04/04/2009

Le G20 et la théorie des Ensembles

 

Ce G20 londonnien aura été un théâtre magistralement dirigé par des experts en communication. L'un des enjeux étant de restaurer la confiance des marchés, tout en rassurant les populations tentées par le rejet du capitalisme. Mais sa dimension première est restée dans l'ombre: ce fut le premier sommet de la mondialisation des grands ensembles, de la négociation directe entre ces grands ensembles, chacun obtenant ce qui lui convenait. Washington voulait davantage de relance, Paris et Berlin davantage de contrôle. On est parvenu à un compromis qui satisfait tout le monde, y compris la Chine qui se pose en rassembleuse des pays émergents, sans blesser personne, pas même la Russie, qui peut laisser venir mais n'en pense pas moins, assise sur son gros tas de matières premières.

Il faut se souvenir que ce genre de grand raoût est préparé à l'avance par les sherpas. Les hauts focntionnaires et experts de tous pays, qui discutent le bout de gras, pour préparer les accords que les chefs d'Etat n'auront plus qu'à signer devant les caméras. Le cirque de Nicolas Sarkozy juste avant l'ouverture, était au mieux un coup de bluff pour appuyer les sherpas européens, au pire un message à usage purement interne de politique intérieure française pour détourner l'attention de Billancourt.

Il est toujours intéressant après ces évènements mondiaux d'aller lire ce que racontent les médias du monde, mais aussi les blogs, dont l'acrymonie et le sans-gêne sont souvent révélateurs. Par exemple de ce qui préoccupe vraiment les gens. Ainsi, sur le site de Libé, l'article sur l'injustice de la liste des paradis fiscaux recueille 37 commentaires et celui sur la main baladeuse de Michelle Obama sur l'épaule de la Reine, 140...

On peut d'ailleurs être atterré par le niveau général des articles de soi-disant experts sur les paradis fiscaux, pas un n'expliquant l'infinie diversité de leurs offres, à l'égard des particuliers comme des entreprises. Plus vite, toujours plus vite, et plus simple, toujours plus simple. Nous sommes entrés dans l'ère de l'économie Powerpoint et de la communication politique Mtv.

Si la liste des destinations de rêve de la planète financère n'est qu'une vaste rigolade, c'est qu'elle répond aux désirs de l'axe Paris-Berlin, sans déplaire à.Washington ni a Pékin, qui peuvent conserver les leurs, qu'ils peuvent surveiller étroitement et dont ils possédent toutes les clefs. Des paradis fiscaux étasunsiens et chinois qui sont d'abord à usage interne et surtout destinés aux sociétés, ou aux fortunes suffisament importantes pour être gérées en sociétés, et investies dans l'économie plutôt que dans un bas de laine. Or l'incitation fiscale est considérée comme une vertu en économie capitaliste, plus exactement comme un puissant stimulant à l'investissement. Et les médias étasuniens se plaignent de ce qu'Obama n'a pas obtenu assez en la matière.

Pourtant, il a passablement déçu ceux qui comme moi espéraient un changement de cap. La puissance des Etats-Unis demeure son objectif principal – normal, il est élu et payé pour - et pas une seconde il ne remet en cause le jeu de l'avion. Tout au plus acccepte-t-il de lâcher du lest en acceptant un encadrement des marchés. Mais sur le fond, sa ligne directrice reste bien très très libérale et la défiscalisation des revenus des entreprises en fait partie.

Washington fait la pluie et le beau temps dans le Delaware ou la Floride, comme Pékin à Macau et Hong-Kong. Les sociétés étasuniennes qui ont un siège dans le Delaware l'ont placé là-bas au sus de tous, notamment du fisc fédéral. C'est de l'optimisation fiscale légale. Idem à Macao. Si une société chinoise s'y domicilie, qui pourrait croire que Pékin l'ignore ? Il n'y a pas de dissimulation, même si l'impôt au final, y est très fortement réduit, voire inexistant. C'est jugé utile à l'économie, de même que la France, ou Genève exonèrent d'impôts les sociétés qui viennent s'implanter.

Cependant, il est clair que les membres des classes moyennes étasunienne ou chinoise, qui comme partout sont les vaches à traire du fisc, ne vont pas créer une société pour se domicilier dans le Delaware ou à Macao.

Le problèmes des paradis fiscaux européens, c'est l'absence de réel contrôle de Bruxelles, aussi bien sur la Belgique ou l'Autriche que sur le Luxembourg et la Lithuanie. A fortiori sur la Suisse. Et le fait que le dentiste allemand ponctionné à plus de 50% a vite fait d'ouvrir un compte bancaire à Saint-Gall pour y placer les honoraires qu'il oublie de déclarer. L'accord du G20 a donc pour fonction première de pousser les paradis européens à rentrer dans le rang, en acceptant un contrôle accru de Bruxelles et notamment la fin des écrans opaques au fisc.

Dans ce contexte, la Suisse semble avoir intérêt à s'aligner et même à intégrer franchement l'UE. Elle y perdrait certes une part de sa souveraineté, mais dans le monde qui se dessine, il n'est pas certain qu'il fasse bon être un petit laissé tout seul dehors. Le message du G20, c'est charbonnier maître chez soi, et la Suisse fait incontestablement partie géographiquement de la maison Europe. Bien davantage encore que le Tibet de la Chine. Bruxelles ne va pas occuper Zurich comme Pékin occupe Lhassa, mais on peut s'attendre à ce que Washington et Pékin laissent dorénavant davantage Bruxelles et Zurich s'arranger entre elles, sans trop s'immiscer, y compris économiquement.

Par ailleurs les entreprises suisses, et pas que les banques, trouveraient dans la grande Europe le cadre institutionnel à leur mesure qui leur manque parfois. C'est un choix à faire, mais c'est sans doute celui de la raison.

La mondialisation est en marche, la gouvernance mondiale aussi. L'une des voies possibles est effectivement le renforcement des grands ensembles régionaux, à l'échelle d'un continent. Il est évidemment plus facile de s'entendre à 5 ou 6 qu'à 200... C'est apparement celle que les grands de ce monde nous ont sorti de leur chapeau. Avec apparament la volonté de prendre en charge les problèmes de tout le monde, y compris des pays les plus pauvres, ce qui parait bien le minimum si l'on veut rendre l'ensemble pérenne.

La grosse question, qui demeure, c'est celle de l'arbitrage entre les classes moyennes et les grosses fortunes. Va-t'on vers un monde d'aristocrates de la finance, ou de démocraties égalitaires ?

Commentaires

Bonjour Philippe Souaille !

Pour l'essentiel, je partage votre analyse de la situation avec quelques réserves toutefois ...

" Dans ce contexte, la Suisse semble avoir intérêt à s'aligner et même à intégrer franchement l'UE. "

Par idéal, je suis d'accord avec vous, cependant cette idée est loin, très loin, d'être partagée par l'opinion publique suisse, et cette grande mascarade du G20 ne va certainement pas rendre les Suisses plus europhiles, bien au contraire, même si les deux éléments n'ont rien à voir l'un avec l'autre.

L'engouement des Suisses pour s'intégrer à l'UE ne rassemblerait actuellement que 30% des citoyens selon les sondages. Il faut donc être réaliste.

Par ailleurs des pays membres de l'UE comme le Luxembourg et l'Autriche n'ont reçu aucune aide de la part de la France et de l'Allemagne à ce sommet du G20, qui bien au contraire les ont enfoncés, comme le rappelait fort justement Jean-Noël Cuénod dans son dernier billet publié sur son blog, ici-même dans la TdG.

Cela étant, il est incontestable que la Suisse ne peut rester passive, tétanisée telle une petite souris devant un serpent, ou se réfugier dans son autisme sans réagir face à ce Monde qui se globalise, où l'Etat de droit y est actuellement bafoué au profit des rapports de force.

Il est donc nécessaire que la Suisse engage un grand débat national sur son avenir, quelle effectue une retraite de réflexion pour dresser son bilan, fixer ses objectifs afin que chacun y voie un peu plus clair.
De ce côté-là, il n'y a rien à attendre du Conseil fédéral, non pas par incompétence, mais simplement du fait que la disparité de sa composition, diluée dans la collégialité, bloquerait toute réflexion.

Par conséquent, cette initiative incombe aux partis politiques et / ou à des groupements inter-partis. Il est urgent que les partis politiques fassent des propositions et se définissent sur l'avenir de notre pays tel qu'ils le voient, qu'ils sortent enfin du bois, qu'ils fassent preuve de courage, plutôt que de garder l'oeil fixé sur le baromètre des sondages électoraux. Si l'on connaît assez bien la position autiste de l'UDC et celle du parti socialiste, pas toujours très réaliste, quant à l'évolution des rapports de la Suisse avec ses voisins géographiques et ses partenaires économiques, on peine à trouver des stratégies et des idées claires au sein du PDC et du désormais parti Libéral-Radical.
Nous avons déjà échangé à ce sujet, je le sais ... et la route est longue ...

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 04/04/2009

Nous aurons je crois l'occasion d'en reparler, mais je vous suis. Et nous ne sommes pas les seuls à avoir ce genre de réflexions.

Écrit par : Philippe Souaille | 04/04/2009

Vos deux derniers billets ont admirablement illustré deux aspects de la politique nécessairement brutale (aux yeux des autres) des grands empires (aussi appelés pays). Pour le dernier c'est la façon (plus ou moins souriante suivant les époques) d'imposer ses choix politiques essentiels aux plus petits, tout en ménageant les autres grandes puissances. Pour le premier, c'est le sort que les Etats-Unis réservent au pourcentage de population qui pour toutes sortes de raisons ne s'intègrent ou ne peuvent être intégrés au fonctionnement ordinaire du marché du travail, du système éducatif et des autres mécanismes sociaux qui en découlent.
L'écrivain américain Kurt Vonnegut caractérisait ainsi dans son court romain "Abattoir 5" la manière dont se construisait le système social de son pays (je paraphrase de mémoire. "Tout Américain doit dès son plus jeune âge être convaincu que s'il ne réussit pas dans la vie, c'est de sa faute; l'exemple du vendeur de journaux devenu un des plus grands industriels le démontre. Par conséquent celui qui échoue doit avoir honte de lui-même et non revendiquer une quelconque aide de l'Etat".
C'est ce principe (et d'autres caractéristiques historiques et sociales) qui a permis au pays le plus riche du monde de n'avoir pas de système d'assurance maladie pour une grande partie de sa population et de confier la gestion du surplus de population qui se trouve en prison à des organismes privés qui fonctionnent également selon les lois du marché.
Pour ceux qui verraient dans cette description, toute sommaire et superficielle qu'elle puisse être, un argument en faveur d'autres formes de gouvernement d'empire, ils pourraient se demander à quoi servaient les goulags de Staline et les camps de ré-éducation de Mao.
Tirons-en au moins la leçon (même si elle est un peu amère parfois) que le genre humain est un.

Écrit par : Mère | 04/04/2009

Kurt Vonnegut Jr, un tout grand... J'ai l'impression que toute cette science-fiction de nos jeunes années, aujourd'hui passée de mode, va peut-être resservir au moment où il devient d'actualité de repenser le système.
A part ça, je ne suis pas certain d'avoir bien compris votre dernière phrase. Voulez-vous dire que nous sommes tous les mêmes, quels que soit notre passeport, ou manque-t-il un mot ?

Écrit par : Philippe Souaille | 04/04/2009

"Le genre humain est un." Quel plaisir (mesquin, mais plaisir quand même) de pouvoir se citer soi-même. C'est votre première hypothèse, mais plus large que ne le laisserait entendre l'idée du passeport ... et plus pessimiste aussi: il n'y a pas mille façons et peut-être, selon les exemples que je cite, même pas deux, de conduire un grand empire. Aucun ne semble en tout cas capable d'accommoder (sans graves négligences, injustices ou contraintes) toutes les formes que peut prendre le sort des êtres humains, surtout celui des moins aptes à survivre (ou des moins enclins à se soumettre) aux nécessités et aux caprices de ses lois politiques, économiques et morales.

Écrit par : Mère | 04/04/2009

Wahouh, Mère, vous me posez là, en tant qu'auteur de la "Mondialisation Humaniste" (Registered trade mark), un défi de taille. Car enfin, si le genre humain est un, ce à quoi je ne peux qu'aquiescer, il ne saurait laisser sur le bord du chemin des pans entiers de lui-même. Ce qui arrive pourtant avec le système ancien des Etats Nations, certains membres du G8 et d'autres PVD, PMA etc...
Donc il faut une gouvernance mondiale, seul moyen d'équilibrer un peu les rivalités violentes qu'engendrent les guerres de gangs et les rackets des Etats Nations. Mais si un empire, à l'échelle continentale, ne peut se gérer que de manière tant soit peu dictatoriale (je résume, mais c'est bien l'esprit), que dire du monde entier ?
Il se trouve que j'ai répondu à cette question dans l'Utopie Urgente.
D'abord la logique d'un Empire est d'affronter d'autres empires, de dominer ses marches, d'étendre son emprise. Dans le cas d'un empire monde, en l'absence de petits hommes verts à proximité, il n'y a plus de concurrence ni d'ennemi externe. Il n'y a plus que de la nécessaire solidarité interne.
Evidemment cet empire ne serait pas la domination du centre sur les parties, mais bien d'un accord des parties pour concentrer ce qui doit l'être en termes de pouvoir.
Concrètement, cela signifie un modèle suisse, à la décentralisation poussée et à la subsidiarité bien étudiée.
Seuls seraient concentrés au niveau mondial :
a) les objectifs environnementaux planétaires,
b) la problématique du développement,
c) les armes de destruction massive (et plus généralement les armes de guerre)
d) la régulation mondiale de la finance et de la fiscalité.
Tout le reste serait décentralisé au niveau local, avec une grande latitude laissée à l'expression de la démocratie directe. Coordonné bien sûr par des organisations mondiales, mais la prise de décision serait locale.
Les dirigeants et les parlementaires planétaires seraient également bien évidemment élus sur des bases mixant global et local...
J'ajoute que contrairement à ce que l'on peut voir dans tant de séries télés étasuniennes au rabais, il y a bien moins de raison qu'un gouvernement mondial soit dictatorial qu'un gouvernement national. Parce que dictature et nationalisme vont généralement de pair, ayant tous deux besoin d'un ennemi clairement identifié et extérieur... Et parce qu'un gouvernement mondial élu devrait apprendre à ménager les intérêts de tous. Ce qui est le contraire de la dictature et la base de la démocratie.

Écrit par : Philippe Souaille | 04/04/2009

Franchement, j'admire votre optimisme à propos d'un gouvernement mondial. Seuls les petits hommes verts seraient susceptibles de réellement unir les humains que nous sommes. Mais ces mêmes petits hommes verts - s'ils regardent du côté de chez nous - n'ont peut-être pas très envie de venir faire notre connaissance...

Mais - merci Guillaume le Conquérant - il n'est point nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer.

Écrit par : Michel Sommer | 04/04/2009

"pousser les paradis européens à rentrer dans le rang, en acceptant un contrôle accru de Bruxelles "

Accepter le contrôle de Bruxelles? Vous voulez rire?...

"Elle y perdrait certes une part de sa souveraineté"

Bel euphémisme, troquer la Démocratie directe pour La Bureaucratie Totale (avec une Constitution morte-née de 18'000 pages!), ce serait une belle erreur, sans intérêt, non merci beurk.

De toute manière, concernant le secret bancaire, les pays prisonniers de la Grande Europe Démocratoctaure ne s'en sont pas mieux sortis que nous. Je vois pas ce que celà aurait changé du moment que Nicolas à convaincu Angela d'avoir notre peau. Nous on valorise l'autonomie politique de nos régions, la division du pouvoir, et la voix du peuple, l'Europe est un spectre de Technocratie hyper-centralisatrice, très peu pour nous, merci.

Écrit par : Carlitos de Unmauno | 04/04/2009

Les commentaires sont fermés.