08/06/2009

De l'ego en politique

Le Modem s'est donc pris une claque aux européennes et le PS avec lui. Les Verts triomphent (tant mieux, ils le méritent et la planète en a besoin) et Cohn Bendit avec eux. Qui ne le mérite pas. Non pas tant pour son algarade avec Bayrou (qui après tout n'avait qu'à ne pas perdre les pédales quand Cohn Bendit lui a dit "Tu ne seras jamais Président, mon pote"), mais parce qu'il est un peu trop borderline, toujours à deux doigts d'endosser le rôle du leader de secte charismatique et jouisseur. Son discours d'hier soir, à Cohn Bendit, devant ses militants, était navrant de platitudes et de vide, hormis un vibrant appel à s'aimer les uns les autres…

Bayrou aussi, notez, en moins jouisseur et plus cérébral, doit faire attention à ne pas se laisser griser par les ménagères (désolé Mesdames, je raconte ce que j'ai vu, et j'ai vu cette adoration chez des femmes bien plus que chez des hommes) qui l'adulent et lui parlent dans les réunions d'avant meeting comme s'il était Jésus-Christ, en lui demandant ce qu'il peut faire pour les soins dont a besoin leur fille paralytique… Par exemple.

Cohn-Bendit, que j'ai interviewé jadis à Strasbourg, était lui entouré de 3 ou 4 jeunes et jolies assistantes toutes entières à sa dévotion. Sarko, à l'ego hypertrophié, Ségo, la prêtresse incantatoire, et tous les autres ne sont évidemment pas en reste. La personnalisation excessive du jeu politique français est devenue carrément dangereuse. On ne parle plus de politique mais de foi et d'idolâtrie. Affligeant, au pays de Descartes et des Lumières. Les médias sont en bonne partie responsables, mais après tout s'ils agissent ainsi, c'est parce que cela fait vendre et donc qu'il y a des bons clients pour acheter…

L'autre raison, c'est aussi qu'à force de taper sur les idéologies et la politique, on a fini par en nier l'importance. Or s'il parait évident à beaucoup que l'affrontement droite-gauche est stérile, cela ne signifie pas pour autant que la politique est morte. Loin de là.

Une remarque encore sur l'adulation. On sait depuis l'Antiquité que les puissants sont coupés de leur base. Paradoxalement, les bains de foule ne sont certainement pas un rempart contre cela. Dans un bain de foule, on ne rencontre que des adorateurs. Ou éventuellement quelques oeufs pourris. Ce qui n'est pas très utile. Le problème, en fait, c'est l'entourage, qui isole l'homme ou la femme politique moins de la base que d'autres conseillers potentiels, susceptibles de devenir rivaux. Poignards ou mépris, parfois les deux, peuvent alors susciter de terribles rancoeurs.

Quant au fond, la projection du film d'Arthus-Bertrand sur la chaîne publique nationale à quelques heures du scrutin, et gratuitement sur Internet, pour un film qui sortait en salles en même temps, avec toute la publicité que cela représente, restera comme une des plus magistrale opération de comm de ce début de siècle. Contraire à la loi française sur l'étalement des sorties de film (salles-dvd-télé), elle a été rendue possible par le financement intégral du film par de généreux sponsors, issus de la haute-finance.

Etait-ce fait exprès ? Personne à la direction de France 2 ne s'est-il posé la question de l'impact à deux jours d'une élection à la proportionnelle ? Sarkozy est-il si mal informé qu'il n'était pas au courant ? Cohn-Bendit va-t-il finir Ministre de l'Ecologie de Sarko ? A cette dernière question, on peut répondre: sans doute non ! Cela légitimerait les propos de Bayrou et donc risquerait de lui offrir un second souffle. Ce dont Sarkozy et les caciques de l'UMP ne veulent à aucun prix.

Mais à part cela, en dépit du caractère forcément réducteur, racoleur et scientifiquement à côté de la plaque du film Home, il aura eu au moins une vertu: augmenter encore un peu le niveau de la prise de conscience que

1) l'humanité a un problème, et même plusieurs. De gros problèmes

2) Ces problèmes ne se résoudront pas à l'échelle nationale. Ni même à l'échelle européenne

3) Les hommes et les femmes politiques feraient bien d'arrêter de raisonner à l'échelle nationale – ce qui reste le grand tort de Bayrou dans cette élection: avoir manqué de vista – pour changer de focale et regarder plus loin que le bout de leur nez.

 

Donc au final, c'est très bien que Home soit passé à la télé et si Sarko l'a fait exprès, c'est un calcul à courte vue, car s'il explose à court terme le PS et le Modem, à long terme, il flingue aussi l'UMP. Surtout si Cohn-Bendit refuse un fauteuil de Ministre... Car s'il est un fin politique, Cohn-Bendit n'a guère de programme et guère d'idée sur ce qu'il conviendrait de faire... Et les problèmes sont tellement énormes... Sa seule chance de survie à moyen terme est donc de rester dans l'opposition.

Commentaires

Vous êtes drôle, Philippe. L'égo de Bayrou ces derniers temps a été mille fois plus visible que celui de Cohn-Bendit. Et il n'est pas vrai que le discours de celui-ci hier soir était plat. Les écologistes n'ont cessé de se diviser, parce qu'ils n'avaient pas le sens de l'intérêt commun. Mais Cohn-Bendit peut fédérer, même en ayant autant de copines qu'un prince arabe. Quant à l'UMP, elle est menacée quand elle n'aura plus de tête dirigeante, c'est à dire quand Sarközy se mettra à perdre des élections. Or, hier, cela n'est pas trop allé dans ce sens. Et on s'achemine vers une nouvelle victoire en 2012, avec la pâle scène qu'ont jouée les socialistes et Bayrou. Je m'attendais à ce que vous ayez la même componction et la même capacité à la confession publique que Bayrou, mais vous préférez continuer sur la lancée de son accusation de l'autre soir, qu'il n'a faite que parce qu'il était vexé que Cohn-Bendit lui annonce qu'il ne serait jamais présidentK. L'omni-opposant, c'était une excellente formule. Si cela continue, l'anti-Sarközysme primaire en sera une bonne aussi.

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/06/2009

C'est bien ce que je dis: fédérer sur une personne, davantage que sur un contenu c'est le sens de plus en plus marqué de la démocratie à la française, et c'est tout ce que sait faire Cohn-Bendit. C'était déjà le talon d'Achille du Modem (profondément divisé entre oui-ouistes et nonistes et entre protectionnistes européens et partisans de l'ouverture au monde), et ce n'est pas ma conception de la politique.

Écrit par : Philippe Souaille | 08/06/2009

Moi, je pense que la politique, ce n'est pas seulement un programme théorique, mais aussi une capacité humaine à le mettre en oeuvre. Or, cette capacité reste purement individuelle. C'est parce qu'on y a fortement conscience de ce fait que la France est traditionnellement monarchique. Le monarchisme a ses défauts propres, évidemment, quand la capacité à commander ne repose sur aucun programme intelligent. Mais l'intelligence ne fait pas tout. Cohn-Bendit ne personnalise en rien les choses, contrairement à Bayrou, mais il est apte à fédérer parce qu'il a du dynamisme et en même temps, il a le sens des réalités politiques. Au demeurant, l'excès de personnalisation ne doit pas être condamné au profit du défaut inverse, qui serait le caractère totalement dépersonnalisé, mécanique et inhumain de l'exécutif.

Écrit par : R.Mogenet | 08/06/2009

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