04/09/2009

Forum Nord Sud: quel monde après la décolonisation

Pour l'ouverture ce lundi du Forum Média Nord-Sud de Jean-Philippe Rapp, un passionant débat s'est lancé sur le blog de mon ami Pierre Kunz, qui nous change des bêtises libyennes. Il traite tout simplement des rapports nord sud et des causes réelles ou supposées de la faim dans le monde. Dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle ne date pas d'hier, mais qu'elle ne disparait pas aussi vite qu'elle le devrait.

Sur l'analyse du passé et des méfaits de la colonisation, je suis globalement d'accord avec Johann, pour une fois. Non sans quelques nuances cependant, car aucun schéma ne fonctionne aussi linéairement que ne le sous-tendent la plupart des thèses universitaires.
Il est vrai que Londres a ruiné sciemment la production textile indienne, mais vrai aussi que celle-ci n'était pas industrielle, mais manufacturière, basée sur des cohortes d'ouvriers-esclaves, parias et hors castes taillables et corvéables à merci, là où l'Europe, et la Grande-Bretagne en première, se sont précisément mécanisées.
De manière générale, ce qui s'est passé au XIXème siècle, grâce aux effets conjugués de la mécanisation, du capitalisme ET du socialisme (ou plutôt du syndicalisme), c'est une plus grande spécialisation des tâches, assorti d'un bond phénoménal des prix et des revenus et de la mise en place d'un système social de répartition... Basé sur des logiques nationales, donc réservé aux résidents nationaux (comme en Suisse) ou privilégiant les populations des métropoles coloniales (France et Grande-Bretagne). Mais ne délaissant pas complètement les colonies, qui profitaient tout de même des investissements strictement nécessaires à la bonne marche des affaires et à la formation contrôlée d'élites locales. Il est d'ailleurs intéressant de comparer l'attitude des différentes métropoles à cet égard.
La décolonisation, voulue principalement par les Etats-Unis, qui entendaient ainsi, après la seconde guerre mondiale, se ménager un accès aux marchés captifs des puissances coloniales, a aggravé le phénomène en supprimant l'obligation d'investissement dans les infrastructures, le néo-colonialisme n'assumant plus que la fonction prédatrice.
Aujourd'hui, avec les pays émergents, on arrive à un stade nouveau. Le boulevard mondial conçu par les Etats-Unis, à travers les accords de Bretton Wood, sur les cadavres des puissances coloniales, est désormais arpenté par les pays émergents, et il leur profite. L'OMC symbolise parfaitement ce bouleversement des équilibres qui fait que nous, puissances occidentales (et la Suisse en fait partie à tous points de vue: même sans avoir possédé de colonies directement, elle y investissait largement) ne seront plus jamais maîtres du monde. Sauf guerre nucléaire qui nous serait aussi dommageable qu'à nos adversaires vitrifiables. Car c'est à l'OMC que les pays émergents, mais aussi les pays les moins avancés, trouvent la tribune pour participer à l'élaboration des règles et défendre leurs intérêts contre la puissance encore bien réelle des Etats-Unis ou de l'Union européenne.
Qu'on ait ou non la nostalgie de la surématie occidentale n'est plus la question. Il s'agit de s'adapter et de profiter au mieux des nouvelles opportunités qu'offre le monde de demain, un monde qui sera global, avec ou sans pétrole, et si l'on ne fait pas de bêtises, plus équitable et plus harmonieux, donc plus sûr.

Commentaires

Deux films genevois, présentés au Forum Media Nord Sud en première mondiale, traitent de ces questions. Celui de l'ancien trader reconverti brillamment en cinéaste Klaus Pas, "Last supper for Malthus", le 8 à 18h15 (entrée libre) pose la question sous l'angle malthusien de la croissance démographique explosive des pays les plus pauvres, qui alimente (sic) l'exode rural et le déséquilibre écologique.
Un documentaire de 52' avec personnages en costumes (Malthus et son ami Ricardo, le théoricien de l'avantage comparatif) et des images aussi belles que poignantes, tournées dans le monde entier, pour ce projet visionnaire, entamé avant le déclenchement de la crise alimentaire.
Et puis le mien, "Le Secret des Dieux", documentaire de 90' qui clôt le forum, hors compétition, le 9 09 09 à 21h (sur invitation). Il sera suivi d'un bref débat réunissant David Hiler, Pascal Lamy (OMC) et Juan Somavia (BIT). Issu d'un projet né lui aussi avant la crise, en fait il y a 4 ans et lié à mes livres, il traite plus spécifiquement des réformes du système de gouvernance mondiale.
Certaines de ces dernières pourraient s'apparenter à de véritables révolutions et visent d'abord à règler plus efficacement les problèmes globaux: crises financière, alimentaire, climatique et potentiellement nucléaire... Sans oublier le nécessaire développement.
Le Secret des Dieux interroge professeurs, experts et dirigeants de la planète pour peindre l'état des lieux, des réflexions et des réformes en cours, comme la réanimation (par Lamy et Somavia, deux socialistes pragmatiques) du mystérieux CEB, le Chief Executive Board, soit la conférence biannuelle des patrons d'organisations internationales, qui représente en quelque sorte le conseil des ministres de la planète. Une volonté de coordination bienvenue, pour identifier les problémes, et s'accorder sur les solutions.

Écrit par : Philippe Souaille | 04/09/2009

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