26/01/2011

Identitaires, altermondialistes ou décroissants, votre monde restera global

Pour se flanquer les jetons, aujourd’hui, plus besoin de film d’horreur, il suffit d’aller jeter un œil sur le web, au rayon des idéologies politiques. Partout la même haine qui monte, de tous contre tous. C’était déjà le constat qui m’avait poussé à écrire l’Utopie Urgente, parue en 2007, mais depuis les choses ont empiré.

Le plus consternant à mes yeux, c’est ce bloc identitaire qui étend ses ramifications dans toute l’Europe, pillant sans vergogne l’idéologie fasciste et nationaliste, n’hésitant pas à puiser son inspiration graphique dans l’iconographie national-socialiste. En plus ils sont intelligents, certes pas très nombreux, pas plus que nous ne l’étions, gauchos ou fachos à ma génération, il y a 40 ans… Sauf que la plupart des politiciens de ma génération, aujourd’hui aux affaires, sont issus de ces blocs extrémistes, en France comme en Suisse et que c’est pareil à chaque génération. Alors bien sûr, ils mettront de l’eau dans leur vin, apprendront la pesée d’intérêts, deviendront des adultes responsables… En attendant leur pensée diffuse dans quasiment toutes les couches de la société. Je suis frappé de constater l’infléchissement du discours de nombreux intellectuels ou militants, dans les blogs ou ailleurs, qui reprennent peu ou prou le discours identitaire.

En gros, préférence nationale ou même plutôt locale, préservation des cultures et des agricultures de proximité, culte du chef charismatique, travestissement de l’Histoire pour n’en garder que ce qui conforte, appel à une démocratie de proximité, réservée bien entendu aux seuls ayants droits, rejet des excès du capitalisme et du libre échange, et bien entendu de toute forme de gouvernance supranationale…

Dit comme ça, il y a bien des aspects du discours dans lequel certains de leurs ennemis du moment pourraient se reconnaître. Je pense aux altermondialistes et aux « anti-fa » écolos, qui vouent la même passion au local et la même haine à l’OMC. Même leurs pires ennemis, les fondamentalistes islamiques, pourraient reprendre sans autre une bonne partie du discours. D’ailleurs les identitaires le résument fort bien en affirmant qu’ils ne sont pas racistes, mais que chacun chez soi…

Bref, ce à quoi l’on assiste, si l’on veut bien un moment prendre de la hauteur, c’est aux soubresauts d’une jeunesse mondialement déstabilisée par le décalage entre ses aspirations virtuelles et les dures réalités de la vie, dans un monde en pleine mutation. Du coup les réflexes les plus ataviques remontent à la surface. Les « c’était mieux avant » et les « c’est la faute aux étrangers »… ou aux salopards de riches. Et aussi aux vieux. Dont pour la première fois de ma vie, je me sens devoir faire partie…

Les identitaires ont sur les altermondialistes et les décroissants l’avantage d’avoir un discours cohérent. Pas facile en effet de prôner l’ouverture des frontières aux personnes, quand on veut les fermer aux marchandises. Outre que c’est économiquement extrêmement préjudiciable aux pays du sud que l’on prétend soutenir. Avec les identitaires au moins les choses sont claires : chacun chez soi et adieu la solidarité. Comme cela, lorsque nous serons devenus un dominion chinois, nous resterons seuls avec notre problème…

Tous ces mouvements de jeunesse, forcément, ont raison quelque part, parce que la jeunesse a toujours raison, ne serait-ce que parce qu’elle est l’avenir et que tôt ou tard, c’est elle qui décide. Heureusement, en général, à ce moment là, elle n’est plus la jeunesse. Là où ils ont globalement tort, tous autant qu’ils sont c’est dans leur refus de voir la globalisation comme un phénomène inéluctable.

Certes, le Moyen-âge, après l’Empire romain, a marqué un repli sur soi, une baisse drastique des échanges, comme d’ailleurs après tout effondrement impérial. Mais pas leur arrêt, ni leur disparition. Au contraire. Et les moyens de communication sont tels aujourd’hui , matériels mais aussi virtuels, qu’il parait fort peu probable qu’ils disparaissent. Par ailleurs, nous ne sommes précisément plus au VIème siècle, et bien des différences font que notre moyen âge – Qui reste effectivement une probabilité forte – ne sera pas qu’un repli sur soi.

La première de ces différences est l’existence de la bombe atomique. Certes des savoirs peuvent se perdre, mais il est fort douteux que celui-ci disparaisse et fort probable que l’on assiste au contraire à sa diffusion croissante. Le bon côté des choses, c’est que n’importe quel gouvernement responsable hésitera à deux fois avant de s’en servir. A fortiori s’il n’existe qu’à l’échelle régionale, car plus vous projetez l’atome sur votre voisin proche et plus vous héritez des retombées radioactives de votre propre action, avant même que votre ennemi ait répliqué. Le mauvais côté, c’est que l’action d’un irresponsable, gouvernemental (ça existe, et plus on descend à l’échelle régionale, plus le risque est grand) ou individu terroriste, ne saurait être exclu. Donc il faut une coordination globale pour superviser la chose et réduire les risques.

La deuxième de ces différences, c’est que même en décroissant à mort, quitte à arrêter quasiment la machine industrielle, on aura toujours besoin de matières premières. Qui ne se trouvent pas chez nous. Et encore plus si l’on maintient des industries. Donc il faut là encore des pouvoirs de régulation. Sans compter toute l’infrastructure technocratique et réglementante mondiale dont on pourrait difficilement se passer, pour prévoir le temps, faire voler un avion, répartir les fréquences radios entre pays voisins etc…

Le but même que tous ces mouvements de jeunesse partagent (certainement avec raison), à savoir à minima l’encadrement de la croissance et sa canalisation pour éviter qu’elle ne ruine la planète, ce but demeure rigoureusement inatteignable sans coordination mondiale. Réduire la voilure sans que les autres en fassent autant n’aurait aucun sens, non seulement par réciprocité, mais parce que ceux qui le feraient deviendraient bien vite les esclaves technologiques de ceux qui ne le feraient pas… Et ce n’est certainement pas par la résistance et la guerre qu’ils parviendraient à préserver leur indépendance. Ce n’est en aucun cas la résistance qui a délivré l’Europe de l’horreur nazie. Aussi louable, valeureuse et utile qu’elle ait pu être, elle a surtout contribué à raidir les fronts. C’est la supériorité technologique et la puissance mécanique des alliés qui leur a permis de vaincre.

C’est pourquoi le combat des identitaires est un combat d’arrière garde, certes romantique mais totalement désuet et à cent lieues de la modernité qu’ils prétendent incarner. L’islam fondamentaliste dont ils font leur principal ennemi pourrait certes avoir une influence sur nos modes de vie, s’il venait à triompher en occident, mais il y a objectivement fort peu de chances. Les fondamentalistes ne sont pas plus nombreux que les identitaires. Certes pas moins remuants, et démographiquement plus combatifs mais au moins aussi anachroniques et, clairement, hors sol en Europe. L’avenir de la Tunisie est plus ambigu, mais même si les islamistes parvenaient à y squatter la démocratie et de là à faire tâche d’huile sur le Maghreb et le Moyen-Orient, le Khalifat n’aurait toujours pas traversé la Méditerranée, et n’aurait pas les moyens technologiques et militaires de le faire. Quant à le faire de l’intérieur, c’est oublier qu’en immigrant ici, les musulmans s’occidentalisent et se laïcisent. Au moins la grande majorité d’entre eux, même si ce ne sont pas les plus visibles. Certes l’Empire romain s’est effondré de l’intérieur, à force de laisser les barbares romanisés occuper peu à peu tous les postes clés, mais il était temps pour l’Empire de laisser la place à un monde nouveau, né de la fusion de Rome et des barbares, précisément.

Le vrai défi, aujourd’hui, pour les peuples d’Europe et notamment pour les jeunes, c’est d’affronter le rééquilibrage des richesses du monde, qui ne va pas leur être favorable. La seule solution leur permettant de préserver une certaine qualité de vie serait la fuite par le haut, vers des technologies toujours plus sophistiquées, profitant de l’avantage comparatif que nous avons encore, pour quelques temps, sur ce terrain. Las, ils n’en prennent pas le chemin, délaissant massivement les études technologiques. C’est là qu’il faudrait lutter contre la décadence. Mais c’est nettement moins facile et amusant que de dénoncer l’islamisme qui envahit nos campagnes…

24/01/2011

En Côte d'Ivoire, c'est le vieux monde et le nouveau qui s'affrontent

Le président sortant ivoirien est décidément une redoutable bête politique. Il accuse aujourd'hui son adversaire Ouattara d'être soutenu par le milliardaire hongrois Georges Soros, qui mène une croisade mondiale contre les prévarications nationales... Or c'est aussi vrai que logique. Ouattara et Soros sont sur la même longueur d'ondes: le renforcement d'institutions internationales permettant de contrer les excès économiques et politiques des pouvoirs nationaux. Ce qui au passage, démontre assez la stupidité des premiers arguments de Gbagbo repris par l'UDC à Genève, à savoir qu'il menait la lutte contre un Islam conquérant. En effet Georges Soros est juif.

De même Gbagbo vient d'obtenir l'appui spectaculaire de plusieurs potentats africains, qui rompent ainsi l'unanimité de façade de l'Union Africaine. Là encore, c'est logique, ces potentats savent très bien où sont leurs intérêts réels. Comme le faisait remarquer récemment Ticken-Jah Fakoly, l'Afrique doit connaître plus d'une dizaine d'élections présidentielles dans les 2 ans à venir. Et si Gbagbo reste au pouvoir, ce sera pour eux le signal qu'ils peuvent se maintenir en dépit de leurs excès.

Malheureusement, en usant de l'argument nationaliste et aussi "coloriste", du style "je défends les pauvres noirs contre les méchants blancs", Gbagbo trouve une oreille attentive chez de nombreux africains noirs lassés du sort qui leur est fait. Ce que l'on peut aisément comprendre. Seulement là où Gbagbo est machiavélique, c'est que lui et ses pareils sont le plus sur moyen de perpétuer l'ancien monde, celui des plafonds de verre et des inégalités hurlantes.

Contrairement à ce que Gbagbo et les siens prétendent, la Mondialisation et le libre marché, ce n'est pas la mise à disposition des ressources de la planète pour le seul profit des anglo-saxons, tout au contraire. Cela c'était l'ancien système, d'avant la mondialisation, quand les petits pays se faisaient bouffer tous crus par les grands dans le cadre d'accords bilatéraux où les petits n'avaient aucun poids.

La mondialisation, c'est le libre commerce pour tous, par tous. Et les hommes d'affaires africains, qui commencent (enfin) à émerger sur le continent (après 5 décennies durant lesquelles les élites ne visaient que la fonction publique) pourront saisir leur chance comme l'ont fait les Chinois, les Brésiliens, les Indiens, les Russes, les Colombiens, etc...

Pour cela, il faut que les potentats dégagent, car ils sont partout une entrave au commerce. Ils prélèvent leurs dîmes et freinent les échanges qui ne les arrangent pas, que ce se soit à l'intérieur ou à l'extérieur du pays. Le schéma est partout le même et les potentats qui soutiennent aujourd'hui Gbagbo savent très bien pourquoi ils le font: C'est leur pouvoir et leur richesse qui est en jeu.

Gbagbo avait tout autant que Ouattara ses amitiés internationales, simplement pas les mêmes, mais tout aussi habiles, se partageant la tâche avec son épouse: socialistes de gauche pour lui, républicains étasuniens fondamentalistes pour elle. Ce n'est pas un hasard, si Gbagbo est soutenu en Suisse par l'extrême-droite style UDC. Il surfe sur la vague nationaliste, mais c'est un fait, le nationalisme, c'est la défense des intérêts de la Nation, contre ceux des autres nations. C'est à dire le contraire du bien commun. C'est juste un gang contre l'autre. Et dans le cas de la Côte d'Ivoire, manipulée par Gbagbo, c'est même mon clan contre les autres...

08/01/2011

Le foulard qui parle

Lorsque j'ai du apparaître à la télévision (ce qui n'était pas mon but, je préférais rester derrière la caméra, mais on ne me laissait pas rester derrière sans passer devant de temps à autre), j'ai du aller m'acheter quelques vestes de costumes et des cravates. Pas besoin des pantalons, je pouvais rester en jeans, vu que l'on ne me voyait pas les jambes...

Il ne me serait pas venu à l'idée de refuser de porter costard alors même qu'à l'époque je n'en portais jamais... La ménagère de moins de 50 ans et d'autres aussi estimaient nécessaire que j'adopte tel costume et si je n'étais pas d'accord, je n'avais qu'à choisir un autre job.

Autant je trouve légitime que des personnes de couleur et de religion diverses puissent exercer les métiers de la télévision, autant il me semble normal qu'ils ou elles se plient à des règles communes en termes de présentation. Je ne pense pas que cela soit contestable. Un journaliste déguisé en armailli, ou portant un t-shirt rouge avec une croix blanche aurait l'air ridicule et ne passerait pas à l'antenne.

Maintenant, il est évident que ces règles doivent refléter les aspirations et les goûts de la population. Le jour où la moitié de la population helvétique féminine sera voilée, la présence d'une jeune femme voilée à l'antenne ira de soi. Heureusement, on n'en est pas encore là. La question qui se pose pour les responsables de la RTS, c'est d'évaluer la normalité du cas. Et par ailleurs les compétences de la demoiselle. Parce que jusqu'à preuve du contraire, n'est pas engagé qui veut à la RTS.

Si elle a les compétences, le voile peut-il aujourd'hui être considéré comme une tenue "normale" (au sens de rentrant dans les normes), "discrète" (ne risquant pas de choquer) et "sérieuse" (contribuant à crédibiliser l'institution RTS) dans notre société romande de 2011 ? Personnellement, j'ai un doute.

Mais d'un autre côté, je pense que la tolérance doit être notre meilleure conseillère. Il serait légitime qu'en Egypte, par exemple, une présentatrice copte puisse présenter le journal avec une croix copte autour du cou. Ce serait un beau signal d'ouverture et de tolérance. Je sais, l'Egypte n'en est précisément plus là. Mais jusqu'à preuve du contraire, depuis quelques centaines de siècle, l'un des progrès essentiel de l'humanité a tout de même été de dépasser la loi du Talion. A fortiori entre civilisations.

Par ailleurs, dans l'islam, si la tolérance envers les minorités religieuses a généralement été la règle (pas toujours) cela fut au prix d'un statut spécial, clairement inférieur, impliquant le port de signes distinctifs, ressentis généralement comme humiliants. Exactement comme l'étoile jaune de la seconde guerre mondiale. La tolérance, qui devrait être la règle partout, peut-elle s'accompagner de signes distinctifs ostentatoires ?

Personnellement, je suis certain que cette jeune musulmane doit pouvoir exercer le métier de son choix à la radio ou même à la télé, du moment qu'elle en a les compétences, quelle que soit sa religion. Mais elle doit comprendre aussi que d'afficher ainsi ses convictions, dans notre société, la classe parmi les personnes sectaires, exactement comme un juif hassidim, dont les papillotes ne seraient sans doute pas admises, dans un service public comme la RTS. Et si tout journaliste a forcément des convictions, politiques et religieuses, afficher des positions sectaires ou extrémistes suffit généralement à vous bloquer toute perspective professionnelle. Et c'est normal.