06/04/2011

Gbagbo, futur maire d'Abidjan devenue canton-ville ?

Briand, commentateur régulier de mon blog, me demande s'il n'y a vraiment aucune raison sous-jacente à l'engagement français en Côte d'ivoire, en Libye, en Afghanistan. Question complexe, à tiroirs multiples. Bien sûr que Sarko peut espérer tirer profit d'un engagement militaire, jugé pertinent par les 3/4 des Français. Bien davantage pour Abidjan et Benghazi que pour Kaboul. Mais voire la main de Bouygue dans l'histoire, comme le suggère Briand, me parait fort abusif. La France - sur mandat de l'ONU - n'agit pas pour démolir et reconstruire "le petit Manhattan des Tropiques", mais au contraire pour préserver la ville de la destruction. Et les civils de l'horreur.

Si certaines entreprises ou intérêts français peuvent être liés plus à l'un qu'à l'autre des deux rivaux ivoiriens, les deux ont partie liée, intimement, avec des intérêts français et étasuniens. Rien ne justifie l'intervention en cherchant dans cette direction à mon avis. Les raisons sont davantage politiques. ET humanitaires.

Certes, Gbagbo (socialiste) et son épouse (presbytérienne néo-conservatrice) ont pour amis les ennemis politiques de Sarkozy et Obama. Mais ni Sarko, ni Obama n'ont un réel intérêt à faire tirer au missile sur les amis de leurs leurs ennemis politiques, où que ce soit dans le monde. En revanche, il est certain que la situation politique globale a changé. Instruits par les errements gravissimes du bushisme néo-cons et ses effets dévastateurs sur la stabilité du monde, les dirigeants occidentaux, Obama et Sarkozy en tête, soutiennent activement (y compris par l'action des services secrets US en Afrique du Nord) une politique de démocratisation anti-dictateurs et de moralisation de l'action publique internationale. En clair, ils essaient de mettre fin à l'hypocrisie d'une politique tellement en faveur de l'Occident qu'elle finit par lui desservir et mener la planète au bord de l'affrontement généralisé. L'idée étant de rendre le pouvoir aux peuples, dans la forme qu'ils se choisissent.

Obama comme Sarkozy ont chacun leurs raisons pour se faire. Obama a été élu pour ça, mis en place pour sauver la crédibilité internationale et l'image de l'Amérique. Sarko, c'est plus perso. La Présidence de la France ne lui suffit pas, il rêve d'Empire et de grandeur. Passer à la postérité pour avoir donné une nouvelle impulsion au multilatéralisme et à la cohérence mondiale serait de nature à satisfaire son ego. Par ailleurs, ce sont des idées qui sont dans l'air du temps, et le seul moyen de combattre la montée universelle des nationalismes qui menacent la planète entière d'une catastrophe majeure. Alors même que nous aurions les moyens, pour la première fois dans l'histoire, de sortir tous ensemble de l'ornière.

Sur cette trame de fond se greffent des situations spécifiques. Les dirigeants chinois par exemple, craignent très fortement la contagion et commencent à arrêter ou inquiéter tous les vecteurs potentiels de changement. L'ami qui vient de rentrer de reportage en Chine m'a décrit une situation extrêmement tendue, inhabituelle. Idem au Vietnam. En Afrique, de nombreuses élections présidentielles sont prévues dans les deux ans qui viennent. Or le continent commence (enfin) à bouger en bien, à compter sur ses propres forces entrepreneuriales davantage que sur l'assistance internationale et le bakchich à l'administration publique. Une démocratie qui fonctionne serait un atout primordial, mais pour cela, il faut que les présidents élus arrivent au pouvoir. La mascarade de la cour de copains mise en place par Gbagbo pour le désigner élu ne doit pas se reproduire, d'autant qu'en Afrique, c'est en train de devenir une tradition que de contester le résultat des urnes en hurlant au complot. Encore mieux, au complot international !!!

C'est là toute la difficulté de l'exercice. L'intervention extérieure est toujours délicate, critiquable et critiquée, mais vaut-il mieux laisser faire ?N'aurait-il pas mieux valu tenter d'empêcher le génocide rwandais ? Abidjan est une ville moderne de plus de 5 millions d'habitants, avec les difficultés sanitaires et d'approvisionnement que cela représente en cas de conflit ouvert, si tous les services s'arrêtent. La France est intervenue en 2002 pour s'interposer et arrêter le massacre. Elle a été très critiquée pour cela, par les deux parties, qui l'accusaient d'avoir sauvé la mise de la partie d'en face. Déjà à l'époque, militairement, les forces du sud ne faisaient pas le poids, mais ni leurs dirigeants ni les "jeunes patriotes" fanatisés ne l'ont jamais admis. Au point que pour expliquer aujourd'hui leur effondrement rapidissime, ils parlent de troupes nigériannes ou burkinabe. C'est toujours la faute de l'autre, jamais de soi.

Une attitude infantile, exploitée par tous les fascismes et les populismes de par le monde, en Europe et même à Genève, qui fait des ravages en Afrique, où il est extrêmement facile d'accuser le blanc... Et à défaut l'immigré du nord, du sud, de l'ouest ou de l'est, ou le cousin du village. C'est en se levant face à l'adversité qu'on conquiert son indépendance et sa maturité. Encore s'agit-il de ne pas se tromper d'adversaire. Le véritable ennemi, c'est bien moins souvent celui que désigne la vindicte populaire - que ce soit en Afrique ou même à Genève, le frontalier, le shéma est strictement identique - que ses propres errements, paresses et incapacités. Il y a du bon partout, même dans les religions, horriblement meurtrières et conservatrices par ailleurs. La volonté de dépassement de soi des protestants, la petite pierre, apport personnel au changement des catholiques, le djihad personnel des musulmans vont tous dans le même sens : se grandir en travaillant sur soi-même et les possibles améliorations de son environnement.

Nous sommes là bien loin de la question de départ. Mais c'est pourtant la ligne d'arrivée qu'on aperçoit, ou plutôt le but: participer à l'effort collectif pour l'amélioration des relations internationales et interpersonnelles non pas dans la haine et l'affrontement mais dans la collaboration. Ce qui, comme rien n'est simple, implique parfois de tirer au missile sur un bunker pour accélérer les choses. Quitte à se tromper, afin de rétablir la paix et le dialogue au plus vite. Car dans la pesée de l'intérêt général, mieux vaut quelques morts innocentes que quelques centaines de milliers... A fortiori si le retranché monopolise le pouvoir sans avoir organisé d'élections depuis une dizaine d'années.

D'un autre côté, il est certain que Gbagbo avait la majorité dans son fief d'Abidjan, cerveau économique d'un pays dont la zone cacaoyère est le coeur... et la main d'oeuvre du nord, les muscles. C'est une réalité difficilement contestable, qu'un gouvernement Ouattara ne pourra jamais effacer.  C'est pourquoi je préconiserais une réforme constitudionnelle profonde, prévoyant non pas la partition du pays, mais une forme de fédéralisme, dans lequel Abidjan bénéficierait d'un statut d'autonomie à un degré restant à déterminer. Son "Maire" doté de pouvoirs accrus, pourrait alors très bien être Ggagbo ou l'un de ses fidèles. Cette soupe de Kappel serait sans doute plus digeste que l'actuel atiéké sauce feuille, que visiblement les estomacs ivoiriens ont présentement quelque mal à digérer...

NB:

La soupe de Kappel, que d'aucuns décrivent comme un ancêtre de la fondue, permit aux premiers Suisses de faire la paix entre eux alors qu'un grave conflit entre la ville de Zurich et les campagnes menaçait l'unité fédérale naissante.

L'atiéké sauce feuille, semoule fermentée aux épinards, peut être considéré comme le plat national ivoirien.

Commentaires

En ce qui concerne le rôle de la France dans cette aventure, les raisons de politique intérieure et économiques ne sont pas crédibles.

Premièrement, parceque Sarkozy n'a pas instrumentalisé cette intervention (ni celle en Libye) à des fins électoralistes. C'est par ailleurs surprenant car il a été bien plus présidentiel dans ces deux aventures que dans a peu près le reste de ses actions depuis quatre ans si on accepte la gestion de la crise financière.

Et deuxièmement, car les grandes sociétés françaises occupent déjà tous les marchés en Côte d'Ivoire et sont en cheville avec Gbagbo. En fait, le soutien octroyé à Ouattara représente un danger pour ces positions dominantes, au vu de la proximité entre celui-ci et Washington.

Écrit par : sek | 06/04/2011

Le monde de l'économie a une sainte horreur de l'instabilité,qu'elle soit le fait de l'un ou de l'autre camp,je peine à comprendre la schizophrénie de Gbagbo servant et se servant des investisseurs français depuis sa prise de pouvoir et ses positions hystériques envers la puissance colonisatrice, d'autre part bien qu¨'ayant aucune compétence dans le domaine comment un président d'une république hôtelière "Ouattara " peut se muer en si peu de temps en un conquérant à la tête d'une armée disciplinée soudainement quasi surarmée sans interventions et barbouzeries franco - occidentales hors de tout mandat de l'ONU :je m'inquiète pour la cohésion sociale et politique de ce pays .Des quantités d'armes circulent à Abidjan des milices vont continuer d'exister la vie des populations sera certainement plus que précaire, on est loin des discours lénifiants émanant de la majorité présidentielle française sur les bons "Ouattaristes" contre les mauvias Gbagbistes s'il y a des perdants ce sera la société civile , qui n'en peu plus , lui venir en aide , ce sera je l'espère pour une fois l'affaire des africains.

Écrit par : briand | 06/04/2011

Gbagbo n'est pas du tout schyzo, juste un politicien habile. Pas pour rien que le petit peuple d'Abidjan, en parler Moussa, le surnomme "le boulanger" pour son aptitude à rouler son monde dans la farine. En l'occurrence, il tient un discours nationaliste et revanchard à l'égard de son électorat et des intellectuels africains en Europe, tout en agissant concrètement dans le sens de ses intérêts économiques personnels... Mais aussi dans le but de se maintenir au pouvoir, car s'il fermait la porte aux firmes françaises, la Côte d'Ivoire s'effondre.
Une partie de la santé économique d'Abidjan vient du cacao et l'autre du fait qu'elle est le siège d'une floppée de multinationales pour l'Afrique francophone ou même pour toute l'Afrique. Virez les multinationales et c'est les deux tiers des gros salaires du pays qui disparaissent: adieu impôts, commerces, services et tutti quanti... Gbagbo a beau être socialiste, il n'est pas fou.
Quant à Ouattara, il s'agit bel et bien d'une conjonction d'intérêts entre les rebelles nordistes, dirigés par Soro, nés d'un soulèvement militaire et aidés depuis le début par le Burkina (cela fait 10 ans que ça dure et n'a rien de nouveau) qui avaient besoin d'une figure politique internationale et Ouattara qui lui avait besoin d'une force armée.
De même qu'en face, Gbagbo, pour exécuter ses basses oeuvres, se sert des Jeunes patriotes de Blé Goudé qui ont trouvé en lui un tribun, un leader de stature internationale... Les Ouattaristes, potentiellement, ne sont pas davantage des saints que les Gbagbistes, mais le principe d'une élection, c'est que le majoritaire gagne. Gbagbo était majoritaire à Abidjan, mais minoritaire dans le pays. Abidjan n'est pas toute la Côte d'Ivoire. Et il y a bien trop longtemps que la bourgeoisie de la capitale avait coupé les ponts avec la province pour s'en rendre compte.
Je ne crois pas un instant que l'Afrique vienne en aide à Abidjan. Abidjan est trop riche et l'Afrique trop pauvre. Au-delà du manque de moyens, les jalousies restent trop fermement ancrées, d'autant qu'elles furent longtemps attisées par la bonne société ivoirienne du temps de sa splendeur.
Paradoxalement, c'est d'ailleurs ce qui peut permettre de rétablir la concorde. La bourgeoisie n'est pas un problème, elle ira là où va l'argent, sans prendre trop de risques. Comme vous le dites, Briand, l'économie a horreur de l'instabilité. Le petit peuple, dans les quartiers, c'est autre chose. Il a faim. Il a besoin de manger et de sentir que sa situation s'améliore. Si Outtara parvient à relever ce pari, il peut tout gagner. Le problème, c'est qu'il est un bon économiste, mais pas un faiseur de miracles. Donc cela va coûter de l'argent. Si la France, l'ONU et les Etats-Unis osent mettre la main à la poche pour aller au bout de leur logique - et si Ouattara sait imaginer des solutions de type fédéraliste - les jeunes patriotes lui mangeront dans la main, au lieu d'ériger des barricades aux carrefours.

Écrit par : Philippe Souaille | 06/04/2011

En ce moment, c'est Jean-François Probst qui défend son ami fasciste Gbagbo, après moult autres salopards de journalistes français tout aussi pourris. Le nombre de journalistes salopards français à la solde de Gbagbo est proprement ahurissant, et je ne me souviens pas de tous les noms : Houdin, un autre ce matin sur RSR1 médialogs, sur BFM hier soir etc...
Cela me rappelle l'Angola et j'ai sous la main le livre d'une autre de ces ordures, Jean-Marc Kalflèche, à la gloire du fasciste Jonas Savimbi.

Écrit par : Géo | 06/04/2011

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