Pas un documentaire politique. En fait le Monde selon Stiglitz n'est pas un documentaire, juste un film de propagande.

Même lorsque l'économiste étasunien dit des choses justes, c'est toujours avec exagération et mauvaise foi, en ne présentant de la réalité que l'unique facette qui l'arrange. Ainsi il dénonce le brevetage du vivant et il a bien raison, c'est un vrai scandale. Mais remettre en cause le principe même des brevets, y compris sur la technologie, c'est abuser. Peut-être peut-on les aménager, en réduire la durée, mais les supprimer pour laisser toute innovation tomber dans le domaine public, équivaut à couper les crédits des trois quarts de la Recherche et Développement mondiale. Une abérration au moment où l'on en a paticulièrement besoin.

Commentaires

En tant que conseillé économique de l'administration Clinton,Stiglitz,n'a pas dû être très convaincant envers son président,concernant les méfaits du protectionnisme agricole.

du reste je crois que Stiglitz n'est plus pris au sérieux dans le monde des économistes américains.

D.J

Écrit par : D.J | 17/03/2009

Tiens, encore des manoeuvre de l'OMC pour protéger les intérêts des transnationales contre ceux du grand public :

http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=53131

Alors, finirez-vous par voir la poutre plantée dans votre oeil qui vous aveugle ?

Écrit par : Djinius | 17/03/2009

Djinius vous êtes impayable: dans le texte dont vous mettez le lien il est bien précisé que cet accord est négocié par les Etats-Unis, l'UE et le Japon, pas par l'OMC.
Au contraire de l'accord négocié à l'OMC il y a 15 ans, qui protège lui les droits d'auteurs et de propriété intellectuelle de manière tout à fait publique et démocratique puisqu'il a été discuté par tous les pays membres.
Comme je pars du principe que vous savez lire, si vous n'arrivez pas à lire ce texte correctement, je suppose que c'est parce que vos oeillères vous aveuglent. Le problème, c'est qu'il y a pleine de gens comme vous. Vous leur dites "OMC" et ils voient rouge ! Sans même chercher à comprendre quoi que ce soit. C'est un réflexe !

Écrit par : Philippe Souaille | 17/03/2009

La réalisateur du documentaire exprime les choses d'une manière discutable, soit. Comme tout documentaire, il y a un parti pris.
Mais vous allez un peu vite en besogne en qualifiant Stiglitz de menteur...
Considérér l'OMC seulement comme une administration émetant un avis...tel que la volonté de supprimer des subventions agricoles (et ne pas l'accuser), n'est pas suffisant. A dernier avis, l'OMC est formée de ses pays membres. Une décision de l'OMC, en la matière, est donc une expression de ses membres faisant suite à des négociations dont les mécanismes ne sont pas forcément clairs.

Et c'est là que le bât blesse...l'OMC est une institution qui, comme beaucoup d'institutions internationales, est régie par des mécanismes de pouvoir qui peuvent laisser perplexe. Les moyens financiers, techniques, intellectuelles (entendez en termes juridiques, économiques et de prestige selon les écoles dont les négociateurs sont issus) de beaucoup de pays en développement ne peuvent simplement pas rivaliser avec ceux des pays en développement.

Les décisions s'en trouvent largement biaisées, le cas de l'agriculture et de la protection intellectuelle (les deux sous certaines formes) en sont des exemples. Le commerce international peut être sous beaucoup de points bénéfiques, mais que l'on assure à tous ceux qui participent à ce grand "jeux" qu'ils seront immédiatemment gagnants (aussi par ces décisions), en suivant des politques économiques orthodoxes, est une vaste "plaisanterie". Certains pays sont perdant du fonctionnement soit-disant démocratique de l'OMC, ce qui peut s'averer catastrophique pour eux.

Et c'est plutôt dans ce sens qu'il faut prendre la critique de Stiglitz, sans le traiter de menteur...(il ne l'est pas plus ou moins qu'autre).

Finalement, si Stiglitz n'est plus pris au sérieux dans l'école américaine en matière d'économie (selon le commentaire), cela n'est pas forcément mauvais signe vu le mimétisme intellectuel donc celle-ci peut faire preuve.

En tout cas, merci de votre article, qui permet de discuter sur ces points cruciaux.

Écrit par : Jonathan | 19/03/2009

Jonathan, tout d'abord à la différence des autres organisations internationales, mais vous devez le savoir, l'OMC n'est pas soumise au bon vouloir des 5 membres du Conseil de Sécurité de l'ONU. Chaque pays a une voix, il est toujours bon de le rappeler. Il faudra un jour que l'on trouve un moyen pour que la voix du Liechtenstein n'ait plus le même poids que celle de la Chine, et pour supprimer les décisions prises à l'unanimité, mais en attendant, c'est un pays, une voix et chaque voix a le droit de veto. Ces propos ne sont évidemment pas dirigé contre la Principauté, dont l'Ambassadeur à l'OMC, excellent skieur, est aussi un fin négociateur.
A ce sujet, vous avez parfaitement raison d'insister sur les compétences des négociateurs. C'est un problème clairement identifié par l'OMC qui a mis au point un programme "neutre" de formation des négociateurs des pays pauvres, qui jusque là dépendaient uniquement de la formation que daignaient leur accorder les pays riches, essentiellement l'UE et la Suisse d'ailleurs.
Des programmes de formation au fonctionnement du commerce international (réglements, infrastructures, transport etc...) sont également dispensés par l'OMC dans les pays pauvres dans le cadre de la coopération technique, pour leur faciliter l'accès aux marchés du Nord. Et les gens qui s'en occupent sont vraiment dévoués à la cause des pays du sud.
Les politiques économiques orthodoxes, en revanche, c'est plutôt le rayon de la Banque Mondiale et du FMI, dont le seul point commun avec l'OMC est d'avoir chacun à leur tête un socialiste français (de l'aile économiste et libérale dans les deux cas). L'OMC ne s'occupe que de commerce et de libre échange, qui au demeurant est nettement plus favorable aux pays du sud que les accords bilatéraux qui pourraient les remplacer si l'OMC échoue. En relation bilatérales, le surpoids économique d'un des concurrents joue à fond et les petits pays du sud sont pieds et poings liés. Au moins, à l'OMC, ils peuvent se regrouper à plusieurs pour faire entendre leurs voix et bloquer les projets qui les gênent.

Écrit par : Philippe Souaille | 19/03/2009

Merci pour votre réponse.
Je suis d'accord avec vous sur le mécanisme 1 pays = 1 voix..ça il faut le laisser à l'OMC. Sur le fond, une organisation comme l'OMC est d'une importance cruciale pour les pays en développement, là aussi nous sommes d'accord. Cependant, je doute quand même des mécanismes de décision de cette institution, dans laquelle il y a, à mes yeux, des asymétries de pouvoir conséquentes.
Je ne voulais pas m'étaler lors de ma première réaction, mais le problème des négociations bilatérales voir régionales est un exemple de ces asymétries. Je m'explique.
Un pays comme les Etats-Unis peut se permettre de "démissionner" des négociations multilatérales, puisqu'il sait qu'il peut s'y retrouver dans la conclusion d'ACR (Accords Commerciaux Régionaux). Le coût d'un tel agissement sera moindre pour les USA qu'un pays en développement qui aura besoin des négociations multilatérales car les négociations bilatérales peuvent lui être très couteuses (là nous sommes d'accord), il y a donc une asymétrie qui se reflète dans les luttes de pouvoir au sein de l'OMC.
D'ailleurs une des causes du regain d'intérêt pour les ACR et le régionalisme (sur lequel je ne vais pas m'étaler) et cette prise de conscience des USA qu'il y aurait plus de plumes à perdre dans le multilatéralisme.
Je pense qu'au final, cette institution reste "biaisée", mais s'il faut aussi reconnaître les efforts de l'OMC pour corriger les cette situtation.
Finalement, je serais prudent sur la question du lien entre OMC et politique économique orthodoxe. Il est clair qu'à la base, ce sujet est l'apanage du FMI et de la Banque Mondiale. Mais, mais, mais....prenons un cas que j'étudie actuellement, la Chine :
Les règles de l'OMC relatives à la concurrence et à l'accès au marché interieur dans le domaine des services, plus particulièrement des services financiers, amènent un certain nombre de questions.
Une libéralisation de l'accès au secteur bancaire pour les banques étrangères obligent le gouvernement à permettre à celles-ci de réaliser des opérations en RMB. Ceci, simultanément à une libéralisation des marchés financiers (qui en est la cause et aussi la conséquence à quelque part), fait qu'une libéralisation des mouvements des capitaux serait à terme inevitable. Ce type de mesure est quand même de nature orthodoxe et peut potentiellement amèner de graves problèmes en cas d'instabilité régionale par exemple (Quid de la crise financière de 97). Ces questions mériteraient de longues discussions, et dans le cas de la Chine, il reste encore un sacré boût à faire.

Merci et bon week-end.

Écrit par : Jonathan Massonnet | 21/03/2009

Merci Jonathan de votre réponse précise et documentée. Bien évidemment, l'OMC n'est pas parfaite. Personne ne l'est et ne dit-on pas que la démocratie est le moins mauvais des systèmes ? L'OMC n'est cependant pas du tout le diable malfaisant que dépeignent à longueur d'articles, de blogs et de discours les 4/5 de la population et particulièrement ceux qui n'ont aucune idée de ce qu'elle fait et de ce à quoi elle sert.
Cela devrait être un sujet d'études pour les spécialistes de la rumeur. Comment et pourquoi un tel phénomène peut-il se propager. Un peu comme Bruxelles, que les politiciens nationaux accusent de tous les maux pour se défausser... Ce qui finit par risquer de détruire cette miraculeuse construction qu'est l'UE.
Dans le cas de l'OMC, même les responsables politiques suisses et genevois ont une attitude ambigüe, car il faut du courage pour essayer d'expliquer aux gens qu'ils se trompent et que le diable n'est pas le diable. La vérité n'est pas toujours facile à entendre. C'est dommage car si l'OMC est à Genève, c'est à Arthur Dunkel qu'elle le doit, qui fut un grand visionnaire et un homme de bien.
Chapeau cependant aux socialistes genevois et suisses qui ont osé, du bout des lèvres pour certains d'entre eux, ou d'entre elles, tenter de dédiaboliser la bête alors même que la rumeur est particulièrement répandue parmi leurs électeurs. Lundi, ils prennent même le taureau par les cornes, tous ensemble à l'occasion d'une conférence de presse: Micheline Calmy-Rey, Laurent Moutinot et Sandrine Salerno. Attendons de voir ce qu'ils vont y dire, mais à priori: BRAVO

La seule chose de sûre, c'est que si l'OMC n'existait pas, ce serait bien pire. On peut être à peu près certain du scénario :

1) Les riches tenteraient de conclure des accords bilatéraux leur permettant de conserver le beurre et l'argent du beurre, au détriment des plus pauvres. Ceux-ci seraient bien obligés d'en signer, à moins de se regrouper sur un "axe" qui serait forcément du mal, aux yeux des riches.
2) La crise économique exacerbant les tensions et la concurrence, aussi bien sur les marchés de matière première que de débouchés, les frontières s'érigeraient à nouveau entre blocs... et tous ne seraient pas d'accord sur leur tracé.
3) Les rivalités économiques s'aggravant, autant que le déséquilibre nord sud, les conflits économiques, comme à chaque fois dans l'Histoire, finiraient par déboucher sur des conflits sanglants, territoriaux et autres. Bref à terme, une franche et bonne 3ème guerre mondiale.
A coups de bombes atomiques ?

Écrit par : Philippe Souaille | 21/03/2009

Etant vaudois, je n'étais pas au courant des tribulations socialistes genevoises...mais effectivement, à voir.
Il est clair que dans un monde de plus en plus intégré économiquement (c'est bateau mais vrai et malgré encore énormément de différences), l'OMC est vitale.
Mais beaucoup d'institutions (au sens large) sont mal comprises par le public...mais je pense que c'est bien "si ça gueule un peu partout".
Si les choses sont mal comprises c'est également parce qu'elles sont complexes et surtout opaques. Les opposants à des institutions comme l'OMC sont pour certains mal renseignés (comme dans l'autre camp) mais cela permet de mettre en avant le débat plus large de la gouvernance de la mondialisation...où là il y a encore beaucoup à discuter.
Finalement...vous avez raison de poser la question : que se passerait-il sans OMC? Et c'est vrai qu'historiquement l'interpédenance commerciale et économique des pays devrait amener une certaine stabilité, qu'une telle institution devrait renforcer. On dit souvent que le commerce international promeut la paix.
Même si cette conclusion est très discutée..d'ailleurs à ce titre un papier reçent qui pourrait apporter de l'eau au moulin (désolé pour les maths et l'anglais) :
http://team.univ-paris1.fr/teamperso/mayer/MMT.pdf
Où l'on différencie aspects bilatéraux et multilatéraux.
Enfin merci pour vos réponses, je n'étais jamais intervenu sur un quelconque blog jusqu'à maintenant...mais n'hésiterai pas à refaire un petit tour par chez vous.

Écrit par : Jonathan Massonnet | 21/03/2009

L'opacité, oui est un problème, et découle de deux raisons majeures à mon avis. 1) Il s'agit avant tout de négociations et si dans une négociation on dévoile ses cartes à l'avance, on est mort. Les Gouvernements et leurs représentants sont donc contraints au silence.
2) L'OMC dépendant de ses plus de 150 états membres et ceux-ci n'étant de loin pas toujours d'accord entre eux, elle communique extrêmement peu, car quoi qu'elle dise, elle risque de froisser l'un ou l'autre de ses mandants.
Merci de vos remarques, c'est toujours un plaisir de débattre entre personnes soucieuses de se comprendre.

Écrit par : Philippe Souaille | 21/03/2009

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