13/01/2010

Haïti, l'ingénieur qui avait tout prévu !

Il est actuellement impossible de prévoir le déclenchement d'un tremblement de terre à temps pour avertir les populations de manière efficace. Ce contrairement à un tsunami, qui parcourt les mers assez lentement pour évacuer les zones côtières. Bien des pays tentent d'y parvenir, à commencer par les japonais qui mesurent les plaques tectoniques au millimètre par satellites.

Il semble néanmoins que l'ingénier géologue haïtien Claude Prepetit, se fondant sur des études géologiques et historiques (l'ìle a connu de nombreux séismes, notamment au XVIIIème siècle) avait remis récemment au gouvernement haïtien un rapport soulignant les risques d'un tremblement de terre à court terme, suite aux inondations catastrophiques de ces dernières années qui ont miné les sols. Las, ce rapport est resté dans un tiroir. Il est vrai que d'adapter les bâtiments d'une ville de 2 millions d'habitants dans l'un des pays les plus pauvres de la planète pouvait sembler exorbitant.

On est actuellement sans nouvelle de cet ingénieur brillant et visionnaire

Voici la conclusion de son rapport. je suis sûr qu'elle intéressera au plus haut point notre ami Géo, hydrologue expert et blogueur confirmé :

 

Qu’en est-il des récentes petites secousses enregistrées dans le pays ?

 

De faibles secousses sismiques ont été ressenties dans plusieurs coins du pays durant la période des inondations catastrophiques. Bien que les inondations soient d’origine météorologique et les séismes, d’origine géophysique, il semblerait qu’il existe un lien entre ces deux phénomènes naturels.

Le rôle des fluides dans le déclenchement du processus sismologique est aujourd’hui un sujet de grand intérêt dans les milieux scientifiques américain et européen. Il a été en effet démontré que dans un environnement géologique caractérisé par la présence de failles sismiques, de bassins sédimentaires assez profonds et de réseau karstique bien développé, c’est-à-dire un environnement calcaire marqué par des trous de dissolution, des grottes et des cavités souterraines issus des réactions chimiques entre l’eau de pluie chargée de gaz carbonique et le carbonate de calcium (calcaire), de petites secousses sismiques, de faible magnitude (M < 4 ), peuvent prendre naissance à une très faible profondeur lors d’un événement météorologique exceptionnel marqué par des inondations susceptibles de remplir les réservoirs karstiques. Trois mécanismes seraient à l’origine de ce processus :

 

  • Une augmentation des contraintes élastiques dans le sol suite au remplissage des réservoirs karstiques ;

  • Une augmentation de la pression de l’eau interstitielle en réponse à l’accroissement des contraintes élastiques ;

  • Des variations de pression de l’eau interstitielle dues à la migration de l’eau dans la zone hypocentrale.

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La présence d’une quatité importante d’eau dans une couche géologique superficielle aurait des conséquences sur les vitesses de propagation des ondes de compression (P) et de cisaillement (S) qui sont à l’origine des vibrations du sol.

 

Les zones dans lesquelles les secousses ont été ressenties, à savoir Fond Parisien, Delmas, La Boule, Port-au-Prince, Carrefour, etc. sont caractérisées par la présence de la faille sismique Pétion-Ville / Tiburon, de formations sédimentaires meubles et d’un réseau karstique marqué par l’écoulement souterrain des rivières de Fond Verettes et de Fermathe ou Rivière Froide. L’événement météorologique exceptionnel se traduit par la tempête tropicale « Fay » du 15 au 17 août, l’ouragan « Gustav » du 24 au 27 août, la tempête tropicale « Hanna » du premier au 4 septembre et l’ouragan « Ike » du 6 au 8 septembre qui ont pu déverser chacun en moyenne 300 mm d’eau sur le Département de l’ouest, soit au total environ 1200 mm d’eau en moins d’un mois, alors que ce total représente, pour le Département, la moyenne d’une année. Tous ces systèmes porteurs d’eau auraient rapidement saturé les sols et provoqué le remplissage des réservoirs karstiques s’étendant le long de la faille active, déclenchant par la suite les secousses telluriques à une très faible profondeur, suite à une augmentation des contraintes hydrostatiques. Les vibrations dues aux petits séismes vont à leur tour provoquer le glissement des versants saturés d’eau et dépourvus de végétation. Voilà pourquoi on associe assez souvent inondations, secousses sismiques et glissements de terrain durant les grandes périodes pluvieuses en Haïti. Nous pouvons alors avancer que ces secousses sont tout à fait conjoncturelles, elles sont dues à des conditions géologiques particulières et des événements météorologiques exception-nels. Toutefois le processus normal d’accumulation d’énergie en profondeur se poursuit inexorablement et seule une activité de recherche scientifique peut établir la relation existant entre ces petites secousses superficielles conjoncturelles et les grandes secousses à venir.

 

En guise de conclusion

 

Les tremblements de terre dans le pays d’Haïti-Thomas, serait-ce un mythe ou une réalité ? La question ne se pose même pas, car la menace sismique au niveau de la plaque caraïbéenne, en général, et de l’île d’Haïti, en particulier, est plus qu’une réalité. Sans vouloir adopter une attitude systématiquement pessimiste ou alarmiste, je refuse toutefois de me baigner dans l’illusion que les secousses sismiques désastreuses ne se produiront que chez les autres. Un peuple sans mémoire, dit-on, est un peuple sans avenir. A nous Haïtiens de prendre dès aujourd’hui des mesures de mitigation pour limiter les dégâts comme les autres pays de la plaque caraïbéenne, particulièrement Porto Rico, Martinique et Guadeloupe, le font pour préserver les vies et les biens de leurs populations. Caveant consules !

 

Ce rapport a été publié par le

 

LABORATOIRE NATIONAL DU BÂTIMENT ET DES TRAVAUX PUBLICS

Delmas 33, Rue Louverture # 27, Port-au-Prince, Haïti

Telephone : (509) 511 0477 / 510 7880 / 210 1574 à 210 1577

Couriel : lnbtp@lnbtp.gouv.ht


Commentaires

"de petites secousses sismiques, de faible magnitude (M < 4 ), peuvent prendre naissance à une très faible profondeur lors d’un événement météorologique exceptionnel marqué par des inondations susceptibles de remplir les réservoirs karstiques"
Ce ne sont pas les gens de Bâle qui vous diront le contraire. Mais pour le séisme qui vient de se produire, son épicentre se situait à 8-10 km, ce qui met la météorologie hors de cause (entre 240°C et 3 Kb de pression...).
Cela dit, que faire face à ce genre de danger ? Qui va vraiment en tenir compte ? Mon collègue a passé quelque temps dans la autrefois charmante ville de Rabaul, Nvelle Irlande, 20'000 habitants, très joli hôtel. Il a des photos... Aujourd'hui recouverte par 10 m de laves.
Est-ce que les gens désertent les abords du Stromboli ?

Écrit par : Géo | 13/01/2010

Vous avez raison, Géo. Il est cependant intéressant de noter qu'avec une magnitude de 7,3, ce tremblement de terre, présenté comme "d'une puissance exceptionnelle", est en réalité le moins puissant de tous les gros tremblements de terre très meurtriers enregistrés depuis un siècle. Mais si les premières estimations des autorités haïtiennes se concrétisent, il serait malheureusement parmi les plus meurtriers. La faute à une absence totale de précautions, et de moyens bien sûrs, ainsi qu'à une urbanisation totalement désordonnée.
Ce qui pourrait être le point de départ de nos débats habituels, mais je vous propose cette fois d'en rester là.

Écrit par : Philippe Souaille | 13/01/2010

Certes, certes, je comprends bien. Mais laissez moi dire tout de même que mieux vaut recevoir sur la tête le toit d'une cabane de bidonville que celui d'un immeuble mal construit comme cela a été le cas en Anatolie.
S'il faut faire des progrès, que cela soit au moins dans le bon sens...

Écrit par : Géo | 14/01/2010

Mon collègue m'a raconté comment le BRGM, pour lequel il travaillait à l'époque, a perdu deux géologues vers 79 en Iran. L'un des deux était son chef de mission...
L'histoire se passe dans un petit hôtel proche du désert du centre de l'Iran. En pleine campagne d'exploration et de cartographie. Deux géologues préparent le programme du lendemain avec deux pilotes d'hélicoptères, devant une table sur laquelle des cartes sont ouvertes.
Une légère secousse se fait sentir. Les pilotes décident de sortir immédiatement, les géologues veulent prendre le temps de replier et ramasser leurs cartes. L'hôtel s'est affaissé sur lui-même quand la secousse principale est arrivée, avec encore les deux géologues à l'intérieur. Un employé iranien s'est sauvé en se mettant dans l'encadrure d'une fenêtre au 1er...Les pilotes sont partis chercher leur hélico à partir duquel ils ont pu contacter les autorités..
Moralité : sortir dès la 1ère alerte...
Et pour en revenir aux commentaires précédents : habitant normalement le Chablais, s'il fallait qu'on sorte à chaque fois qu'on ressent une légère secousse...
Et pourtant, une fois ou l'autre, ce sera la bonne. Bonjour les spécialités chimiques de Ciba, le phosgène en particulier, bonjour les raffineries à Khadafi...
Vus tous ces dangers, pour répondre à Gorgui, la seule solution est de changer de planète. Encore que...

Écrit par : Géo | 14/01/2010

"Mais laissez moi dire tout de même que mieux vaut recevoir sur la tête le toit d'une cabane de bidonville que celui d'un immeuble mal construit comme cela a été le cas en Anatolie."

Mais la cabane de bidonville est beaucoup moins vulnérable au séisme qu'un immeuble en dur, pas forcément mal construit : la cabane accompagne le mouvement et tient, l'immeuble en dur y résiste - s'il n'est pas aux normes antisismiques - et casse.

Écrit par : Scipion | 15/01/2010

Scipion@ Et que voulais-je dire d'autre ???
Et ce n'est pas par hasard que j'insistais là-dessus, parce qu'un immeuble anti-sismique, c'est beaucoup plus cher qu'un immeuble normal. L'immeuble doit être conçu comme une coque, et non des dalles supportées par des piliers, système qui ne supporte pas les cisaillements. Le Corbusier était le plus mauvais architecte du monde, puisque c'est son invention...

Écrit par : Géo | 15/01/2010

D'un autre côté les constructions des caraïbes sont adaptées au climat et aux moyens. Ainsi les maisons sont très souvent bâties sans fondation, sur pilotis (souvent de simples colonnes en parpaings de béton empilés, voire en brique), ce qui permet d'éviter les inondations, les bestioles nuisibles diverses (sauf les volantes) et de rafraichir l'ensemble plus commodément. Mais évidemment, en cas de tremblement de terre, les pilotis s'effondrent, avec ce qu'ils soutiennent !
Pour ce qui est des bidonvilles et des cases de fortune, un toit en tôle ondulée peut être très coupant lorsqu'il s'effondre (ou s'envole durant un cyclône) et les maisons "coupdemain" bâties de bric et de broc, n'ont pas la souplesse et la structure d'un roseau. Le souffle des tornades suffit à les éparpiller et les vibrations des tremblements de terre à les jeter au sol.

Écrit par : Philippe Souaille | 16/01/2010

A lire sur le sujet (pdf de 2002 consacré au risque sismique en Haïti) :
http://www.bme.gouv.ht/alea%20sismique/Alea_sismique%20HAITI.pdf

Écrit par : Cassandre | 16/01/2010

Il semble que la situation de Port-au-Prince soit simplement catastrophique géologiquement parlant. Vont-ils le reconstruire au même endroit et attendre le prochain séisme ? C'est plus que probable. Voyez San Francisco...
La Terre devient trop petite par rapport à sa population. Voyons déjà ce qui va se passer avec les gens qui ont eu la bonne idée de coloniser le delta du Gange, les Maldives, Tuvalu etc...

Écrit par : Géo | 16/01/2010

C'est bien les constructions qui tuent les gens lors de tremblement de terre bien pus que le tremblement de terre lui- même.

Voilà une occasion pour les japonais experts en construction anti-sismique, de mette leurs savoir faire pour la reconstruction du pays. Mais la volonté politique sera-t-elle au rendez-vous ?

D.J

Écrit par : D.J | 16/01/2010

La volonté politique et les moyens financiers. Si on reconstruit une zone pareille en bâtiments anti-sismiques, cela ne ressemblera à rien sur le plan sociologique. Les solutions techniques ne valent rien par elles-mêmes. Et ça, c'est toute l'expérience de l'hydraulique rurale qui le prouve...
Haïti est submergée par des gangs de toute sorte et ces gens accapareront les nouveaux quartiers reconstruits en deux temps trois mouvements. Qui veut de cela ?

Écrit par : Géo | 17/01/2010

Et juste un petit détail en passant. Si cette théorie des effets de la météorologie sur la sismique se vérifie, n'achetez pas votre maison à Bex. L'extraction du sel, 50'000 t par an, s'y fait en injectant de l'eau qui revient chargée de sel. Sel qui sert de ciment à la "brèche salifère" et qui représente en moyenne 20% de son volume. Calculez le volume des terrains destabilisés chaque année...

Écrit par : Géo | 17/01/2010

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