29/11/2009

Eliane Souaille

Elle était née en un temps où il n'y avait ni ordinateur, ni télévision, ni congés payés, ni appareils ménagers, presque pas de voitures ni de téléphones... On se lavait avec de l'eau (froide) dans un broc et l'on allait faire pipi dans les toilettes au fond du jardin... La nuit, il y avait les pots de chambre, qui laissaient des effluves tenaces. Il n'y a pas si longtemps, juste 89 ans.
Sa mère était de la première génération de femmes au travail, durant la première guerre mondiale. Elle eut 20 ans durant la seconde, la privant des championnats qui lui étaient promis: elle venait de battre le record de France universitaire de saut en hauteur. Rebelle, à Normal Sup, rue d'Ulm, elle dansait sur les tables à la manière de Joséphine Baker, tandis que ses meilleurs copains battaient la mesure. Ils s'appelaient Behanzin, fils du Roi de Dahomey, et Rabemanjara, futur chantre de l'Indépendance malgache.
Début mai 44, à la faveur d'un bombardement de la gare de Reims, elle avait été protégée par un aviateur en civil, qui venait de reconnaître, en elle, celle qu'il appelait "queue de vache" en lui tirant ses nattes auburn, dans la cour de l'école primaire... Pilote de reconnaissance, il s'y connaissait en bombardements, pour en avoir vécu pas mal d'en dessous, en Allemagne, où il travaillait pour le 2ème bureau de l'Air, sous couverture des Accords d'Armistice.
Elle devait se marrier le mois suivant, mais elle doutait de son choix. Neuf mois plus tard, le fiancé avait été éconduit, et mon frère aîné naissait.... Malheureusement, son père avait entretemps été arrêté par la Gestapo. Fille mère et fille de Croix-de-feu, cela ne le faisait pas, et la jeune institutrice spécialisée s'était trouvée reniée par sa famille... et par l'Education Nationale. Autres temps, autres moeurs. Elle s'occupait d'enfants difficiles, hérédo-syphillitiques (comme on disait à l'époque) et autres cas sociaux. Ils avaient envoyé à l'hôpital son remplaçant, qui avait eu la mauvaise idée de jeter le bouquet de pissenlits fânés qu'ils lui  avaient offert pour son départ...
Avant d'être reniée, elle avait aidé à plusieurs reprises son paternel, croix de feu donc, parce que Poilu décoré au Chemin des Dames et chef d'ilôt de la défense civile, à aller récupèrer les victimes et les blessés dans les immeubles effondrés après les bombardements. Le sale boulot que personne ne voulait faire. Enceinte, elle avait récupèré des morceaux de membres et de corps dans des arbres ou sous des tables... Sans débriefing psychologique évidemment.
Elle détestait les Anglais, parce qu'ils avaient brûlé Jeanne d'Arc et parce qu'un Spitfire solitaire l'avait mitraillé alors qu'elle pédalait, seule, et enceinte de plusieurs mois sur une route de campagne, pour aller voir mon père (enfin à l'époque, ce n'était encore que celui de mon frère), en prison à Compiègnes. Elle avait du se jeter dans le fossé et le zinc était repassé une deuxième fois, toujours en mitraillant ! Finalement, mon futur père avait été transféré au Camp du Struthof, d'où il avait été libéré par les Américains.
La fin de la guerre et le mariage avait réuni la famille et ils étaient partis 8 ans au Maroc, où je fus conçu. Ma mère enseignait, mon père vendait des pneus, gagnait des rallyes et fignolait ses théories sur les déplacements de masse et la conduite automobile. Après quelques années parisiennes de collaboration avec SIMCA, ce fut l'arrivée en Suisse, à la demande de l'ACS et du DAS. Nous grandissions, ma soeur et moi. Ma mère nous avait un jour menacé de venir nous chercher au collège habillée en gitane et couverte de haillons, si nous persistions à porter nos jeans troués et largement déchirés... Comme nous la savions parfaitement capable de le faire, nous avions prudemment réduit nos excentricités... En prêchant le faux pour savoir le vrai, elle parvenait toujours à savoir à peu près où nous en étions ma soeur et moi...
A peu près...
A la faveur d'un projet de mon père, elle était devenu spécialiste en histoire des Caraïbes et de la Marine à voile... Les Frêres de la Côte n'avaient plus de secrets pour elle et ils lui avaient permis d'écrire plusieurs nouvelles, et un grand roman, que je publierai un jour...
Puis elle avait connu la douleur de perdre l'homme de sa vie, puis sa fille... Courageusement, a 80 ans, elle avait pris le relais dans l'éducation et l'amour de ses petits enfants. Jusqu'à ses dernières années, elle était aussi hospitalière à Lourdes et jusqu'à ses derniers mois, elle gèrait la librairie d'une association d'entraide, rachetant, triant, revendant tous ces bouquins qu'elle aimait tant.
Aujourd'hui ses petits enfants sont assez grands et elle est partie hier.

Commentaires

Beau et émouvant message, Philippe.
A travers elle, vous rendez hommage à toutes ces grandes Dames qui, au-delà des souffrances et des injustices, ont apporté ces indispensables doses de Bien qui permettent de ne pas désespérer de la Vie et de l'Homme.
Honneur à votre maman, mon ami, avec toute ma sympathie.

Écrit par : Blondesen | 29/11/2009

Merci à Vous, Blondie, et merci pour votre excellent courage qui lui aussi redonne espoir en l'Homme.

Écrit par : Philippe Souaille | 29/11/2009

Très beau portrait, vrai et émouvant. Merci, Philippe, pour cette évocation. Bonne journée.

Écrit par : Jmo | 29/11/2009

Un très beau blog, sur le suicide et sur la perte d'un enfant par une mère, écrite par une enseignante genevoise dont le fils, élève surdoué, a choisi d'en finir à quelques mois de la matu...
http://konseledize.blogspot.com/

Écrit par : Philippe Souaille | 29/11/2009

Bien que je ne l'ai pas connu, en lisant ces quelques lignes, votre mère a su laisser les traces de son courage et de sa générosité, derrière elle.

En pensées avec vous, amicalement, Julien.

Écrit par : Julien Calame-Rosset | 29/11/2009

Beaucoup de tendresse dans cet hommage. Toute ma sympathie.

Écrit par : noelle ribordy | 30/11/2009

En pensées et en prières avec toi dans ces moments difficiles - nous gardons un un très bon souvenir des deux femmes du clan, le courant avait passé instantanément entre nous. Bien à toi, Kadhy + Jean-Blaise

Écrit par : JEAN-BLAISE GILLIOZ | 30/11/2009

@ Philippe Souaille,

Texte très émouvant ...

Bien à vous !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 02/12/2009

bonjour et merçi philippe pour cette courageuse mére que tu a eus et qui a pris soins de toi que tu nous témoigne son courage d une vie qui n a pas toujours etait rose je te remerçie d avoir etait mon témoin de mariage en 1997 a cluses jean philippe

Écrit par : raynaud | 23/12/2009

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