24/01/2011

En Côte d'Ivoire, c'est le vieux monde et le nouveau qui s'affrontent

Le président sortant ivoirien est décidément une redoutable bête politique. Il accuse aujourd'hui son adversaire Ouattara d'être soutenu par le milliardaire hongrois Georges Soros, qui mène une croisade mondiale contre les prévarications nationales... Or c'est aussi vrai que logique. Ouattara et Soros sont sur la même longueur d'ondes: le renforcement d'institutions internationales permettant de contrer les excès économiques et politiques des pouvoirs nationaux. Ce qui au passage, démontre assez la stupidité des premiers arguments de Gbagbo repris par l'UDC à Genève, à savoir qu'il menait la lutte contre un Islam conquérant. En effet Georges Soros est juif.

De même Gbagbo vient d'obtenir l'appui spectaculaire de plusieurs potentats africains, qui rompent ainsi l'unanimité de façade de l'Union Africaine. Là encore, c'est logique, ces potentats savent très bien où sont leurs intérêts réels. Comme le faisait remarquer récemment Ticken-Jah Fakoly, l'Afrique doit connaître plus d'une dizaine d'élections présidentielles dans les 2 ans à venir. Et si Gbagbo reste au pouvoir, ce sera pour eux le signal qu'ils peuvent se maintenir en dépit de leurs excès.

Malheureusement, en usant de l'argument nationaliste et aussi "coloriste", du style "je défends les pauvres noirs contre les méchants blancs", Gbagbo trouve une oreille attentive chez de nombreux africains noirs lassés du sort qui leur est fait. Ce que l'on peut aisément comprendre. Seulement là où Gbagbo est machiavélique, c'est que lui et ses pareils sont le plus sur moyen de perpétuer l'ancien monde, celui des plafonds de verre et des inégalités hurlantes.

Contrairement à ce que Gbagbo et les siens prétendent, la Mondialisation et le libre marché, ce n'est pas la mise à disposition des ressources de la planète pour le seul profit des anglo-saxons, tout au contraire. Cela c'était l'ancien système, d'avant la mondialisation, quand les petits pays se faisaient bouffer tous crus par les grands dans le cadre d'accords bilatéraux où les petits n'avaient aucun poids.

La mondialisation, c'est le libre commerce pour tous, par tous. Et les hommes d'affaires africains, qui commencent (enfin) à émerger sur le continent (après 5 décennies durant lesquelles les élites ne visaient que la fonction publique) pourront saisir leur chance comme l'ont fait les Chinois, les Brésiliens, les Indiens, les Russes, les Colombiens, etc...

Pour cela, il faut que les potentats dégagent, car ils sont partout une entrave au commerce. Ils prélèvent leurs dîmes et freinent les échanges qui ne les arrangent pas, que ce se soit à l'intérieur ou à l'extérieur du pays. Le schéma est partout le même et les potentats qui soutiennent aujourd'hui Gbagbo savent très bien pourquoi ils le font: C'est leur pouvoir et leur richesse qui est en jeu.

Gbagbo avait tout autant que Ouattara ses amitiés internationales, simplement pas les mêmes, mais tout aussi habiles, se partageant la tâche avec son épouse: socialistes de gauche pour lui, républicains étasuniens fondamentalistes pour elle. Ce n'est pas un hasard, si Gbagbo est soutenu en Suisse par l'extrême-droite style UDC. Il surfe sur la vague nationaliste, mais c'est un fait, le nationalisme, c'est la défense des intérêts de la Nation, contre ceux des autres nations. C'est à dire le contraire du bien commun. C'est juste un gang contre l'autre. Et dans le cas de la Côte d'Ivoire, manipulée par Gbagbo, c'est même mon clan contre les autres...

Commentaires

A noter que si l'on peut comprendre les altermondialistes des nations occidentales, qui au fond du fond, défendent leurs intérêts de nations riches et profiteuses (même si à moyen-terme, c'est un combat d'arrière-garde, car l'émergence des pays du BRIC et d'autres ne s'arrêtera plus), l'altermondialisme africain ressemble vraiment à un attrape-gogos. Les sentiments nationalistes et la soif de revanche sont exploités par ceux-là même qui en profitent quotidiennement, en se contentant des pourboires que leur versent les multinationales dans un rapport bilatéral, au lieu du prix équitable qu'ils pourraient obtenir dans un contexte de marché ouvert répondant aux lois du marché et non à des accords monopolistiques. Seulement, qui dit marché ouvert dit transparence et c'est précisément ce dont les potentats ne veulent pas, pour dissimuler leurs magouilles infâmes.

Écrit par : Philippe Souaille | 24/01/2011

Bonsoir Philippe Souaille,

Je sais que vous connaissez bien l'Afrique, malheureusement tel n'est pas le cas de l'immense majorité des Occidentaux dont je fais partie. Par conséquent il m'est très difficile d'analyser la situation en fonction d'informations souvent contradictoires qui nous arrivent de Côte d'Ivoire. Qui croire et que croire ?

Nous savons tous que la corruption règne dans tous les pays pauvres et notamment en Afrique. Nous savons aussi que la meilleure manière, la plus simple, de détourner des fonds qu'ils soient publics ou privés, c'est de faire partie des pouvoirs politiques dirigeants. Dès lors il est aisé de comprendre que perdre ce pouvoir, c'est aussi perdre une manne financière à laquelle on aura goûté, à laquelle on s'est habitué et dont il sera difficile de se passer.

La majorité des pays en voie de développement fonctionnent selon ce schéma. Malheureusement.

Alors lorsque l'on apprend que la Suisse a fait bloquer les avoirs de Gbagbo, comme ceux de Ben Ali par ailleurs, on ne peut que s'en réjouir. On s'en réjouit, mais aussitôt le doute s'installe. Bloquer ces fonds afin de les remettre aux ayants droit, c'est à dire au(x) peuple(s) spolié(s), ceci par l'entremise du/des gouvernements légitimes. Fort bien, mais pendant combien de temps un gouvernement légitimement installé restera-t-il intègre ? Comment garantir sa probité et qui s'en chargera ? Les fonds restitués ne seront-ils pas rapidement détournés au profit de la nouvelle équipe dirigeante ?
Toutes ces réserves ne sauraient en aucune manière justifier la confiscation à long terme des biens séquestrés, voire une mise sous tutelle de l'administration de ces mêmes biens.

A défaut d'en connaître davantage sur la situation en Côte d'Ivoire, force est donc de s'en remettre aux informations des organisations internationales surtout et de tenter d'en faire le tri.
L'usurpateur semble bien être Gbagbo qui nous est dépeint comme un rempart contre l'Islam, comme si cet argument à lui seul suffisait à valider la légitimité de l'homme. Gbagbo a aussi la préférence de Jean Ziegler, encore et toujours consulté lorsqu'il s'agit d'analyser des situations dans les pays d'Afrique. A la journaliste de la RSR qui l'interviewait il y a quelques semaines, Ziegler, fidèle à son image, donnait du "Laurent" par ci, "Laurent" par là, en parlant de son "ami" Gbagbo, mais n'entendait pas les arguments de la journaliste qui lui rappelait que, jusqu'à preuve du contraire, c'était bien Ouattara le vainqueur des urnes et pas Gbagbo.

Alors oui, en Europe le commun des mortels a un peu de peine à suivre cette "guerre des gangs", la lassitude s'installe et ce ne sont pas des parangons autoproclamés de la lutte contre l'oligarchie comme Jean Ziegler qui nous aideront à y voir clair.

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 24/01/2011

Jean, vous posez un vrai problème, qui n'est pas que financier. De manière générale en effet, l'intelligentsia européenne a tendance à soutenir sans grand discernement tous ceux qui en Afrique partent à la conquête du pouvoir, contre ceux qui y sont. Hors les nouveaux arrivants sont parfois, souvent, pires que les sortants. Ce qu'en Afrique, on a coutume de résumer ainsi en parlant des hommes déjà à la barre: "Lui au moins a déjà mangé". La prime au sortant, en quelque sorte.
A vrai dire, c'est presque plus simple sur le plan strictement financier. La Confédération, en rendant 800 millions de dollars au Nigéria récemment, l'a fait en collaboration avec la Banque Mondiale, qui a les moyens de vérifier que l'argent ne se perd pas dans les caisses de l'état, mais aboutit bien à des projets concrets, utiles à la population. C'est évidemment le bon moyen de procéder.
Ceci dit, je pense qu'il faut avoir confiance en la démocratie, dans le progrès et la jeunesse, qui partout aspirent légitimement à des systèmes plus équitables et respectueux des personnes. Plus équitable, cela peut aussi vouloir dire, simplement, sans entrave au commerce, de type clanique ou racket.
Pour le reste, je crois connaître bien l'Afrique et assez bien la Côte d'Ivoire, où j'ai tourné un film et où ma meilleure amie, Besida Tonwe, malheureusement décédée brusquement en été 2009, était responsable sur place de la coordination de l'ONU. C'est un peu grâce à elle, à son aura de matrone africaine, et à son expertise de diplomate européenne, car elle était les deux, avec talent, que la paix était revenue dans ce pays. Elle manque visiblement à la Côte d'Ivoire d'aujourd'hui.

Écrit par : Philippe Souaille | 25/01/2011

Les commentaires sont fermés.