03/03/2011

Abidjan, Tripoli, et nous et nous et nous...

L'heure est grave à Abidjan, où les jeunes patriotes à la solde de Laurent Gbagbo bloquent systématiquement les véhicules blindés de l'armée française ou de l'ONU dans des embouteillages artificiels et les entourent en vociférant, sous l'oeil des caméras, en espérant se faire tirer dessus... Ou sinon s'emparer des armes des soldats. Pendant que dans les quartiers, on tire à l'arme lourde entre partisans des deux camps.

Le problème de la Côte d'Ivoire est que les deux camps sont de force sensiblement égales. Le Nord musulman est essentiellement voué à Ouattara, ancien fonctionnaire international, et lié au Burkina Faso, tandis qu'au sud, chrétien et animiste, c'est plus compliqué. La capitale Abidjan, ébrié (donc Akan), comprend de fortes minorités de toutes les ethnies. Houphouet-Boigny l'ancien président comme son successeur désigné Konan Bédié étaient baoulés du groupe linguitique akan, qui dominent au Ghana, tandis que Gbagbo l'opposant historique est de mère bété, du groupe Krou, très présent au Libéria et en Sierra Leone.

Ouattara et Konan Bedie, qui n'avaient pas eu le droit de se présenter lors des élections de 2000 ont fait alliance contre Gbagbo, même si Konan Bedie est à l'origine de toute l'histoire en ayant le premier, en 98, refusé à Ouattara le droit de se présenter. En 2000, le Général Guei avait dans un premier temps été déclaré vainqueur, mais  le soulèvement des patriotes (jeunes étudiants et chômeurs soutiens de Gbagbo) avait abouti à la désignation de Gbagbo par la Cour constitutionnelle.

En 2002, la révolte armée du nord avait abouti à un cessez-le-feu contrôlé par la France et quelques pays africains sous mandat de l'ONU et à la partition de fait du pays. Difficile à dire qui aurait gagné sans l'intervention de la France, chacun des camps étant persuadé d'être le plus fort, mais Paris a voulu éviter les massacres (et les pertes économiques pour les intérêts français très présents à Abidjan) dans la principale métropole d'Afrique de l'Ouest après Lagos. C'est aussi l'année où Guei est assassiné mystérieusement, sans que ses assassins ne soient jamais retrouvés. Ceci dit, si on cherche à qui le crime profite, c'est plutôt à Gbagbo.

Depuis 2000 ce dernier gouverne et refuse d'organiser les élections, bien que la Constitution ivoirienne prévoit celles-ci tous les 5 ans, avec une durée maximale de deux mandats, soit 10 ans à la Présidence. Finalement, elles ont lieu fin 2010, soit au bout de 10 ans de pouvoir et de tractations. On connait la suite. Les deux camps revendiquent la victoire et Gbagbo croit pouvoir refaire le coup de Bush en 2000, lorsqu'il avait remporté la présidentielle grâce à une cour suprême à sa botte. Sauf que les observateurs internationaux nombreux en Côte d'Ivoire sont d'un avis contraire et proclament Ouattara vainqueur.

Dans l'immédiat, juste après l'élection, une intervention  militaire pilotée par l'ONU aurait peut-être permis de renverser rapidement Gbagbo, considéré comme un usurpateur, évitant la guerre civile et le bain de sang probable. On n'en est plus là.

Si Gbagbo reprend la main, la répression qui va s'abattre sur les communautés baoulé et musulmane d'Abidjan sera très probablement terrible. Car ils sont considérés par les "jeunes patriotes de Gbagbo" comme des éléments étrangers et perturbateurs, à éliminer. Or il s'agit de millions de gens. Si c'est Ouattara, on peut supposer qu'il aura à coeur de prouver à la communauté internationale qu'elle a misé sur le bon cheval. Mais rien n'est sûr. Une des plus grandes chanteuses ivoiriennes, pilier du régime, aurait ainsi été passée à tabac par des opposants. Les vannes de la violence aveugle sont ouvertes et cela peut faire très mal.

Que peut faire la communauté internationale dans ce contexte ? La propagande de Gbagbo, extrêmement insistante et bien faite, malgré ses gros sabots, est parvenu à créer l'idée que Gbagbo défendait les intérêts de l'Afrique contre le reste du monde. Ce qui est évidemment faux. Il ne s'agit que d'un tyran de plus, jaloux de son pouvoir et qui s'enrichit en vendant les richesses de son pays à l'étranger. Ou en pillant les richesses accumulées par Houphouet-Boigny, qui possédait, à titre personnel, d'immenses plantations.

Le discours de Gbagbo marque des points dans l'opinion africaine, tandis que sur le terrain, la tension monte. En neuf années d'efforts acharnés, notamment des personnels de l'ONU qui font un travail admirable sur le terrain, la communauté internationale n'est pas parvenue à imposer une solution durable. Que faire ? Laisser les ivoiriens s'entretuer et ruiner leur pays, comme ce fut le cas en Sierra Leone et au Liberia, jusqu'au point de non-retour où l'intervention internationale sera vécue comme une délivrance, cela peut être une solution.  Mais peut-on laisser commettre les massacres programmés ? Ce qui est certain, c'est que quoi que fasse l'ONU, elle sera critiquée.

Je me souviens m'être trouvé à Lomé au Togo, au moment où les forces armées présidentielles avaient attaqué celles qui défendaient le premier ministre. En quelques heures, la ville s'était couvertes d'inscriptions anti-françaises parce que l'Armée française, positionnée au Bénin voisin, n'intervenait pas. On n'ose imaginer la virulence des inscriptions si elle était intervenue !

Le dilemne est assez proche en Libye, quoique peut-être plus simple. Doit-on répondre à l'appel des révoltés qui se font bombarder par l'aviation de Kadhafi, ou attendre qu'ils soient exterminés ? Ou s'ils ne le sont pas, que dans le cadre d'une guerre d'usure, quelques guerriers bien entraînés, ceux d'AQMI par exemple, prennent le contrôle des opérations, de par leur discipline et leur détermination. Et prennent le pouvoir par la même occasion, massacrant au passage les leaders démocratiques. Un peu comme les staliniens le firent durant la Guerre d'Espagne.

Le monde pouvant plus facilement se passer quelques temps du cacao et du café ivoirien que du pétrole libyen, et les enjeux géo-stratégiques (et migratoires) étant moins évidents à Abidjan qu'à Tripoli, il est probable que l'intervention ait lieu dans le golfe de Syrte et pas dans le golfe de Guinée. En plus, Gbagbo est tout de même moins pire que Kadhafi, tant qu'à faire. Mais parmi les populations civiles, les machettes des combattants ivoiriens peuvent causer autant de dégâts que les MIG du colonel vert aux yeux chargés de khol.

Commentaires

gbagbo est bel et bien le president de la cote d'ivoire nous avons une constitution et les autres nations doivent la respecter on ne peut nous imposés un president que nous ne ne voulons pas.

Écrit par : oulai | 03/03/2011

Parlez à la majorité des ivoiriens qui n'ont pas voté pour Gbagbo !
Gbagbo lui-même pourrait commencer par respecter sa propre constitution qui dit qu'il n'a droit qu'à deux mandats limités à cinq ans chacun. Or il en est déjà bientôt à 11 ans avec un seul mandat...
A ce rythme, il est effectivement parti pour durer.

Écrit par : Philippe Souaille | 03/03/2011

Merci d'aborder la Côte d'Ivoire, Philippe Souaille. Maintenant, les Ivoiriens, je dois avouer que je ne les aime pas. Exploiteurs, esclavagistes, profiteurs de la main d'oeuvre burkinabé. Le pire de l'Afrique.
Par contre, ces exploiteurs ont sous leur pouvoir des centaines de milliers de travailleurs d'autres pays d'Afrique de l'Ouest, otages qu'ils s'apprêtent à bientôt massacrer dans l'indifférence générale si leurs pays d'origine interviennent contre le camarade Laurent Gbagbo...

Écrit par : Géo | 04/03/2011

Les généralités sont toujours fausses, Géo.
Je me souviens d'avoir tourné un documentaire sur le bidonville de Petit Vry, squatté par 20 000 pêcheurs de toutes nationalités entre la Lagune et la mer. Les jeunes avaient un moyen radical de faire la chasse aux voleurs de poissons. Ils leurs liaient les mains dans le dos et les jetaient à l'eau, de nuit, au beau milieu de la lagune...
Ceux qui parmi les ivoiriens et les africains en général accusent la France, l'Europe, l'occident et les blancs en général d'être à l'origine de tous leurs maux s'aveuglent évidemment (sans mauvais jeu de mots). C'est juste le meilleur moyen d'éviter toute auto-critique pourtant salutaire. Mais c'est tout aussi vrai à l'inverse. Les européens ne sont pas tout blanc dans cette affaire. Etablir un bilan objectif des responsabilités de chacun devient urgent. Même s'il sera forcément contesté de part et d'autres, et si la question n'est pas de déterminer le pourcentage de responsabilités, c'est un point de départ pour repartir sur des bases de collaboration fructueuse.

Écrit par : Philippe Souaille | 07/03/2011

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