13/04/2009

Religion, spécialisation et consternation

On pourrait penser que M. Emerhach, dont je ne partage pas le point de vue politique sioniste (beaucoup trop partisan à mes yeux), aurait une approche plus neutre et objective dans ce qui touche au coeur de sa spécialité de professeur d'université, à savoir l'étude de la foi. Or il n'en est rien. Ce qui à mon avis démontre une fois encore mon hypothèse de base, à savoir que d'être trop inscrit dans une spécialisation vous met des oeillères. Et qu'est-ce que la religion, en dehors d'une forme spécialisée, codifiée, d'approche du divin ou de la spiritualité ?

Durant ce week-end de Pâques j'ai tenté de le démontrer, en polémiquant avec un commentateur de l'oeuvre de Teilhard de Chardin et parrallèlement avec un musulman lecteur de M. Hani Ramadan. Manquait la première des trois grandes, la tradition juive. La voici. Hier, dans un long texte très universitaire, c'est à dire foisonnant de détails même pas drôles, au lieu d'aller à l'essentiel, l'auteur résume un ouvrage récent sur l'histoire des chrétiens pré-islamiques.

On sait que l'Islam des premiers âges s'est construit non seulement sur le paganisme arabe, mais aussi en agglomérant (par le verbe et/ou par le sabre) des tribus juives et chrétiennes et aussi judéo-chrétiennes (tout un courant de pensée tentant à l'époque de lier les deux). Les choses au Moyen-Orient étant ce qu'elles sont, toute étude sur la région, même historique, est à prendre avec des pincettes tant les enjeux idéologiques peuvent conduire à des dérapages méthodologiques. Je n'entrerai pas en matière sur le fond du livre, mais uniquement sur deux phrases de M. Emerhach.

Celui-ci assassine en quelques mots, une théorie qui m'est chère, en commettant une erreur monumentale.

Je cite : « les spécialistes qui se sont penchés sur l’origine de l’islam ont, pour certains, voulu y voir une hérésie chrétienne, ce qui est peu vraisemblable car l’innovation du Coran consiste justement à dénoncer le dogme de la divinité trine et à nier que Dieu ait jamais engendré ni été lui-même engendré (la yalid wa-la yulad). En fait, l’islam a pu connaître, en son temps, un groupement religieux, presque entièrement disparu, mais qui était jadis en pleine force, le judéo-christianisme : c’est à ce sujet que le présent ouvrage est consacré.  C’est donc la recherche scrupuleuse, sans parti pris, qui se déroule sous (nos) yeux. »

Qu'en est-il en réalité ? Lorsque l'Islam part à la conquête du monde, en commençant par l'Empire Romain d'Orient, le nestorianisme est une variante du christianisme condamné par Rome et par Constantinople. Cependant bien qu'officiellement combattue par l'Empereur byzantin, elle est très fortement enracinée dans l'Empire Romain d'Orient. Nestorius avait été l'archevêque de Constantinople avant d'être contraint à l'exil et dans tout une partie de l'Empire, le nestorianisme est majoritaire au sein de la population, qui vit très mal les persécutions. Dans le monde oriental non romain, en Perse notamment, le nestorianisme est carrément au pouvoir et il a essaimé partout dans les marches de l'Empire, notamment dans la Péninsule arabique.

Or la spécificité du nestorianisme, c'est précisément de nier la trinité et de n'adorer qu'un seul dieu. On voit bien là s'effondrer l'argument « définitif » de M. Emerhach. Le statut divin de Jésus-Christ n'est de ce fait pas très clair à l'époque: prophète ou fils de dieu? Les nestoriens d'alors parlent d'une double nature, humaine par la chair et divine par le verbe... ce qui n'est pas fondamentalement éloigné du statut du Prophète dans l'Islam: un homme élu, unique et révéré, à nul autre pareil, par la bouche duquel la parole divine s'exprime. Le concept sera amendé comme on imagine lorsque les survivants orientaux du nestorianisme seront récupérés par l'église de Rome.

L'important, c'est que lorsque les tribus arabes partent à la conquête de l'Empire d'Orient, elles trouvent des populations en révolte quasi ouverte contre Constantinople, qui croient à peu de choses près aux mêmes dogmes qu'elles. L'amalgame est vite fait et les conversions se déroulent par tribus et villages entiers. A noter encore que ce sont les patriarches nestoriens qui les premiers traduiront en arabe les textes des philosophes grecs anciens.

Ce qui est intéressant dans tout cela, c'est qu'on voit bien qu'aucune religion, soi-disant révélée, ne nait par génération spontanée. Toutes se nourrissent de ce qui précède. Le synchrétisme est la règle et l'islam n'y échappe pas, Mohammed empruntant des pans entiers de sa pensée aussi bien aux juifs qu'aux chrétiens, aux judéo-chrétiens... et surtout aux nestoriens !

 

Commentaires

Joseph de Maistre pensait que l'Islam était lié à l'arianisme, qui ne regardait pas non plus Jésus comme divin en soi, pour résumer, ou du moins, qui le pensait moins divin que le Père éternel. Mais à mon avis, Philippe, vous vous spécialisez aussi trop dans le rationalisme historique, car on peut lire chez certains auteurs, tel François de Sales, que le Saint-Esprit peut révéler une combinaison nouvelle d'anciennes données, combinaison en elle-même révélatrice, donc: c'était une idée qui avait cours à l'époque du classicisme. Le classicisme ne niait pas l'inspiration céleste des poètes, mais il tendait à la voir dans des relations nouvelles entre des données préexistantes. C'est dire que l'idée que toute religion a des racines dans un passé culturel ne prouve en fait rien.

Écrit par : Rémi Mogenet | 13/04/2009

Sur quelles sources vous appuyez-vous pour affirmer que les nestoriens nient la Trinité ? À ma connaissance, ils sont sur ce point en accord avec la tradition standard ; leur hérésie porte plutôt sur la personne du Christ dont ils distinguent deux hypostases, au contraire de la conception consacrée par les conciles, qui n'en acceptent qu'une. Vous semblez confondre d'ailleurs la dualité des hypostases avec la dualité des natures, qui n'est en rien une hérésie ; que le Fils possède deux natures en une personne constitue bien un dogme de l'Église depuis Éphèse.

Il ne manque pas assurément de sectes chrétiennes auxquelles on pourrait faire remonter le tawḥīd avec plus ou moins de vraisemblance, mais les nestoriens ne sont probablement pas l'influence principale. Et il ne faut pas oublier surtout l'importance de la cohérence interne. Les musulmans étaient forcés de rejeter la trinité par leur propre logique ; l'admettre, c'était admettre la divinité du Christ, et Mahomet ne pouvait pas alors être le plus grand des prophètes. D'une façon ou d'une autre, il fallait bien que les proto-musulmans rétrogradent Jésus pour pousser leur propre candidat.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 13/04/2009

Cher Monsieur,

Malgré les profondes réflexions et déconstructions intellectuelles de M. Elagguir (l’anonyme lecteur de Hani Ramadan) sur la thématique des catégories intelligibles de ce patrimoine de l’humanité qu’est l’Islam et de son texte immense – le Coran – vous vous obstinez à une caricature de cet héritage humain. Quant à sa source le Coran affirme son encrage dans les messages révélés en prenant soin de les nettoyer de la gangue qui les avait enveloppés. Le message révélé de l’Islam est à la fois « antique par sa source et moderne par son horizon ouvert ». Ce que l’histoire mesurera au travers de l’extraordinaire développement des différents champs du savoir. Une pâle copie n’engage jamais des millions d’âmes et ce depuis 1400 ans ; la réalité sera pour toujours la mesure de l’authenticité et de la véridicité. L’Islam a ainsi ramené (en la ravivant) la flamme qui réchauffait l’antique monde plutôt que ses cendres. Ceci n’est qu’un témoignage apologétique me direz-vous ! Je dis qu’il est une propédeutique à nos futures et courtoises disputations. Et je paraphraserai volontiers M. Elagguir : soyez sûr de ce que vous avancerez – nous y gagnerons réciproquement.

Très amicalement.
M.Fédaoui

Écrit par : M. Fédaoui | 13/04/2009

"...ce qui n'est pas fondamentalement éloigné du statut du Prophète dans l'Islam: un homme élu, unique et révéré, à nul autre pareil, par la bouche duquel la parole divine s'exprime"

Vous essayez de faire une sorte d'amalgame vaguement expliquement entre de multiples religions. Le prophète Mohammed (qssl)est d'abord un homme. La divinité n'a rien à noir.
A la terminologie islamique, il y a une grande divergeance entre Dieu et Prophète. il n en y a pas de confusion!

Écrit par : Hassen | 13/04/2009

M. Fedaoui, dire "Ma version est la bonne" ne prouve rien. A la limite il pourrait être admis qu'elle était la plus moderne, puisque la dernière, au moment de sa création, il y a 14 siècles. Le problème, c'est qu'elle entend figer le corpus en excluant toute version ultérieure.
Par ailleurs, le fait que des millions de gens continuent d'y croire est d'autant moins probant que s'ils sont nés dedans, ils n'ont plus le droit d'en sortir. Sous peine de mort. Ce qui forcément, relativise passablement les velléités de changement.

Écrit par : Philippe Souaille | 13/04/2009

M. Staszrwicz, je ne fais pas un travail universitaire mais un blog et ne vais donc pas vous livrer une bibliographie. Vous n'avez qu'à faire comme tout le monde et googeliser "nestorien". Ce que j'exprime est le fruit de ma pensée, de mes lectures, de mes discussions et entre autres, des films que je vois. Le tout mixé et parfois déformé par ma mémoire avec le temps. Dans le cas présent, outre un documentaire déjà ancien sur l'histoire des nestoriens d'Arménie, j'ai lu l'an dernier un article résumant une recherche récente, dans une revue d'histoire.
A cette lecture, il m'est apparu clairement que la propagation rapide de l'Islam du premier siècle avait probablement à voir avec le terreau fertile qu'elle rencontrait. En l'occurrence, ces travaux historiques expliquaient que le nestorianisme des premiers temps niaient la trinité et surtout qu'il était encore très répandu dans l'Empire d'Orient.
L'arianisme, qui niait également la trinité, était lui davantage répandu dans l'empire d'Occident, notamment parmi les tribus barbares burgondes et wisigothes. Les burgondes (dont Genève étaient à l'époque la capitale) furent les premiers à le renier pour faciliter les rapports avec Rome. Les Wisigoths furent plus lents. Comme vous le savez, ces derniers occupaient le Maghreb et l'Espagne, terres également conquises par l'Islam.
Ce qui confirme ma théorie: l'Islam s'est implanté plus facilement dans des régions où ses concepts ressemblaient à ceux qui existaient sur place...

Écrit par : Philippe Souaille | 13/04/2009

Rémi, le fait que toute religion plonge ses racines dans son environnement culturel prouve au contraire beaucoup, à mon avis. Aucune des religions révélées n'a dans les faits rien révélé, et s'est contenté d'affirmer que sa vérité était la bonne. La seule bonne.
Rien de ce qu'elles disent ou affirment qui ne soit déjà connu des humains du coin et de l'époque. Si au contraire, l'une avait révélé des choses, par exemple que la Terre tournait autour du soleil, ou que les hommes iraient sur la Lune, ou que les continents bougeaient, que sais-je, là peut-être que je commencerais à y croire.

Écrit par : Philippe Souaille | 13/04/2009

Je suis consterné mais non étonné de voir que vos propos dénués de toute connaissance de la question attirent des commentaires de fanatiques, comme M. Fédaoui.

Analyser le nestorisme, ou l'arianisme, pour les mettre en rapport avec l'Islam, implique qu'on détienne un minimum de connaissance de ces mouvements. Etaler sa méconnaissance, c'est jouer avec le feu, et faire le lit des radicaux islamistes.

Votre ignorance de la question, en rapport avec l'immense érudition de M. Emerhach, qui, lui , connaît la matière, fait piètrement penser aux ignares qui prônent la platitude de la terre face à des savants ayant un autre acabit.

Écrit par : herbert von Salsbruzzen | 14/04/2009

Cher Monsieur HvS, la critique est aisée, mais l'art est difficile. Je ne dis que 2 ou 3 choses, sur l'arianisme et le nestorianisme. Si elles sont fausses, merci de me préciser en quoi ? Avec des sources, cela va de soi, puisque cela semble vous importer au plus haut point. En cette absence votre commentaire n'a point de sens.
Il en a d'autant moins que l'immense érudition de M. Emerhach ne le dispense ni de parler de tout et de n'importe quoi - donc forcément de domaines qu'il ne connait pas - sans jamais rien apporter d'original et d'intéressant et par ailleurs, sur la question israélienne, de faire preuve d'un manque d'objectivité flagrant. Ce qui, vous n'aurez pas manqué de le remarquer, trace un boulevard aux radicaux islamistes...

Écrit par : Philippe Souaille | 14/04/2009

HvS et compagnie d'érudits.

Albert Einstein a râté son examen d'entrée à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich! Comme quoi l'intelligence ne va pas toujours de pair avec l'instruction. Et tout le monde connaît sa fabuleuse histoire.

M. Souaille transment des renseignements intéressants. Et pourtant il y a des personnes qui se croient supérieures, en dénigrant ses analyses objectives.

Écrit par : oceane | 14/04/2009

"[Je] ne vais donc pas vous livrer une bibliographie." Un titre aurait suffit ; je me demandais simplement si vous aviez connaissance d'une source pertinente que j'ignorais.

"j'ai lu l'an dernier un article résumant une recherche récente, dans une revue d'histoire." Serait-ce abuser que de vous demander davantage de précision ?

"Les Wisigoths [...] occupaient le Maghreb et l'Espagne, terres également conquises par l'Islam." Les Visigots ont bâti un royaume en Espagne-Septimanie, mais je ne crois pas qu'ils aient mordu sur le Maghreb ; vous devez confondre avec le royaume Vandale. Notez bien au passage que l'arianisme a surtout été professé dans les strates sociales dominantes des royaumes germaniques --- et même pas exclusivement ; la masse des populations était simplement catholique ou païenne. Il est peu probable que la doctrine d'Arius ait jamais possédé un nombre d'adeptes suffisant pour créer ce "terreau fertile" préfigurant en quelque sorte l'Islam que vous invoquez. Il est intéressant en effet de se poser la question des pré-conditions à la diffusion d'une religion, mais ce genre de vagues analogies ne font guère une explication convaincante.

Quand à "l'immense érudition de M. Emerhach", je connais assez le personnage pour comprendre qu'il peut en imposer à certains ; mais vous me permettrez d'arborer ce sourire discret et entendu qui est de rigueur quand on doit laisser entendre qu'on est pas dupe...

Écrit par : stéphane staszrwicz | 14/04/2009

Ce qui est bien avec les blogs, c'est que l'effort commun rapproche de la vérité.
Mon cerveau, contrairement à mon ordinateur, manque parfois de précision et donc vous avez raison. Ce sont bien sûr les vandales qui étaient en Afrique du Nord, après avoir été chassés d'Andalousie (Vandales, Andalousie, l'homonymie est frappante non ?) par les Wisigoths... Qui les ont au passage convertis à l'arianisme, qu'ils pratiquèrent ensuite assidument en Afrique du Nord, persécutant les "vrais catholiques".
Ce qui confirme tout de même un peu ma théorie. Et éclaire aussi le chassé croisé, nourri d'allers-retours, qui s'est déroulé sur plusieurs siècles, de par et d'autre des Colonnes d'Hercule. Dont si ça se trouve M. El Agguir est un exemple. Agguir a-t-il un sens en arabe ou en basque ? Il serait intéressant de savoir d'où est l'origine.
Reste que la conversion des élites, à cette époque, devait tout de même sceller alliance officielle et faciliter la conversion des peuples...
Pour la source, contrairement à mon ordinateur, mon cerveau ne garde que ce qui me parait essentiel d'un texte. En l'occurrence, je ne me souviens plus dans quelle revue je l'ai vue. Désolé. Mais si ça me revient je vous le communique.

Écrit par : Philippe Souaille | 14/04/2009

M.Souaille ! Vos interlocuteurs vous ont noyé alors vous vous accrochez à mon origine. je vous la dirai quand vous deviendrez grand en éthique et en honnêteté. Je vous suis resté au travers de la gorge. Vous verrez vous ne m'oublierez jamais.
Au secours ! A l'aide ! Je me noie ! Heureusement que je suis là pour vous servir de bouée de sauvetage. Le vrai dialogue ne va pas sans un minimum d'honnêteté intellectuelle. Avec mes respects quand même.

Écrit par : najib ELAGGUIR | 14/04/2009

M. Elagguir,je ne me sens pas noyé du tout et je pense au contraire avoir un dialogue constructif avec mes interlocuteurs. Qui dans l'ensemble ne me contredisent pas vraiment. Et aucun sur ce qui nous a opposé. Simplement, moi lorsque je commets une erreur (en l'occurrence confondre les vandales et les wisigoths, parce que je travaille de mémoire plutôt qu'en compilant Wikipedia) je le reconnais. Contrairement à vous avec le vaudou.
Pour le reste, je vous trouve assez présomptueux d'espérer hanter mes souvenirs futurs. Vous m'intéressez moins que votre patronyme, à la fois arabe et basque. Rassurez-vous, je ne manque pas d'amis versés dans ses deux langues que cela amusera d'éclairer ma lanterne, puisque vous ne voulez pas jouer avec moi... Les deux homonymes peuvent avoir une origine commune ou pas. Votre nom est-il d'origine arabe ou marocaine, c'est la première piste. La deuxième, c'est l'étymologie, si elle existe dans l'une des deux langues.
Comme par exemple le débat classique en Suisse de l'origine du patronyme sarazin. Pour lequel j'ai personnellement beaucoup de mal à voir autre chose qu'une origine... sarrazine.

Écrit par : Philippe Souaille | 14/04/2009

A l'attention des intervenants suisses,

Je reste profondément consterné par la violence des propos d'un certain M. Herbert Von Salsbruzzen - Je participe autant que faire se peut à construire une réflexion revivifiée à partir des catégories intelligibles de la pensée musulmane...J'invite cet homme (ou femme on ne sait plus dans le virtuel) à lire mon livre : Islam, Prélude à un commencement perdu (aux éditions Amalthée 2007)...
La violence et la radicalité des disputes intellectuelles c'est en France que nous les trouvons habituellement...

La Suisse n'est plus ce qu'elle était

"Radicalement votre"
M.Fédaoui

Écrit par : M.Fédaoui depuis la France mon pays | 15/04/2009

Philippe, vous avez, à mon humble avis, une vision caricaturale et passionnée, sur les religions. Les révélations ne prétendent pas avoir tout fondé de but en blanc: elles ne sont pas des révolutions. Elles pensent révéler quelque chose de nouveau et de très important au sein d'un paysage culturel donné. Mais comme je vous l'ai dit, cette révélation peut aussi être regardée comme une mise en relation de deux éléments qui jusque-là étaient restés totalement étrangers l'un à l'autre. La nouveauté est précisément dans la construction d'une réalité unitaire composée de deux éléments jusque-là distincts. En tout cas, cela peut être un point de vue qui se défend.

Or, l'idée de les mettre en relation peut avoir été génialement ou divinement inspirée: pourquoi pas? Le problème d'une analyse rationaliste est qu'elle ne tient justement pas compte de ce que créent des éléments unis et jusque-là distincts: elle continue de ne regarder les éléments que comme étant juxtaposés, collés l'un à l'autre. Mais la révélation peut aussi être considérée comme survenue quand, une fois qu'on a mis deux éléments ensemble, au lieu qu'ils soient simplement liés extérieurement, comme par des clous, ils fusionnent et créent une réalité nouvelle, parce qu'une force interne les a poussés à s'unir et révéler quelque chose une fois unis. C'est un peu comme si, en mettant deux éléments moribonds entre eux, au contact l'un de l'autre, une vie nouvelle les saisissait. (C'est bien aussi, là, le mystère de la nature une fois créée et assemblée, soit dit en passant.)

Au demeurant, je n'ai pas cité Joseph de Maistre parce que j'affirme qu'il a raison sur l'arianisme, mais parce que cette idée n'empêchait pas Maistre de croire en des révélations. Evidemment, on pourrait toujours s'imaginer qu'il n'avait pas de sympathie pour l'Islam, qu'il ne le croyait pas divinement inspiré. Mais dans son "Du Pape", il a cité le Coran, à propos de Marie, mère de Jésus, en adhérant totalement au contenu de la sourate. Par ailleurs, Henry Corbin, le spécialiste de l'Islam, et qui était assez mystique, je pense, disait pareillement qu'il y avait un lien entre l'Islam et l'arianisme, et il cite des penseurs islamiques de l'Espagne actuelle qui étaient issus de la nation des Wisigoths... Ce sont des faits: on peut en faire ce qu'on veut. Mais penser qu'on est du côté du rationalisme alors qu'on pense comme Joseph de Maistre et Henry Corbin, qui adhéraient en fait à une idée mystique de l'inspiration religieuse, je ne saisis plus la logique. Je pense que vous catégorisez un peu vite.

Écrit par : Rémi Mogenet | 15/04/2009

Rémi, Rémi, vos raisonnements vous perdent parfois. Je ne vois pas ce qu'il y a de contradictoire à arriver aux mêmes conclusions que d'éminents penseurs sur certains points alors qu'on est en désaccord sur d'autres. Surtout si les cheminements sont différents.

Écrit par : Philippe Souaille | 15/04/2009

A mon avis, Philippe, votre tempérament bouillonnant vous empêche de saisir certaines logiques. Il est illogique de présenter la thèse de Pierre Emerach comme dépendant de sa religiosité alors que le point de vue opposé fut défendu par des gens dont la religiosité était également grande. Mais honnêtement, j'ai déjà remarqué que quand vous n'étiez pas d'accord avec quelqu'un qui a une forme de religiosité, vous l'attribuiez précisément à sa religiosité. C'est un peu absurde, et dans les faits, cela évite surtout d'avoir à répondre à des arguments en étudiant sérieusement les problèmes. En tout cas c'est mon avis.

Écrit par : Rémi Mogenet | 16/04/2009

Rémi, la religiosité de Pierre Emerhach n'est qu'une des causes de son attitude, liée aussi à son sens d'appartenance à une communauté qu'il interprète comme devant le conduire à soutenir la politique sioniste, ce qui n'est pas l'avis de mes amis membres de la même communauté. Et par ailleurs nettement moins religieux que lui, voire athées. Cela étant il existe aussi des rabbins anti-sionistes. Peu, je vous l'accorde.
En soi, je ne trouve pas du tout contradictoire que deux personnes aient un avis opposé en partant de leur religiosité, s'ils sont de religion différentes. C'est même l'un des défauts principaux des religions, et de la religiosité, que je dénonce: séparer au lieu de réunir. L'exemple du Moyen-orient est flagrant. S'il n'y avait pas deux, voire quatre religions dans le coin, les choses seraient infiniment plus simples.
Votre cheminement logique me parait pour le moins tortueux. Serait-ce la lecture des mystiques savoyards qui vous pousse ainsi à ces circonvolutions ?

Écrit par : Philippe Souaille | 16/04/2009

Je ne parle de rien d'autre que de l'idée selon laquelle l'Islam n'aurait rien à voir avec l'arianisme, idée que défend P. E. Vous laissez entendre que c'est lié à sa religiosité: je trouve que cela ne tient pas debout, d'une part, et d'autre part, je trouve irrespectueux et indiscret de ramener les idées des gens à leurs choix religieux privés. C'est une attaque ad hominem, sous des dehors rationalistes. Quand on n'a plus d'argument, on attaque ses interlocuteurs sur leurs lectures. Mais fouiller ainsi les ressorts de l'esprit des gens avec lesquels on discute, c'est en fait assez inamical.

Écrit par : Rémi Mogenet | 16/04/2009

M. Mogenet, c'est comme pour la vie privée des hommes politiques qui l'étalent dans les journaux quand ça les arrange et tout d'un coup s'offusquent lorsque cela ne les arrange plus. Les choix religieux d'un homme (pour autant que l'on puisse parler de choix lorsqu'ils sont héréditaires comme c'est le cas de l'Islam, du judaïsme et du christianisme d'antan) ne sont plus secrets dès lors qu'il parle de religion.
Encore moins lorsqu'il mêle politique et religion à longueur de blog. Cela étant je note que lui se semble pas s'en offusquer, ce qui l'honore. Je vous suggère d'interrompre ce débat un pau vain. Merci

Écrit par : Philippe Souaille | 16/04/2009

Cher Monsieur Souaille,

La démarche syncrétique à laquelle vous vous référez ne semble pas (en fait ne peut) saisir la démarche synthétique de la Religion dans sa totalité et de l’Islam dans sa particularité ; et le credo de l’absolu comme principe et de l’exigeante entièreté comme pratique qu’est le TAWHID en est la preuve (et pour nous spirituels et religieux nous dirions l’épreuve).
Nous sommes comme Diogène le cynique à allumer en plein jour une lampe afin de quêter et de trouver l’ « Homme ».
Pour ce qui est de votre « point de vue » sur la réintégration par la religion Islamique de credo appartenant à l’Eglise d’Orient afin de se revendiquer à la fois comme héritière et singulière est un argument presqu’aussi vieux que l’Islam. Les premiers à l’avoir dit sont les arabes contemporains du Prophète de l’humanité – Mohammed - : « Nous savons bien qu’ils (les arabes) prétendent que c’est un homme qui le lui a enseigné ; or, la langue de celui qu’ils soupçonnent est une langue non arabe tandis que ce Coran est dans une langue arabe éloquente.» [Coran –S, 16 – V, 103]
Ainsi, les arabes soupçonnaient un « jeune armurier Gréco-romain » comme enseignant la bible au Prophète. Les seconds contradicteurs ont été les croisés considérant Mohammed comme l’antéchrist enseignant une hérésie chrétienne et enfin vient la troisième catégorie de contradicteurs : les orientalistes à la solde d’un pouvoir colonial. Cela fait plusieurs siècles que l’on refuse au musulman une quelconque authenticité. Le musulman en plus d’être un fanatique qui se nie comme tel serait selon eux (également) un mimétique refoulé. Le musulman n’est pour ces contradicteurs appartenant tous au même horizon brumeux qu’un être infra-humain qui est plus parlé que parlant et agissant.
Je n’hésite pas à dire à mes frères chrétiens et juifs que s’ils sont nos grands frères par la généalogie nous sommes les grands frères par l’esprit. La mystique chrétienne est née au contact pendant les croisades de la spiritualité musulmane. Rabi’a la sainte de Bassora était le précurseur de ce que l’Occident chrétien 8 siècles plus tard connaîtra avec Thérèse d’Avila. Et le protestantisme ne serait-il pas une hérésie musulmane ? Ce qui est historiquement vérifié et le cas pour les Cathares (exterminés par la papauté qui organisa une croisade contre la secte en 1209).
Bref ! Le nestorianisme, qui discute la double nature du Christ et qui refuse à la vierge le statut de mère de Dieu (theotokos – mère de Dieu) lui préférant theodochos (– qui reçoit Dieu) ou christotokos (– mère du Christ), professait tout de même la double nature mais insistait sur le fait que dans l’union les deux natures étaient distinctes. Or le credo de l’indicibilité de Dieu et du monothéisme absolu et intransigeant de l’Islam et qui est sa marque et sa typique rejette sans discussion possible ce dogme nestorien : « N’adorez pas deux divinités. Il n’est qu’un Dieu unique. C’est donc Moi seul qu’il faut craindre ». [Coran –S, 16 – V, 51].
Si l’Islam devait rechercher son message au travers d’un syncrétisme de la centaine de sectes chrétiennes présentes au 7ième siècle cela aurait donné un galimatias religieux qui n’aurait pu revivifier l’humanité au bord d’un précipice avant l’arrivée de la Miséricorde divine : Mohammed.

Bien à vous
M. Fédaoui

Écrit par : M.Fédaoui depuis la France | 17/04/2009

Cher Monsieur Fedaoui, j'ai plutôt l'impression que vos propos (et vos précisions) confirment les miens. Ainsi de l'argument selon lequel la langue de la révélation étant l'arabe, elle ne pourrait être inspirée de traditions judéo-chrétiennes prêchées en araméen ou en latin !
De fait, elle est inspirée, puisque Mohamed a reconnu l'ancien testament et évidemment les traductions existaient déjà à cette époque. En vieux français médiéval, on appelait d'ailleurs les interprètes des truchements. L'argument est tout juste valable auprès de bergers incultes.
Par ailleurs, vous vous méprenez sur le sens de synchrétisme qui sous votre plume semble une insulte. Toute création dans ce monde est une synthèse de ce qui l'a précédé additionné d'une étincelle de créativité. En ce snes, je ne dis pas qu'il n'y a rien de nouveau dans le Coran. Et vous ne niez pas non plus que Mohammed a conservé une partie des héritages anciens. Le désaccord est uniquement sur la proportion de nouveauté. Avouez que c'est assez mince. Je suis sûr qu'une étude précise des textes parviendrait à nous départager, mais je n'en ai personnellement pas el temps et l'idée générale me suffit.
L'autre point de divergence qui nous sépare et qui me parait beaucoup plus essentiel, c'est que votre monde spirituel est basé sur l'absolu, tandis que ma vision du monde réel et le cas échéant non perçu, est basée sur la relativité.
Ce sont là deux positions inconciliables, mais malheureusement pas de mon fait. Il me semble bien que c'est l'absolu qui a peur du relatif, dont il cherche par tous les moyens à s'isoler. Par peur de se laisser corrompre. Le relatif est lui prêt à accueillir l'absolu, si celui-ci se révèle à lui. Ce qui pour l'heure n'est pas le cas.
A part ça, cher Monsieur, que pensez vous du sort des deux citoyens suisses retenus en otage par M. Kadhafi à Tripoli, parce que la justice genevoise a osé prendre la défense de serviteurs magrhébins que le fils de M. Kadhafi maltraitait physiquement ?

Écrit par : Philippe Souaille | 17/04/2009

Cher M. Souaille,

Si les faits avancés sont ceux-ci et qu'ils n'ont pas été détournés par le media-mensonge (devenu habituel en Europe), eh bien rien d'étonnant à voir le fils d'un dictateur agir ainsi et le père réagir de la sorte. L'injustice est le pendant de l'ignorance dans le monde arabe (ignorant de l'héritage égalitaire de l'Islam qui plus est !)

Cordialement
M.fédaoui - France

Écrit par : M. Fédaoui - France | 18/04/2009

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