05/04/2011

Abidjan: pourvu que cela aille vite !

La guerre est toujours une calamité. Mais il est des situations tellement purulentes qu'il vaut mieux crever l'abcès. Et alors en finir vite. le plus vite possible. C'est le cas à Abidjan en ce moment, où la nourriture, l'eau et les médicaments  commencent à manquer dans une ville en guerre de plusieurs millions d'habitants. C'est le sens de l'intervention des hélicoptères français et onusiens qui ont tiré des missiles sur le Palais présidentiel et les deux camps militaires où sont retranchés le dernier carré des militaires et fanatiques pro-Gbagbo.

Les contacts que nous avons sur place, pro ou anti-gbagbo, ou le plus souvent restés neutres, sont unanimes. Terrés dans leurs maisons ou, lorsqu'ils appartiennent au corps médical, tentant de poursuivre leur mission de santé au péril de leur vie, ils n'ont qu'une envie: que cela s'arrête. Vite. Cela, c'est le ballet des hélicoptères de combat au-dessus des têtes, les coups assourdissants des armes lourdes, les bagarres devant les magasins de nourriture, l'eau qui coule orange, les convois d'auto-mitrailleuses en pleine ville, les barrages de miliciens qui arrêtent, tirent, fouillent, violent et pillent. Plus les enlèvements et les exécutions sommaires pour rien, parce que l'on n'a pas le bon nom, pas les bonnes marques tribales, ou pas la bonne couleur.

Il est vital de mettre fin au plus vite à ce jeu de massacres, de vendettas et de vengeances, comme celles qui se sont déroulées à Duékoué, où semble-t-il, plusieurs centaines de victimes sudistes ont répondu à plusieurs dizaines de victimes nordistes des semaines et des mois qui avaient précédé la prise de la ville. Le retour à l'ordre et à la justice républicaine devra condamner ou absoudre, mais de manière équitable, indépendamment des camps d'origine. Tous les auteurs d'exactions devront être identifiés et jugés, et dès avant la fin de la guerre. C'est la condition sine qua non d'une réconciliation qui fonctionne. Espérons que Ouattara ait la carrure de l'imposer, comme Mandela su le faire en Afrique du Sud.

Il est clair que la responsabilité initiale revient à ceux qui ont développé le concept d'ivoirité. Une forme de fascisme qui comme toujours s'en prenait à l'autre, au voisin. Dans le cas présent, à l'Ivoirien du nord, soupçonné d'être un ivoirien de fraîche date. Ce dans un pays dont l'impressionnant boom économique, unique en Afrique, s'était évidemment accompagné d'une forte immigration. Les clivages religieux n'arrangeant rien, même si en Côte d'Ivoire, l'intégrisme est plutôt du côté des évangélistes du camp Gbagbo que des musulmans de Ouattara.

Au départ, l'ivoirité n'était qu'un truc électoral entre les mains de Konan Bédié, qui depuis s'est rallié à Ouattara, effrayé par les mauvais génies qu'il avait laissé échapper de la boîte de Pandore. Mais Gbagbo en a fait la base de sa politique, trouvant un appui solide au sein des populations d'Abidjan et ce parfois en dehors des bases ethniques. Au conflit tribal se superpose en effet une vassalité économique. Abidjan est l'une des rares grandes villes d'Afrique qui comptait une vraie classe moyenne, vivant très correctement, même en fonction des critères internationaux. Une population africaine ou métissée, profitant du statut de capitale économique de la sous-région. Une population finalement soucieuse de son confort et de son mode de vie à l'occidentale, dont paradoxalement, Gbagbo, le socialiste et son armée de "jeunes patriotes" urbains et sans le sou, faisait figure de protecteur.

Face à l'urbanité polie et heureuse d'Abidjan, il y avait l'Afrique rurale, immense et désespérément pauvre, même si Abidjan tirait une bonne partie de ses richesses de la culture du cacao ou du café. Toute l'Afrique de l'Ouest, non seulement le reste de la Côte d'Ivoire, mais les pays voisins, loins à la ronde, qui dépendaient du Franc CFA, membres de la CEDEAO, dont Abidjan restait la capitale économique, le phare prospère dans un océan de misère... Une Afrique où l'Islam progresse, loin de ses bases du Sahel, pour atteindre peu à peu le Golfe de Guinée, installant mosquées et femmes voilées. Ce qui fait peur. Comme partout.

Habile stratège, Gbagbo est parvenu en sus à se faire passer pour un champion de l'anti-colonialisme, alors qu'il était maqué jusqu'au cou avec les intérêts français, tandis que son épouse Simone travaillait main dans la main avec les néo-conservateurs étasuniens. Un couple présidentiel champion du grand écart idéologique et de la contorsion affairiste ! Un couple amoureux surtout du pouvoir au point de s'y accrocher quitte à générer bains de sang et ruine économique. Il n'est plus question, à aucun niveau, d'intérêt public, mais juste et uniquement d'intérêt personnel. Pourvu que cela dure le moins possible !

 

Commentaires

Laurent Gbagbo aurait entamé des négociations visant à sa reddition, selon le porte-parole de Ouattara.

Écrit par : Philippe Souaille | 05/04/2011

Merci Monsieur Souaille pour votre analyse.
"Il est vital de mettre fin au plus vite à ce jeu de massacres, de vendettas et de vengeances... Le retour à l'ordre et à la justice républicaine devra condamner ou absoudre, mais de manière équitable, indépendamment des camps d'origine. Tous les auteurs d'exactions devront être identifiés et jugés, et dès avant la fin de la guerre. C'est la condition sine qua non d'une réconciliation qui fonctionne..." Entièrement d'accord avec vous.

Je ne comprends pas pourquoi avoir attendu si longtemps alors qu'on savait que le pourrissement de cette situation allait apporter son lot de crimes contre des innocents (en majorité femmes et enfants comme d'habitude!) C'est triste de voir jusqu'où peut mener l'avidité!

Écrit par : zakia | 05/04/2011

Pourquoi avoir attendu si longtemps ? Parce que la guerre fait mal, à tout le monde, et que la communauté internationale a espéré jusqu'au bout que le message de la raison l'emporterait.

Écrit par : Philippe Souaille | 05/04/2011

Cela montre surtout que cette partie de l'Afrique n'est pas mûre pour la démocratie. Chaque fois ou presque qu'il y a une élection démocratique, le verdict des urnes ne suffit pas et il faut une guerre civile pour stabiliser la situation.

Écrit par : Andres Gomez | 05/04/2011

M. Gomez, lorsque des partis arrivent au pouvoir sur des bases ethniques et/ou de haine du voisin, cela dégénère partout. Y compris en Europe, comme cela fut le cas à moult reprises au siècle dernier, et la dernière fois en ex-yougoslavie.
Evidemment, en Afrique aussi. Mais cela me semble une raison suffisante pour ne pas laisser arriver au pouvoir de tels partis, en Suisse et à Genève aujourd'hui. Ces partis haineux que vous soutenez systématiquement, comme le MCG.
Par ailleurs, il y a des pays d'Afrique ou les élections se déroulent à peu près normalement. Mais comme pour les trains qui arrivent à l'heure, vous n'en entendez même pas parler.
Corto, lorsque vous aurez des faits précis, corroborés, et pas des élucubrations basées sur des racontars, je passerai peut-être vos commentaires.

Écrit par : Philippe Souaille | 05/04/2011

j'avoue mon embarras , mettre un terme à la folie meurtrière de Gbagbo est légitime, mais évidemment ne pas considérer qu'en ouvrant un troisième front dans une drôle de guerre qui voit la Sarkosie guerroyer en Afghanistan, en Libye, développer des bases militaires à moins d'une heure d'avion de l'Iran ne pas considérer que ces gesticulations ne sont pas complètement absentes de tout calcul politique intérieure aussi bien qu'extérieure.
La France - Afrique a aussi un lourd passé de connivence avec des "leaders" tels que Bongo-Sassou Ngesso etc pour ne pas conclure que cette énième intervention "humanitaire" ne représente qu'un dernier épisode d'une puissance en mal de reconnaissance internationale. La grande absente de ces relations parfois honteuses avec les dictateurs africains est la société civile émergente dans ces pays ,si les Foccart ont disparu, il ne faut pas oublié les Bouygue et autre intervenant économique dans l'arrière décor de ce théâtre tragique.

Écrit par : briand | 05/04/2011

Bonne question Briand, à laquelle il n'y a pas une mais une infinité de réponses. Dont aucune ne serait suffisante isolément. Comme c'est un peu long, je vais vous répondre par un post.

Écrit par : Philippe Souaille | 06/04/2011

Ce qui se passe en Afrique me désespère. C'est d'ailleurs le point de départ de mon dernier livre. On est toujours si près de retomber dans les violences tribales. Malgré les élections. Le semblant de démocratie. L'héritage de la colonisation est lourd à porter, certes. Mais pourquoi (presque) aucun de ces Etats n'est capable de s'en sortir? C'est assez déprimant.

Écrit par : jmo | 06/04/2011

JMO, pour faire, cours, mettez n'importe quels peuples européens dans les conditions de vie africaines et vous aurez de magnifiques étripages inter-tribaux dans les semaines qui suivent.

Écrit par : Philippe Souaille | 06/04/2011

@ JMO la Bosnie la Croatie le Kossovo, à peine plus loin la Géorgie,la Tchétchénie ,le Haut karabakh d'autre ethnies d'autres clans d'autres tribus qui n'ont pas su entrer dans l'histoire comme disait l'autre à Dakar, enfin dans l'Histoire écrite par les Occidentaux. Au fait Ph S.Y-en-a-t-il une autre ou des autres?

Écrit par : briand | 06/04/2011

L'Histoire n'est pas écrite par tel ou tel. Mais sans écriture, les traces sont plus rares. La violence et les massacres sont unanimement répandus, dans toutes les cultures, qu'elles soient mécanisées ou pas, connaissent l'écriture ou pas. Le discours de certains africains ou afro-américains sur la violence qui serait une spécificité occidentale est tout aussi stupide que la dénonciation d'une soi-disant violence africaine.
Nos français moyens, en 45, ont tondu des femmes et exécuté des gens sans procès, comme les miliciens l'avaient fait avant eux. Et je ne doute pas un instant que de purs helvètes en auraient fait autant. A l'inverse, les pêcheurs d'Abidjan qui jettent les voleurs pieds et poings liés dans la Lagune ou les petits hutus qui coupaient les tendons des géants tutsis AVANT l'arrivée des blancs n'ont pas attendu l'Occident pour inventer la violence et la haine. L'Histoire, la vraie, tente de tenir compte de tout. Indépendamment de la culture ou de la couleur d'origine.

Écrit par : Philippe Souaille | 06/04/2011

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