15/12/2009

La fin de ce que l'on appelait le secret bancaire

La mort de Philippe de Weck, très grand Monsieur de la banque helvétique (respect à ses enfants et petits enfants) souligne comme un point d'exclamation la fin d'un monde, celui du secret bancaire tel qu'on l'a connu. La succession si rapprochée d'affaires spectaculaires au Liechstenstein, aux Etats-Unis, en Italie et maintenant en France, ne répond pas seulement à la loi des séries. Elle signifie la fin d'une ère et il est parfaitement inutile d'espérer pouvoir l'éviter: le système ancien se délite par tous les ports.

Il incombe aux patrons et propriétaires de banques, ainsi qu'aux politiques, de préparer l'avenir - qui peut être radieux - sans s'apesantir sur des combats d'arrière garde, qui vu de l'étranger, ou d'un simple point de vue moral, frisent le ridicule. Accueillir l'évasion fiscale d'un pays étranger, quel que soit le taux d'imposition pratiqué (et entre parenthèse, pour les classes moyennes françaises, il est moins élevé que pour les classes moyennes helvétiques) c'est faire du recel de biens volés à l'Etat en question. Des Etats qui sont en principe des Etats de droit, qui plus est démocratiques, dont le choix qu'ils font de leur fiscalité ne regarde qu'eux.

Pousser de hauts cris pour l'utilisation d'un listing volé quand on vit soi-même de l'argent dérobé à ces Etats, c'est un peu gonflé. C'est certes un argument juridique, mais la Suisse s'est abritée durant des années dérrière le fait qu'elle ne reconnaissait pas la soustraction fiscale comme un délit pour éviter de collaborer avec les justices étrangères. Avec la même mauvaise foi, les Etats étrangers pourraient fort bien expliquer demain que ces données devant leur être connues, selon leurs lois, les leur fournir n'est pas délictueux... On est là dans un processus de guerre économique, dans laquelle la Suisse est tout sauf neutre. Et la guerre n'est jamais jolie.

Stigmatiser les frontaliers est assez malvenu. Si j'ai bien compris, l'informaticien monégasque habitait Genève, et pas en France voisine. Où habitent par ailleurs quelques employés de banque suisses de très haut niveau. De même que des milliers d'étrangers, à Genève, gèrent des comptes issus notamment de leurs pays d'origine. Ne serait-ce que pour des questions de langue et de contacts. En général, ils gagnent suffisament bien leur vie, disposent de suffisament de sens moral (ou plus exactement de fidélité à leurs engagements professionnels, parce que dans certains cas, la notion de sens moral se discute) et se plaisent assez à Genève, pour ne pas avoir envie de monnayer leurs secrets dans leurs pays d'origine. D'autant que dans certains pays, cela pourrait être extrêmement dangereux, même si la Suisse, et certaines banques plus que d'autres, font effectivement la chasse aux comptes mafieux.

Cette guerre, la Suisse ne peut pas la gagner, si elle campe sur ses positions. Nous ne sommes plus dans un monde où l'argent peut dormir dans un coffre, même si c'est ce que font beaucoup de détenteurs discrets en ce moment: liquéfier leurs valeurs et les enterrer dans un coffre. Le temps que ça passe. Certains banquiers même les conseillent en ce sens, y compris pour tenter d'arracher des clients au concurrent d'à côté... La guerre, vous dis-je... Mais tôt ou tard, il va falloir réintégrer les circuits économiques et financiers mondiaux, au moins pour les grosses fortunes. La Suisse et ses banques seront obligées d'en passer par les diktats des principales économies de la planète, si elles veulent continuer d'avoir simplement le droit de jouer.

Ce n'est pas une catastrophe, on l'a dit et redit. Les places financières helvétiques, et genevoise en particulier, ont de solides atouts à faire valoir, en dehors du secret bancaire (ou de ce que l'on appelle ainsi). En acceptant l'échange automatique d'informations, on met fin à la guerre et l'on entre dans une ère nouvelle, celle de la concurrence. Où le choix d'une fiscalité légère sur les bonus des banquiers, par exemple, pourrait renforcer nos positions, à l'heure où les petits génies de la finance vont tous vouloir fuir Londres et Paris... Mais ce n'est de loin pas notre seul atout. La confidentialité en est un autre. Car si les données sont communiquées au fisc d'origine, elles ne sont pas pour autant répandues sur la place publique.

 

Commentaires

Les banquiers suisses (et les politiques qui les soutiennent) sont un peu comme les Romains avant la mort de l'Empire, ils savent leur fin proche, mais ne peuvent pas l'admettre, ou espèrent pouvoir en tirer un parti (comprendre un pouvoir).
L'ennui, c'est qu'ils nous entraînent dans leur chute...
Mais il n'y a pire sourd qui ne veut entendre.

Écrit par : Anne-Marie Brunner | 15/12/2009

Mme Brunner, les banquiers du moins certains d'entre eux et non des moindres sont loin d'être Romains décadents que vous décrivez. Il y a longtemps qu'ils ont compris dans quel sens avançait l'histoire et qu'ils s'y préparent. Et les politiques avec eux.
Pourquoi croyez-vous que les lois suisses anti-blanchiment sont quasiment les plus strictes du monde ? Ou que la banque Pictet, la plus grosse des banques privées, gère aujourd'hui davantage de fonds institutionnels (caisses de pension et autres, tout ce qu'il y de plus légaux et déclarés) que de fonds privés ? Certes, quelques uns n'ont pas encore compris. Et puis il y a les clients, à qui l'on a vendu un service, parfois depuis des décennies, que l'on n'est aujourd'hui plus en mesure d'assurer.
L'honneur commande de ne pas les laisser tomber sans leur trouver des solutions équitables. Il est d'ailleurs intéressant de noter que si toutes les informations qui transpirent de cette affaire sont correctes, la liste du Ministre français du budget ne contiendrait pas 3000 noms, mais 4000... Sauf qu'ils seraient à priori tous clients de la même banque britannique. Ce qui parait beaucoup, mais pourrait signifier aussi que les clients des autres banques sont, pour l'instant, tranquilles.

Écrit par : Philippe Souaille | 15/12/2009

J'ai dû mal vous lire... il me semblait que vous pensiez bon et vous encouragiez le monde financier (et les politiques...) suisse à procéder à son "aggiornamento" (voire son "risorgimento", si on se place sous un angle politique). Ce que pour ma part, j'approuve.
Mais peut-être n'ai-je pas compris.
Bien contente d'apprendre que certains banquiers sont sur cette ligne. Malheureusement, en ce moment, on les entend et les voit peu.

Écrit par : Anne-Marie Brunner | 15/12/2009

Non, vous ne m'avez pas lu de travers, mais dans le grand chambardement en cours, il y en a qui sont à l'avant-garde, sans trop oser le dire, et d'autres qui trainent les pieds. Voir les adossent au mur.
Si ceux qui ont compris la situation depuis longtemps ne le clament pas plus fort, c'est que les pesanteurs sont encore lourdes et qu'il ne fait jamais bon être le guetteur qui alerte, contre lequel la vindicte populaire pourrait se retourner.
Car ce changement de paradigmes va se payer cher en termes d'emploi et de rentrées fiscales notamment. Et qu'il est fort commode d'accuser l'étranger tout en qualifiant de traitres ou de défaitistes ceux qui osent dire la vérité.
A savoir que notre prospérité financière était en partie (mais en partie seulement) basée sur la transgression des lois du reste du monde... Et que le reste du monde s'étant réveillé, on aura beau faire voter tout ce que l'on voudra et inscrire le secret bancaire dans la constitution, on n'arrivera, au mieux qu'à bâtir un super coffre-fort coupé du reste du monde, donc assez peu rentable.

Écrit par : Philippe Souaille | 15/12/2009

Bien d'accord avec vous. Alors, poussons à la roue, avec nos moyens.
Bonne soirée

Écrit par : Anne-Marie Brunner | 15/12/2009

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