13/02/2011

Je like Genève... Love, je réserve à une autre

On va encore me dire que je fais une fixation. Pas vraiment, non. Je viens d'écrire une bafouille sur le même thème, sur Facebook, à un copain de mon adolescence militante, aujourd'hui responsable du site Marianne2.fr. Sur le même thème, mais pas identique, parce que si Philippe Cohen est nationaliste, c'est un nationaliste de gauche, comme Pascal Décaillet est un nationaliste de droite.

Dans son dernier texte Pascal Décaillet célèbre la déclaration d'amour à la Suisse émise par le PLR. Il dit aussi abhorrer la notion de citoyen du monde, et compatir à l'existence des pauvres apatrides qui ne se sentent de nulle part... Ou de partout. Un peu comme les croyants - ce qu'il est férocement par ailleurs - s'imaginent qu'il manque une case aux athées s'ils n'adorent pas dieu...

La question que j'aimerais poser à Pascal, c'est "Que faites vous à Genève, dans cette ville de perdition, où 85% de la population est d'ailleurs, dans une agglo de près d'un million d'habitant dont la moitié réside de l'autre côté de la frontière ?" Son coin de terre à lui, tout le monde le sait, c'est le Valais. Sa culture, c'est Saint-Maurice d'Agaune, son éducation, c'est les bons pères. Ah et puis aussi un peu l'Italie, parce qu'il lui arrive de partir en vacances. Et la politique genevoise, parce qu'il en vit et qu'il y vit...

Bref, il est du Valais, et il aime ça, mais lorsqu'il découvre autre chose, comme il est assez fin et intelligent, il se met à aimer aussi. Personnellement, j'ai été conçu au Maroc où mes parents habitaient, je suis né dans le Sud-Ouest chez mon grand-père, j'ai fait l'école maternelle à Paris, puis la primaire et le début du secondaire à Neuchâtel, où mes parents avaient déménagé. Passé mon bac à Cannes et fait mes études d'ethnologie à Paris, avant de venir travailler à Genève, d'où je n'ai plus bougé. Enfin presque: j'ai voyagé professionnellement dans une cinquantaine de pays, j'y ai tourné des films, mené des reportages, ce qui m'a permis de les découvrir davantage en profondeur qu'un touriste de passage. De les aimer aussi... Les deux (découverte en profondeur et amour) étant certainement liés.

Mes compagnes au long cours avaient toutes au moins un point commun: ce même cosmopolitisme et ces origines métisses, même si c'était à des degrés divers.  Ce qui m'amène à cette notion "d'amour"... Peut-on aimer un pays ? Les anglais ont deux mots pour le dire, like et love. Alors oui, je like certainement la Suisse, et Genève en particulier, de même que je like, à des degrés divers, la France, le Maroc, le Togo, la Colombie, l'Espagne, l'Italie, le Vietnam et même les Etats-Unis... Entre autres. Genève un peu plus que les Etats-Unis. Je sais pourquoi j'y vis et je sais que, où que je sois dans le monde, même sur une plage merveilleuse au soleil, j'avais au bout de quelques jours la nostalgie de ma Genève de tous les jours, où j'avais mes habitudes, mon métier, mes amis.  Un peu moins maintenant, grâce à Internet. On reste relié au monde, même sur une plage sous un cocotier.

Je sais pourquoi j'ai choisi Genève à 23 ans: parce que la ville est plus grande et plus ouverte que Neuchâtel et moins grande et plus ouverte que Paris. Je sais aussi que je peux aimer une femme d'amour, passionnément, mais que je n'aimerai jamais un pays de la sorte. Autant je conçois bien la monogamie à l'égard de la personne qui partage ma vie, comme je partage la sienne, autant je ne vois pas pourquoi je réserverai mes talents ou mes défauts à un seul pays, fut-il assez magnanime et généreux pour me fournir le gite et le couvert, en échange de mon travail...

Je viens d'apprendre il y a deux heures la mort d'un ami, que je n'ai connu que quelques heures, après la première canadienne de mon film Ashakara, à Montréal il y a 19 ans.  Ousseynou Diop était un géant de 150 kilogs, qui n'avait pas hésité à jouer un travesti dans Touki Bouki et qui s'est présenté à moi comme journaliste à Radio Canada International. Nous avions passé la nuit à discuter. Découvrant que j'avais des racines béarnaises, il s'était mis à me chanter le "Beth seu de Pau"...

C'était surréaliste, ce bon géant noir nimbé du soleil de Dakar, dans la nuit blanche de Montréal où tombait une neige épaisse, qui me parlait en pâtois béarnais, aussi bien que mon grand-père. Il avait fait ses études dans la ville de Gaston Phébus et de François Bayrou, où il avait même été un grand pilier de rugby. Il savait planter ses racines là où il se trouvait et mes trois pauvres mots de ouoloff me semblaient soudain bien maigres...

La Nation est, historiquement, l'échelle à laquelle se mène les guerres. Et lorsqu'elle épouse les contours d'une religion, c'est pire, même si les guerres peuvent parfois êtres civiles. C'est pourquoi je ne serai jamais nationaliste. D'autant que c'est souvent une échelle un peu artificielle et à mon sens désuette. Le coin de pays, la région, celle dans laquelle on vit me semble bien davantage pertinent et homogène, en termes de culture et de vie quotidienne. Franchement, le paysan ou le moniteur de ski de Champéry sont bien plus proche de leurs collègues de Châtel que d'un banquier genevois ou d'un fonctionnaire international. Tandis que deux habitants de Thonêx et Gaillard sont infiniment plus proches l'un de l'autre (à tous les sens du terme) que de leurs compatriotes de Saint-Gall ou de Perpignan.

Quant à l'échelle à laquelle doivent se régler les problèmes, c'est effectivement au plus près des gens pour un certain nombre d'entre eux (= commune, agglomération ou canton) et pour quelques autres, et non des moindres, c'est à l'échelle mondiale ou à défaut continentale. Et de plus en plus.

Je sais qu'un certain nombre de gens, au PLR, pensent comme moi. Pas tous, la déclaration d'amour à la Suisse du dernier communiqué le prouve. Elle est aussi la volonté de ne pas abandonner ce terrain à l'extrême-droite. Un terrain fertile, où pousse aisémment la mauvaise herbe de la haine. Comme dans toute relation d'amour passionel d'ailleurs. Raison de plus pour savoir garder le sens de la mesure.

Commentaires

Cher Monsieur Souaille,

En Suisse, il n'y a pas de nationalistes, car tout simplement il n'existe pas de nation suisse.

Une nation, c'est une culture et une langue communes.

Rien de tel en Suisse.

Il n'y a donc ni nationalistes de droite, ni nationalistes de gauche...

Écrit par : Philippe Marton | 14/02/2011

Pouf pouf, M. Marton, cela ne nous dit pas comment vous appelez alors le fait de considérer qu'il n'y en a point comme vous ? Ah si, "patriotes" peut-être... Eh bien si c'est ce que vous voulez entendre, c'est pour moi la même chose. La notion de patrie m'est étrangère. Ma patrie c'est la planète, c'est le genre humain.
Cela ne signifie ni que j'aime tout le monde, ni que je doive tout accepter de l'autre, mais simplement que dans mes critères d'appréciation de mon interlocuteur, son appartenance à tel pays, nation ou patrie vient après beaucoup d'autres...

Écrit par : Philippe Souaille | 14/02/2011

J'ajoute que si ce que vous voulez dire c'est que l'habitant de Thônex est plus proche de celui de Saint-Gall, par ses institutions démocratiques, que de celui de Gaillard, laissez-moi émettre quelque doute...
Lorsqu'on voit que le MCG et son leader maxi-mots ont tour à tour entonné le discours "suissiste" de l'UDC puis le discours régionaliste de l'indépendance genevoise, puis à nouveau le discours udéciste, on se pince...
Tout cela ressemble davantage à un attrape-gogos dont on a besoin comme marchepied électoral qu'à quoi que ce soit d'autre...

Écrit par : Philippe Souaille | 14/02/2011

Bravo pour le leader maxi-mots, mais attention à la tournure redondante de "gîte et couvert"...

Pour le reste, je partage nombre de vos points de vue et "sur nos monts quand le Soleil, etc, etc" je crains que ses rayons n'éclairent pas beaucoup plus loin que le bout du nez de nombreux """patriotes..."""

Écrit par : MIchel Sommer | 14/02/2011

M. Sommer, on en apprend tous les jours. J'étais persuadé comme tout le monde que "le couvert" désignait "les couverts", soit la nourriture. Je constate après vous que les étymologistes sont de l'avis contraire. Mais, je conserve un doute, la tournure "le couvert" sonnant tout de même assez médiévale, en des temps où les règles de l'orthographe étaient à peu près inexistantes. Et je ne vois pas pourquoi la redondance aurait passé à la postérité.
Cela pourrait être aussi le gîte dans le sens de la couche et du couvert, un toit, mais...
Merci en tout cas.

Écrit par : Philippe Souaille | 15/02/2011

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