17/02/2010

De Frattini à Merz...

Les anti-européens de ce pays se délectent évidemment de l’incroyable saillie de l’Italien Frattini qui prend le parti de Kadhafi contre la Suisse. Ils ont tort, car c’est tout simplement la démonstration par l’absurde de l’imbécilité des égoïsmes nationaux qui fondent notre monde westphalien (le Traité de Westphalie, à la fin de la Guerre de Trente Ans, datant historiquement la naissance des Etats-Nations). C’est la preuve éclatante des dégâts que ces égoïsmes occasionnent en faisant passer l’intérêt national avant tous les autres. Avant la morale, avant la démocratie, avant l’intérêt général, qu’il soit européen, occidental ou mondial…

L’édification d’un mode de gouvernance globale et démocratique fait figure aujourd’hui d’utopie mais c’est pourtant la seule réponse intelligente et efficace aux problèmes de la planète. Selon les sondages effectués en 2005 et 2006, dans cinquante pays riches et pauvres, les deux tiers des terriens souhaitent un tel gouvernement… mais beaucoup le perçoivent comme un rêve.

Or il existe aujourd’hui suffisamment de démocratie dans le monde, notamment dans les pays les plus puissants, pour qu’à terme, une telle volonté populaire s’impose au sommet de la pyramide, qui d’ailleurs n’est pas forcément contre, en dehors de quelques nationalistes étroits. Les modalités restent bien sûr à inventer, mais ce rêve d‘une nouvelle frontière mondiale n‘est-il pas l‘objectif idéal qui pourrait motiver les élites et les classes populaires dans la guerre que nous entamons contre la crise ?

Contre la crise et, pour la première fois dans l‘histoire de l‘humanité, pas contre le voisin accusé de tous les maux qui nous assaillent. Voisin qui demeure cependant l‘objectif facile et numéro un pour les populismes de tous poils qui sont loin d‘avoir rendu les armes.  En fait la situation est très simple, comme je l’écrivais déjà en 2007 dans l’Utopie Urgente, juste avant le déclenchement de la crise, dont aucune des causes fondamentales n’a véritablement été résolue:

Soit nous parvenons à bâtir cette gouvernance mondiale démocratique qui nous sauvera, soit nous fonçons droit vers un affrontement généralisé, potentiellement nucléaire, duquel émergera, comme pour les deux guerres mondiales précédentes, cette organisation mondiale démocratique dont la planète et l’humanité ont le plus urgent besoin.

La taille logique et naturelle des Etats est liée à la surface de leurs échanges et à la rapidité des communications de leur administration. Le temps mis par le pouvoir central a entendre et se faire entendre de ses provinces les plus reculées a toujours été le talon d’Achille des empires. Aujourd’hui, ce temps est instantané, et nos échanges sont mondiaux. Même en admettant une forme de décroissance, ou plutôt de réorientation de la croissance vers des activités plus durables, nul ne peut sérieusement songer vivre en autarcie.

Nous ne pouvons pas nous comporter indéfiniment en maffieux n’ayant aucune considération (en dehors de la charité au lendemain des catastrophes) pour tous ceux qui ne sont pas du clan. Même si ce clan est à l’échelle du pays. De ce point de vue, les Berlusconi, Frattini et Bossi n’ont rien à envier aux Blocher, Bruner et Stauffer, ou en France aux Le Pen, Besson ou de Villiers, ou même Frêche, tous ces politiciens qui font commerce du chauvinisme, comme en Afrique, les prostituées font « boutique mon cul ».

Défendre les intérêts du citoyen local, bien sûr, cela fait sens. D’autant qu’il est l’électeur. Mais très souvent ses intérêts à court terme divergent de ses intérêts à long terme, au premier rang desquels figurent la paix et l’équilibre du monde, meilleur gage de la prospérité commune. La politique, au sens grec et originel du terme, c’est la gestion des affaires de la cité. Sauf que notre cité aujourd’hui c’est le monde, dont les ressources sont limitées. Se coordonner pour se répartir équitablement, les parts du gâteau, ou se battre comme des enfants très mal élevés pour piquer la plus grosse part, c’est le dilemme simple auquel nous sommes aujourd’hui confrontés.

Nous européens en général et suisses en particulier avons bien profité. Pour tout dire, depuis quelques décades, nous nous sommes honteusement goinfrés, grâce notamment au secret bancaire. Certes quelques milliardaires en ont profité plus que d’autres, mais rappelons aujourd’hui qu’un assisté social à Genève perçoit une aide dix à vingt fois plus élevée que le salaire d’un fonctionnaire africain. Et si son loyer et sa nourriture sont plus chers (mais d’une qualité infiniment supérieure) tous les autres biens de consommation, de la radio à la voiture, sont nettement plus chers en Afrique, à qualité équivalente 

Ce que nos hommes politiques ont à gérer, c’est-ce challenge là: le passage d’une économie du chaque Etat pour soi à une collaboration et un partage rendus nécessaires… Mais qui pour l’heure passe encore essentiellement par l’expression de rapports de force. Ce que nous vivons, c’est l’écroulement de l’ancien monde, dans lequel le respect de l’Etat de droit camouflait en réalité mille arnaques petites  et grandes, dont le fruit bien souvent… continuait de fructifier tranquillement dans nos coffres.

Il reste à définir les règles du nouveau monde. G20, ONU, assemblée mondiale démocratique (un élu pour plus ou moins dix millions d’électeurs, par exemple) ou pas de règle du tout… Nos autorités politiques n’ont aucune réponse toute faite, Car il n’est pas de solution miracle et les meilleures ne sont pas les plus simples à mettre en place. En attendant, il faut parer au plus pressé, quasiment au jour le jour.

Défaut de prévisionnisme ? Oui certainement, d’autant que les catastrophes étaient annoncées.  Mais  tirer sur les pianistes comme le font systématiquement la presse et certains politiciens depuis quelques temps, ne sert à rien, hormis les intérêts extrémistes, qui par les temps qui courent, sont plutôt des extrémismes de droite.  La Suisse a-t-elle besoin  d’un homme providentiel ? Personnellement, je ne le pense pas. Dans la période il y aurait trop de risques que l’on hérite d’un Blocher plutôt que d’un Guisan. En revanche, la Suisse a besoin d’une stratégie claire, qui soit d’abord une stratégie réaliste.

L’abandon du secret bancaire contre l’accès aux marchés européens de service en est une. Qui de toute manière, sera l’issue finale, la seule question étant quand ? Se cacher la tête dans le sable n’a jamais été une solution pour personne. En attendant, on peut gagner du temps, ce qui a jusqu'à présent été la stratégie principale des banquiers. Mais vient un moment où le temps qu'on gagne finit par coûter très cher en atteinte à l'image. Au lieu de faire une croix sur le passé et de repartir à l'assaut avec une nouvelle stratégie, de nouveaux objectifs, une nouvelle éthique, une nouvelle image. Il est temps.

A noter la conférence du Professeur de Droit International des HEID, Nicolas Michel, ancien Secrétaire Général adjoint de l'ONU, consacré à l'émergence d'une communauté mondiale, le 2 mars à 18h30 à UNI II.

 

Commentaires

Bonjour Philippe,

Je partage dans une certaine mesure votre vision utopique. Toutefois, je pense que nous devons être prudents quant au type de gouvernance mondiale qu'on décide de mettre en place. Rappelons que la grande majorité de l'humanité vit dans des pays autocratiques. Dès lors, s'il fallait aujourd'hui mettre d'accord l'ensemble des pays du monde pour créer un ensemble cohérent mondial, il ne pourrait en aucun cas être régi par un système donnant le pouvoir au peuple.

Or si par exemple on décidait d'étendre le pouvoir de l'ONU ou du G20, il faut bien constater que ces deux instances n'ont aucune légitimité démocratique. Elles sont nécessaires dans le monde actuel mais ne pourraient en aucun cas servir de directoire mondial sans une refonte totale de leurs institutions.

Mais en ce moment, l'idée d'une forme de gouvernance mondiale a bien le vent en poupe contrairement à ce que vous dites. Profitant de la crise, les grands de ce monde n'ont de cesse de marteler l'opinion publique pour imposer leur idée du "nouvel ordre mondial". Malheureusement, je ne pense pas que leur vision d'un nouvel ordre mondial soit au bénéfice des peuples et des minorités. Il s'agit plutôt d'une manière d'imposer la volonté des pays les plus puissants à tous les autres. Ce nouvel ordre mondial là, je suis prêt à résister coûte que coûte contre lui.

Écrit par : Kad | 17/02/2010

Je suis un peu perdu: n'y avait-il pas plusieurs Fratellini? Et n'exerçaient-ils pas en France plutôt qu'en Italie? Ou bien s'agit-il d'un descendant lointain? L'un d'entre eux n'aurait-il pas pris le nom de Kouchner pour infiltrer le parti socialiste français?
Quoi qu'il en soit, et malgré quelques inconvénients, je persiste à penser que le clowns sont indispensables à notre civilisation.
P.S. Vous avez probablement bien posé les deux termes de l'alternative en ce qui concerne l'avenir du monde. Heureusement que l'expérience, comme dit le sage chinois, est semblable à une lanterne qui n'éclaire que le chemin déjà parcouru, sinon il n'y aurait guère de doute sur ce qui va se passer.

Écrit par : Mère | 17/02/2010

Eh oui, Mère, Kouchner (qui a rencontré Frattini hier, c'est donc une action concertée) s'en mêle et surenchérit. Mais à mes yeux, depuis qu'il a soutenu l'intervention US en Irak, l'un des très rares hommes politiques français dans ce cas, l'époux de Mme Ockrent a perdu toute crédibilité. Cela n'empêche pas qu'il parle au nom de la France (sans vraiment lui avoir demandé son avis...)
Cela ne change en rien ce que j'ai dit ci-dessus, mais renforce encore le double constat:
1) La Suisse est seule et ses partenaires se lassent de la voir toujours tirer les marrons du feu. Or ses partenaires restent des Etats-Nations qui placent leurs intérêts économiques au-dessus de la morale... Surtout envers un Etat qui n'est pas perçu comme un parangon de vertu.
2) L'entrée officielle dans l'Union européenne (et pas simplement "à la carte") est la seule solution si nous voulons y avoir ne serait-ce qu'autant de poids que la Roumanie.

Écrit par : Philippe Souaille | 17/02/2010

Kad, plusieurs remarques.

1) je ne crois pas qu'il soit obligatoire de commencer avec tout le monde d'un coup. On peut très bien prendre exemple sur la construction européenne.

2) Ce n'est pas les Gouvernements qui iront dans ce sens, sinon nous n'aurons au mieux qu'une ONU bis, sans véritable pouvoir supra-national. Ce sont les peuples qui doivent faire pression sur leurs gouvernements, dans le cadre d'un vaste mouvement politique organisé mondialement. Cela prendra au mieux plusieurs années. Mais avec Internet et les moyens de communication modernes, cela pourrait aller assez vite.

3) la quantité de régimes autocratiques reste importante, mais elle est en diminution. Et la première conséquence de l'essor économique est l'accroissement de la soif de démocratie. Cela fonctionne d'ailleurs beaucoup mieux dans ce sens là que dans l'autre d'ailleurs: l'instauration de la démocratie ne suffit pas vraiment à assurer l'essor de l'économie si certains facteurs ne suivent pas. On n'a guère propension à attendre paisiblement les prochaines élections lorsqu'on a le ventre creux.

Écrit par : Philippe Souaille | 17/02/2010

Mais, M'sieur Souaille, quand donc vous résignerez-vous à prendre acte que les égoïstes nationaux sont la réalité et que l'intérêt général n'est qu'un voeu pieu. Vos sondages valent ce qu'ils valent et il faudrait connaître précisment la formulation des questions et le détail des réponses. Votre affirmation est tellement vague, que je ne lui opposerai même pas le flop des minarets...

Pour ce qui est de l'attitude de la France et de l'Italie, je suis pratiquement un des seuls - une fois de plus - à souligner un aspect fondamental de la question :

Frattini et Kouchner se gardent bien de donner les vraies raisons de leur lâcheté à l'égard de leurs "amis libyens". Kadhafi les tient par les c...les, et surtout les Italiens, en retenant plusieurs centaines de milliers de candidats à l'immigration clandestine, provenant de toute l'Afrique et d'Orient, qu'il peut lâcher comme il veut et quand il veut.

Écrit par : Scipion | 17/02/2010

"...je ne crois pas qu'il soit obligatoire de commencer avec tout le monde d'un coup. On peut très bien prendre exemple sur la construction européenne."

C'est vrai cela, elle triomphe sur tous les plans. La vitrine PIGS a volé en éclat et le chômage est partout en augmentation. Près de 70% des Français regrettent le franc, et on se garde de poser la question de la monnaie nationale aux Italiens et aux Allemands. Même le mirliflor de la Maison Blanche a compris la juste place qui revient à l'U.E.

En fait, la seule chose qu'elle a réussi à faire depuis 1945, c'est de maintenir la paix en Europe occidentale. Avec la complicité très active de l'URSS jusqu'en 1989 !!!

Écrit par : Scipion | 17/02/2010

Que Frattini demande à Tripoli de relâcher les deux suisses est une excellente chose. Qu'il demande à la Suisse de lever l'interdiction de Schengen en échange coule de source. Le seul problème, c'est "dans quel ordre cela doit-il se faire". La première réaction est de dire, soyons ferme, Tripoli ayant amplement démontré son manque de fiabilité dans les engagements pris.

Cela impliquerait donc que les otages soient libérés en premier. De fait, le jugement qui les relaxe est une première étape fondamentale. Pour la suite, il faut tenir compte du fait que le clan Kadhafi ne doit pas perdre la face et doit donc donner l'illusion de "gagner"... Et que par ailleurs, il est plus aisé de remettre en vigueur une liste d'interdictions de séjour que de récupérer des otages qui auraient été relâchés

Écrit par : Philippe Souaille | 17/02/2010

Scipion, les égoïsmes nationaux, l'identification à la nation aux dimensions qu'on lui connait, sont des constructions assez récentes. L'égoïsme de l'être humain, lui en revanche est bien réel. Le sentiment d'appartenance au groupe, qu'il soit la famille, le clan, le gang ou le pays ou la culture...
L'étage "égoïsme national" largement construit, donc artificiel, peut être remplacé par d'autres, régionaux, communaux ou mondiaux, sans dommage, d'autant que l'échelle nationale ne disparaitrait pas complètement.
Et ne mélangez pas tout, le vote sur le minaret est une réaction de peur devant un danger culturel. Il est évident qu'une bonne partie de ceux et celles qui ont voté pour l'interdiction des minarets ne seraient pas contre un soutien aux pays du sud de la Méditerranée, ne serait-ce que pour éviter de nouvelles vagues d'immigration !
Quand aux sondages en question, commandités par l'ONU, ils demandaient aux gens s'ils pensaient qu'un gouvernement mondial seraient une bonne chose pour résoudre les problèmes de la planète. Dans tous les pays, riches ou pauvres, il y eut une majorité de oui, variant entre 55 et 70%

Écrit par : Philippe Souaille | 17/02/2010

Rentrer dans l'Europe ce n'est pas un problème, il faut le faire comme les Anglais en gardant notre monnaie, notre système bancaire, nos forfaits fiscaux pour les entreprises plus notre spécificité qui est notre démocratie directe...

Écrit par : demain | 17/02/2010

Merci aux espagnols et à leur Ministre des affaires étrangères, le socialiste Miguel Angel Moratinos, ancien ambassadeur au Maroc et sans soute le plus fin connaisseur du monde islamique parmi les chefs de la diplomatie européenne de nous offrir leurs bons offices. L'Europe, cela sert aussi à cela. En espérant que cette fois, la plaisanterie s'arrête là.

Écrit par : Philippe Souaille | 17/02/2010

"L'étage "égoïsme national" largement construit, donc artificiel, peut être remplacé par d'autres, régionaux, communaux ou mondiaux, sans dommage, d'autant que l'échelle nationale ne disparaitrait pas complètement."

L'égoïsme national n'est pas artificiel. Il ne prend pas là où il n'y a pas de terreau favorable à son développement. La Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, la Belgique en sont de bons exemples.

On ne peut partager un égoïsme qu'avec ceux auxquels on s'identifie et on s'identifie en se définissant en tant que NOUS, par rapport à des EUX qui ne seront jamais des NOUS, Cornelius Castoriadis l'a souligné pour le déplorer, ce qui n'ôte rien à l'ampleur du phénomène.

Si vous voulez créer un "égoïsme mondial", il vous faut donc toutes affaires cessantes aller dégotter des extraterrestres, et des vraiment tout teigneux, affichant clairement le but d'exterminer les terriens. A défaut d'E.T. d'une terrifiante agressivité, ce n'est pas la peine d'essayer.

"Et ne mélangez pas tout, le vote sur le minaret..."

J'ai fait allusion au flop des sondages, en mentionnant que je m'en servirais pas. Vous m'avez mal compris

"...ils demandaient aux gens s'ils pensaient qu'un gouvernement mondial seraient une bonne chose pour résoudre les problèmes de la planète."

A une question comme celle-ci, tous les crétins répondent "OUI" sans se poser la moindre question au sujet de la manière dont ça pourrait fonctionner. Qui sera le chef ? Comment s'y prendra-t-on pour imposer les choix de la majorité aux minorités, sachant que dans cent pays, les perdants accusent les vainqueurs de tricherie ?

Et comment mettre au pas des chefs d'Etat qui après avoir démontré, pendant des années leur incapacité à gouverner leurs pays prétendront "dire leur mot" dans la gestion de la planète ? Vous êtes un incorrigible rêveur M. Souaille, alors nous autres nous allons continuer à nous battre contre la tiers-mondisation de l'Europe et son corollaire, l'islamisation.

A voir les violences qui se multiplient en France, en Grande-Bretagne, en Belgique, en Italie, je me prends de plus en plus souvent à penser que le temps travaille pour nous.

Écrit par : Scipion | 17/02/2010

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