17/01/2010

Haïti : devenir adulte affronter les réalités en face

J'ai un ami réalisateur vietnamien, né comme moi en France en 1954, l'année de Dien Bien Phu. Nos parents ont ensuite quitté la France, lorsque nous avions 6 ans. Les miens pour la Suisse, pour y construire un centre d'études sur la sécurité routière. Les siens, militants communistes, pour Hanoï, pour y construire le socialisme. Cela aurait presque pu être l'inverse, et je travaillerais alors à la RTVN, mais ce n'est pas le sujet.

Le jour où je l'ai complimenté pour les compétences militaires de Giap et de l'oncle Ho, il m'a répondu: « C'étaient de grands chefs de guerre, mais ils n'ont jamais su gérer la paix ». J'y repense ses jours au sujet d'Haïti. Et je songe aussi à ma réaction fin 75, lorsque j'ai débarqué en Martinique, pour y effectuer le terrain de mon mémoire d'ethnologie. Je logeais chez un conseiller municipal, trotskyste, de la seule commune de France alors gérée par des trotskystes, l'Ajoupa Bouillon. Je venais moi-même de quitter la LCR quelques mois auparavant, et restais marqué par l'idéal révolutionnaire. J'étais choqué, outré même, parce que le grand oeuvre de cette municipalité potentiellement révolutionnaire consistait... à refaire les trottoirs !

Il se trouve que ceux-ci avaient grand besoin d'être refaits, avec les pluies tropicales qui dévalaient le bourg, bâti sur le flanc de la Montagne Pelée. Et le maire Edouard Jean-Elie fut réélu à de multiples reprises. La seule fois où il faillit perdre son siège, c'est lorsque son adjointe, membre du PPM d'Aimé Cézaire, avait profité de son absence d'une année en France pour maladie pour... refaire une nouvelle fois les trottoirs, mais en mieux et pour moins cher !

Je caricature à peine et ce qui peut sembler clochemerlesque est en fait le fondement de la politique: s'occuper des besoins des gens, ici et maintenant. Quel rapport avec Haïti ? Cette île magique des grandes Antilles a donné naissance à de grands chefs de guerre. Ainsi qu'à des artistes de génie. Et sans doute aussi à des bâtisseurs, sauf que ceux-ci n'ont jamais eu accès au pouvoir, resté entre les mains des guerriers. Ou plus exactement, comme me le suggère ma compagne, entre les mains des hommes providentiels qui au choix se croient et/ou se prétendent:

    • investis d'une mission divine

    • capables de résoudre tous les problèmes du peuple

    • supérieurs aux autres...

pour lire la suite de ce long post - notamment un résumé de l'histoire d'Haïti et de l'esclavage, il faut cliquer ci-dessous, qui est l'adresse du blog lié à mon dernier film:

http://www.lesecretdesdieux.ch/blog/?p=18

Commentaires

« Et sans doute aussi à des bâtisseurs, sauf que ceux-ci n'ont jamais eu accès au pouvoir, resté entre les mains des guerriers. »

Et sans doute aussi des prix Nobel de médecine, chimie, et physique potentiels, sauf que ceux-ci n'ont jamais eu accès à l'école obligatoire.

Si vous voulez affronter les réalités en face, il faudrait commencer par voir que les Haïtiens de l'après-reconstruction seront exactement les mêmes que ceux du 11 janvier et que le pouvoir politique sera synchrone puisque, comme on dit, les peuples ont les gouvernements qu'ils méritent.

De tous les témoignages dont j’ai eu connaissance, le plus révélateur me paraît être celui de Zéphyrin Ardouin, le commandant des sapeurs-pompiers de Cap-Haïtien, qui, arrivé à Port-au-Prince sept heures après le séisme, découvre les pompiers d’une caserne à 100 m des ruines de l’Université et qui n’ont pas bougé, en attendant des… ordres (sept heures donc, après le séisme). Commentaire de Zéphyrin : « Je sais, c’est bizarre. Mais tout le pays est bizarre. »

P.S. - Il est assez intéressant de comparer l'évolution du PIB/hab (en dollars internationaux Geary-Khamis de 1999) entre la République dominicaine et Haïti. Entre 1950 et 2001, l’indice a été multiplié par 3,6* en République dominicaine – ce qui n’est pas brillant pour la période – et il a régressé de 25,3 % en Haïti.

Pour découvrir une performance aussi mauvaise – l’Afghanistan étant hors concours -, il faut aller chercher l’autre pays de la planète peuplé de descendants d’esclaves, le Liberia où le recul n’a été « que » de 19,2 %***. Ce n’est pas forcément un hasard ou une coïncidence.

* De 1'027 à 3’651

** De 1'051 à 785

*** De 1'055 à 846

Écrit par : Scipion | 18/01/2010

Comme d'hab, vous dites des bêtises Scipion, et visiblement n'avez jamais mis les pieds en Haïti. C'est sans doute le plus grand drame de ce pays que d'avoir justement, une éducation largement diffusée et des élites brillantes, mais inemployées. On les retrouve, malheureusement, expatriées un peu partout dans les Amérique, en Europe ainsi qu'en Afrique où ils sont employés comme enseignants et coopérants.
Haïti, sans richesse autre que sa main d'oeuvre, n'a jamais pu en tirer parti, parce que se refusant - de par son histoire - à faire ce que font les pays émergents, y compris les ex-pays communistes: l'exploiter honteusement. Quand pris à la gorge les gouvernements successifs finissaient par s'y résoudre, un soulèvement populaire les en empêchait. Et l'Occident ne l'a jamais aidé, en la condamnant aux dépens d'une dette faramineuse, accompagnée d'un blocus serré !
C'est une sorte de résumé de la grande contradiction que les altermondialistes voudraient imposer aux pays en développement: nous rejoindre dans les délices d'une économie avancée, mais sans passer par le stade exploitation du prolétariat qui a permis à nos pays de passer de l'exploitation des mômes de 10 ans 15 heures par jours dans les mines il y a 150 ans à la sécurité sociale et à l'AVS.
Même bien éduqué, un pays ne peut pas passer d'une économie agricole à 95% à une économie moderne sans investissements considérables. Après, bien sûr qu'il y a des phénomènes tels que ceux décrits par ce pompier. Mais ils ne sont qu'une facette de la réalité. Le peuple haïtien a plus d'une fois prouvé ce dont il était capable, par exemple en mettant dehors successivement les anglais, Napoléon et enfin les USA entre les deux guerres mondiales. Excusez du peu, seuls les vietnamiens ont un tel palmarès.
Avec comme je le dis dans ce texte, le même problème: d'excellents chefs de guerre, ombrageux et inflexibles, qui font de l'ombre aux humbles bâtisseurs de paix.

Écrit par : Philippe Souaille | 18/01/2010

De fait, je ne suis jamais allé en Haïti, et je n'irai jamais, c'est un des rares pays que je n'ai aucune envie de connaître.

"Comme d'hab, vous dites des bêtises Scipion..."

Sûrement, mais c'est tellement conforme à l'image que ce pays donne de lui-même qu'à côtés de mes "bêtises" vos dithyrambes atteignent au surréalisme. Et cela soulève plus de questions que ça n'en résout. Pourquoi, par exemple, après avoir écrasé l'armée américaine, les forces haïtiennes n'ont-elles pas poussé leur avantage jusqu'à la capitulation de la garnison de Los Angeles ?

Et malgré tout, je persiste à croire que même historiquement "explicable", l'impéritie reste l'impéritie. Finalement le pourquoi est assez secondaire, parce que le connaissant, on n'y trouve pas les clefs qui permettraient de s'en sortir... Ce qui fait que la seule certitude qu'on ait, c'est que Haïti sera toujours dans vingt, trente, cinquante ou cent ans, l'un des pays les plus pauvres de la planète

J'aurais espérer un petit quelque chose sur la comparaison Haïti-République dominicaine, mais je pense avoir compris que le pays voisin a eu la chance extraordinaire de ne pas avoir d'émules d'Alexandre le Grand, César et Napoléon et Clausewitz...

Écrit par : Scipion | 18/01/2010

Lisez donc la suite de mon texte Scipion, si vous savez cliquer sur un lien ? Les Haïtiens ont repoussé le corps expéditionnaire français, puis les 70 000 grognards de Napoléon. Ils ont largement aidé Bolivar à libérer l'Amérique latine, en lui fournissant conseils, expertise, camps d'entraînement et hommes. Il est vrai que leurs officiers avaient transité par les troupes napoléoniennes. Accourus au siècle suivant, les Etats-Unis ont abandonné le terrain après 19 ans d'occupation, parce que la situation devenait intenable. Les Haïtiens ont aussi inventé le terme d'auto-détermination, dans leur constitution de 1805. Ce qui ne les a d'ailleurs pas empêché de conquérir Santo-Domingo, qu'ils ont conservé durant 20 ans, avant que les planteurs espagnols, profitant d'une succession de révolutions de palais ne regagnent leur autonomie.
En fait par certains côtés, ils ressemblent à la Suisse primitive, pauvre et sans ressources, mais très sourcilleuse de ses libertés, dotée de quelques villes patriciennes où l'on écrivait des livres... entourées de beaucoup de misère.
Le génie helvète, que vous aimez tant mettre en avant, Scipion, a mis six siècles à émerger de la misère, des famines et des conflits. Alors laissez un peu de temps aux Haïtiens.

Écrit par : Philippe Souaille | 18/01/2010

Mc carthysme, guerre froide et lutte anti-communiste, Scipion, ces choses que vous aimez tant sont à l'origine de l'accession au pouvoir en Haïti, en 1957, d'un certain Docteur Duvalier. AVEC la bénédiction, et même le soutien actif de Washington, alors en proie à la chasse aux sorcières. Il s'agissait d'empêcher à tout prix la contagion communiste depuis l'île voisine de Cuba où elle avait pris pied.
C'était d'autant plus urgent en Haïti que la bourgeoisie mulâtre, historiquement moderniste, démocrate et francophone, comptait depuis quelques années de brillants intellectuels communistes en son sein. Comme Jacques Roumain dont parle JN Cuénod dans son blog. Et ce n'est donc pas un hasard si c'est un membre de la bourgeoisie noire, ennemie héréditaire et historiquement ancrée dans ses valeurs traditionnalistes, comme le vaudou, qui a obtenu le soutien de l'Oncle Sam.
Sauf que François "Papa Doc" Duvalier va déraper et transformer l'île en boucherie à ciel ouvert. Sous son règne et celui de son fils, le pays va subir 29 années de souffrance et de violences... Tellement de violence que Washington, revenu du Mccarthysme, se démarquera à plusieurs reprises. Le monstre lui échappait, comme lui échappera plus tard Ben Laden.
Le retour à la normale sera très long et cahoteux, marqué notamment par la très violente période "Titide", qui par bien des points rappelait Duvalier père. Pourquoi les choses ont-elles tournées ainsi en Haïti, alors qu'à Santo-Domingo, dans l'autre moitié de l'île, les mêmes causes (un dictateur anti-communiste mis en place par Washington), produisait des effets différents ?
A vrai dire, si la 2ème moitié du XXème siècle fut sans doute pour Haïti la pire de son histoire, la République Dominicaine a bénéficié d'un décalage dans le temps. Trujillo, l'horrible dictateur qui fit par exemple assassiner 15 000 travailleurs Haïtiens, perdit le pouvoir en 61, ce qui fut suivi d'une longue à peu près démocratique succession d'alternances entre son successeurs désigné, Balaguer et les leaders du PRD, socialiste. Mais la plus grosse différence entre les deux parties de l'île, c'est l'absence à Santo-Domingo, de la rivalité violente qui divise les familles noires et mulâtres au sein de la classe possédante haïtienne. Les leaders noirs accusant systématiquement les mulâtres de spolier le peuple (ce qui n'est pas faux), sans jamais parvenir à développer une quelconque alternative lorsqu'ils obtiennent le pouvoir.

Écrit par : Philippe Souaille | 19/01/2010

Merci pour ce brillant résumé, Ph.Souaille (non, ce n'est pas de l'ironie). Vous prétendez à partir de cela être d'accord avec Holenweg, qui demande une solidarité accrue avec Haïti pour la suite. Comment ne pas voir pourtant que Haïti était déjà depuis longtemps un pays où se concentrait l'aide internationale et que cela n'amène à rien* ? Est-ce à nous alors de faire de l'ordre politiquement, c'est-à-dire, de facto et de jure, de recoloniser Haïti ?
C'est bien ce que les USA ont l'intention de faire, semble-t-il. Pas par charité, simplement pour s'éviter encore plus d'immigration sauvage haïtienne...

Écrit par : Géo | 19/01/2010

Géo, je ne lis pas la même chose que vous dans le texte d'Holenweg. Il ne réclame pas davantage d'aide, égratignant au passage, à raison, la course indécente que se livrent notamment la France et les Etats-Unis, pour la Reconquista, mais une aide mieux ciblée, orientée vers le soutien aux Haïtiens dans leurs efforts ultérieurs vers non pas la re-construction, mais la construction, tout simplement, des structures d'un pays moderne.
Haïti a les moyens d'être un nouveau dragon, à la manière des pays asiatiques, même si ce n'est probablement pas ce que souhaite Holenweg. Il lui faut simplement pour cela vaincre les démons qui la minent. Dont les loas vaudous ne sont pas les moins nuisibles. C'est le sens du message que j'ai délivré depuis quelques jours dans des blogs africanistes et caraïbes, ce qui me vaut quelques débats soutenus, vous l'imaginez.
Est-ce de la recolonisation ? Je ne sais pas. Je suis de moins en moins partisan du droit d'ingérence. Je considère que chaque région du monde a le droit de se gérer comme elle l'entend, le reste du monde ayant cependant le droit, voire le devoir de n'échanger avec elle que si certains critères sont respectés. L'ingérence par boycott interposé, en quelque sorte, dans le cadre d'une mondialisation économique et politique assumée, telle que je la prône dans mon livre.
Le rôle de gens comme moi (ou comme Holenweg) en tant qu'individus, ou même que groupes politiques n'est cependant en rien de la recolonisation. Il n'est question que d'analyses et de conseils. Libres aux haïtiens de les entendre ou pas. Comme le dit Holenweg, c'est en leur sein qu'ils trouveront la solution. Je suis intimement persuadé qu'ils en ont toutes les capacités.

Écrit par : Philippe Souaille | 19/01/2010

Les commentaires sont fermés.