22/04/2011

Front Républicain ou proportionnelle ?

Dans plusieurs communes genevoises, on a parlé de fronts républicains lors des dernières élections. Dans d'autres, on en est resté à la loi du plus fort, imposant silence avec plus ou moins d'élégance à la minorité. Cela fait partie du jeu politique. De manière générale, la gauche profite de la gabegie à droite et dicte ses conditions dans les grandes communes, tandis que dans les petites, c'est généralement l'inverse.

Il est frappant de constater que lorsque les partis populistes sont globalement absents, la droite et le centre régnent, tandis que lorsqu'ils sont forts, leur poussée profite essentiellement... à la gauche ! Vous me direz, c'est la faute de la droite classique qui refuse de partager le pouvoir avec les extrêmes, je vous rétorquerai que l'extrême-droite se livre à un odieux chantage, "nous ou la gauche..." Chantage auquel le parti libéral est donc tenté de céder. On nage en pleine politique politicienne, jeux de pouvoirs et d'egos.

Sauf que la droite-extrême populiste n'est pas une entité virtuelle. Elle défend des valeurs qui, au-delà de la morale et de l'éthique,  sont fondamentalement contraires aux intérêts de l'économie genevoise. Les banquiers par exemple le savent, qui ont besoin de pouvoir recruter loin au-delà des frontières, sur des bases exclusives de compétence internationale... Il est navrant que certains l'oublient.

La gauche peut-elle se permettre longtemps de jouer au jeu auquel elle s'est livrée en Ville de Genève, et pire encore à Carouge, où elle rafle les trois sièges sans rapport aucun avec sa force réelle ? De même dans les petites communes, où la gauche est minoritaire, mais une minorité forte, est-il juste de ne rien lui laisser ? A ces questions, je vois trois réponses possibles.

1) le statu quo, on ne change rien, chacun reste maître chez soi, et l'on admet que le canton est à droite, comme les petites communes et que les villes les plus peuplées sont à gauche. Ce qui n'est pas très constructif et accentue les blocages qui paralyse le canton à l'heure où il faudrait au contraire agir avec dynamisme. Au bout du compte, la gauche risque fort d'en être victime et Genève avec elle, le jour où le centre réduit à sa plus simple expression laissera la place à l'extrémisme.

2) la proportionnelle dans les CA, comme le réclame depuis dimanche le MCG, ce qui lui permettrait de placer plusieurs de ses membres. Un scénario qui fait peur, quand on pense à leur idéologie et à leur comportement global, sans même parler de leurs compétences supposées. Un scénario surtout refusé par la majorité, si l'on en juge par la manière dont le front républicain a fonctionné, là où il s'est mis en place. Mais on peut aussi penser que cela permettrait aux élus populistes de démontrer leur incompétence ou qu'ils n'ont pas de solution miracle...

3) la mise en place d'un vrai front républicain, poussant jusqu'au bout la logique consensuelle qui, tout autant que la démocratie participative à base de référendum est constitutive du miracle helvétique.  Cela implique de partager plus équitablement les postes, par exemple 2/3 en Ville de Genève plutôt que 1/4 et vice versa dans les petites communes. De travailler au bien commun en respectant le partenaire du front. De gouverner au centre en excluant les extrêmes. De part et d'autres. Sauf que, problème, si quelques éléments du parti libéral (plus rares qu'on veut bien le dire) sont très à droite, plusieurs cassiques du PS se positionnent clairement à l'extrême-gauche.

En résumé, la vraie question, c'est où place-t-on les clivages. Entre deux camps opposés, ou de part et d'autre ? La logique de la démocratie participative et collégiale voudrait que cela soit de part et d'autre. Les deux camps opposés convenant à des démocraties bi-partisanes, sans réelle participation du peuple aux décisions, et monocéphales. Tout le contraire de la Suisse et de Genève, qui à cet égard, fait figure de pionnier depuis le XIIIème siècle.

21/04/2011

Impôts: en donner aux gens pour leur argent

N'en déplaise à certains oiseaux de mauvaise augure partisans du déplacement de curseur, la fusion genevoise du PLR, très probablement se fera le mois prochain. L'assemblée générale des libéraux et l'assemblée des délégués des radicaux se réuniront séparément dans un même lieu, à Troinex, pour ensuite, s'ils l'approuvent, continuer leur assemblée de concert.

Les "cultures d'entreprise" des deux partis devront apprendre à ne plus faire qu'une et les leaders des deux partis deviendront des leaders communs. Ce qui ne sera pas toujours facile, mais n'est que billevesées en regard de la question à 40 000 voix: comment gérer la percée populiste et la dispersion des voix qui profite à la gauche...

La réponse de Décaillet et de quelques autres a le mérite d'être claire, c'est d'ailleurs le seul: union des forces et partage des postes de pouvoir. Donc forcémment, alliance programmatique ou accord de principe sur les objectifs de gouvernement.

Ses inconvénients sont beaucoup plus nombreux. D'abord rien ne dit que l'électeur s'y retrouve. Plusieurs dizaines de milliers de voix sont nécessaires à la victoire, et celles des militants de tous les partis genevois, gauche et droite additionnés n'atteignent pas 10 000. Au delà, les gens votent selon leur bon plaisir. Et si quelques uns ont la haine de la gauche chevillée au corps, d'autres ne peuvent pas sentir l'extrême-droite.

Oui, mais justement, rétorquent les tenants de l'alliance, l'UDC et le MCG ne sont pas l'extrême-droite... Du moins, ils nient qu'ils le sont. Comme Marine le Pen qui essaie de bannir les skinheads de son défilé du 1er mai parisien... Le fait est que la question n'est pas dans le qualificatif, mais dans le déroulement au quotidien des campagnes et des attitudes. Hors de quelques personnalités respectables qui font exception, le jeu de l'UDC et du MCG déplait. A beaucoup de gens, qui ne sont pas forcément de gauche. Leurs affiches, leur allure, leurs provocations, leurs explications politiques et leurs positions même sur l'Union européenne, la région, la culture, l'ouverture au monde et à la diversité... Tout cela fait autant de repoussoirs pour une bonne partie des électeurs, même si bien sûr cela leur en apporte d'autres.

S'allier avec eux, c'est-à-dire forcémment aller dans leur sens, cela signifie à tout coup s'aliéner une partie de l'électorat traditionnel de l'Entente, à droite et au centre. Une partie très probablement suffisante à faire échouer toute tentative d'arriver au pouvoir, parce qu'elle compenserait négativement l'apport de voix populistes. Cela c'est une donnée de base, que les tenants du déplacement de curseur s'obstinent à oublier, obnubilés qu'ils sont par leur haine de la gauche et leurs rêves de grandeur. C'est particulièrement vrai en Suisse, où le pouvoir d'initiative et de référendum confié au peuple réduit à néant toute velléité de gouverner contre la volonté de ce même peuple.

Contrairement à ce que d'aucuns voudraient faire croire, le centre existe bel et bien. Au même titre que l'extrême-droite. Et si des personnalités issues de l'extrême-droite se sont rapprochées du pouvoir en Europe, que ce soit en France, en Italie ou en Espagne, c'est toujours en abandonnant leurs oripeaux d'extrême-droite, comme l'avait fait le premier, avec beaucoup de clarté, Gianfranco Fini et comme tente de le faire, de manière plus trouble, Marine le Pen. Les oripeaux, mais aussi les thèmes politiques. Fini défend aujourd'hui des thèses fort honorables et que des thèses honorables. Le Pen, peut mieux faire. Et pour le MCG ou l'UDC, on attend toujours.

Mais pourquoi donc souscrire aux thèses du centre, si les thèses extrémistes ont au contraire le vent en poupe, en Suisse, à Genève, en Europe et même partout dans le monde ? Au point de tailler des croupières électorales aux partis traditionnels et raisonnables ? Parce que déplacer le curseur - à savoir intégrer tout ou partie des thèses extrêmes - n'est pas la solution.

Les gens, à raison, ont peur de l'avenir et réclament le maintien de leurs conditions de vie. Mais les thèses extrémistes ne solutionneront rien. Au contraire. Elles ne peuvent que mener au conflit et à la récession, qui n'est jamais qu'un autre mot pour "décroissance". Ce n'est pas en verrouillant à double tour que l'on maintiendra le niveau des échanges qui sont notre oxygène quotidien. Et que l'on rendra à Genève l'ambiance bon enfant qui fut la sienne. C'est au contraire en osant le progrès, en investissant dans les nouvelles technologies, en assurant à la région le développement des infrastructures qu'elle mérite...

Cela implique des changements de paradigme. La droite libérale s'est battue essentiellement ces dernières années pour le "moins d'impôts" qui pressurent, c'est vrai la classe moyenne. Mais la sécurité à un prix, les insfrastructures de transport ont un prix, la paix sociale et l'harmonie dans nos rues ont un prix. Tout cela coûte de l'argent et doit être financé. La haute bourgeoisie genevoise et d'importation a encaissé ou plutôt décaissé, sans trop broncher, en 2007-2008, des pertes sèches en bourse qui devaient bien représenter 20 à 30% du patrimoine en moyenne. Depuis, la bourse a regrimpé, les fortunes se sont reconstituées.

Quelque part, le problème, c'est moins la quantité de l'impôt lui-même que ce que l'on en fait. Si les gens ont le sentiment d'en avoir pour leur argent, de vivre dans la plus merveilleuse région du monde, ils seront prêts à payer pour ça. Cela implique, évidemment que la manière de dépenser l'argent collectif soit un peu moins "de gauche" et consacré essentiellement à l'amélioration de la situation des plus pauvres et de quelques apparatchiks, et davantage attribué à l'amélioration du bien commun, notre région. Pour le profit de tous. Ce combat là peut rassembler de larges majorités, et séduire ceux qui votent aujourd'hui pour les populistes. A condition que le progrès puisse être jugé sur pièces.

19/04/2011

Pour Genève, nous voulons tout. Et la qualité en prime

En arrivant à Unimail, dimanche, un ami français rencontré pour la première fois en ces lieux m'apprend que, sans être encarté, il a voté MCG... Et que "les radis, c'est une cause perdue !"

Une cause perdue avec autant d'exécutifs élus, j'en connais que ça rend jaloux. Au point de réclamer qu'on change les règles du jeu. Qui ne sont pourtant pas là par hasard mais pour mieux séparer les pouvoirs. Ceci dit, l'Entente a senti le vent du boulet. Pour l'avenir de Genève, menacé par toutes sortes de conservatismes, il importe d'agir. Mais pas n'importe comment.

La ligne gauche-droite, sur laquelle la lumière du petit écran genevois voudrait nous faire déplacer le curseur est-elle bien la plus représentative de nos valeurs ?  La toile d'araignée "smart-vote" n'est-elle pas plus pertinente ? Gauche-droite, cela dit juste la manière dont on veut réguler la richesse. Hormis pour les très riches (et même pour eux ?), cela doit-il être notre principal étalon ? D'autant qu'à l'évidence, même pour Castro aujourd'hui, la réponse ne peut être qu'une mixture socialo-libérale. Ou libéro-sociale... Le détail du "comment on fait, en pratique," n'abritant plus guère qu'un diablotin...

Les autres extrémités de la toile sont tout aussi importantes que les questions strictement économiques: comment gérer la nature, la pollution et notre rapport au reste du monde, qu'il soit proche ou lointain ? Sans oublier les religions ou notre rapport à la culture. Mais le plus important aujourd'hui et on le voit bien dans la montée des nationalismes europens, la ligne de front majeure, c'est la volonté de progrès et d'ouverture, opposée au conservatisme et au repli sur soi alimenté par la peur de l'avenir. Or ce conservatisme qui transcende l'opposition gauche-droite mène, qu'on le veuille ou non à la récession économique. Et la croissance, on en a besoin pour produire de la richesse à répartir.

L'évolution du monde ne nous est pas favorable. Le monde occidental n'est plus le maître de la planète.  Même sans colonies, la Suisse et Genève en étaient le coeur, par leur activité économique, diplomatique et institutionnelle. La déchéance occidentale a et aura de rudes conséquences pour les plus faibles et les classes moyennes. Parce que la tendance, à quelques exceptions près, est au lissage des conditions de vie dans le monde et qu'ailleurs elles sont très nettement inférieures aux nôtres.

Hélas, les 4/5èmes de nos richesses sont puisées dans le reste du monde. Sans elles, nous sommes pauvres et même très pauvres. Première raison pour éviter de s'isoler. La deuxième, c'est que notre communauté genevoise possède une immense chance: nous sommes l'une des rares exceptions. De par sa situation de petite capitale mondiale, Genève peut tirer son épingle du jeu des bouleversements en cours. A condition de jouer juste et en harmonie.

Que l'on ferme les portes ou que l'on continue de ne pas agir, le résultat sera le même: l'engorgement du marché du travail dans un cas, celui des infrastructures dans l'autre, réduiront l'attractivié de l'agglomération... Et aussi ses ressources. Très vite, les activités à très haute valeur ajoutée qui sont notre spécialité, y compris les organisations internationales, s'en iront là où l'on est prêt à se battre pour attirer la mane. Et sans ces activités à haute valeur ajoutée, Genève n'est plus qu'une bourgade parmi d'autres, dans laquelle on trouvera aisément de quoi se loger, mais plus de quoi payer le loyer...

Notre seule carte, c'est une action franche et déterminée. Nous en avons les moyens. Pour maintenir notre qualité de vie en assurant l'essor de la région. Sauf que cela ne se fera pas avec les forces conservatrices, mais contre elles. Aux forces politiques de se déterminer sur cette échelle là. Car ce n'est pas la croissance économique qui nuit à notre qualité de vie: c'est l'imprévoyance, le conservatisme et l'égoisme.

Il ne s'agit pas de faire de Genève une "grosse pomme" bis ou un Monaco sur Léman. Notre histoire et nos spécificités nous ont laissé une urbanisation atypique, marquée par une forte présence des zones vertes et le morcellement du territoire habité sur de vastes étendues. Je parle ici non seulement de Genève, mais de toute l'agglomération. C'est ce qui fait son charme, sa qualité de vie mais la cause aussi de ses problèmes: manque de logements et engorgement des transports.

Le remède est simple : construire du logement et des transports. Mais pas n'importe où, ni n'importe comment. Notre carte de visite, c'est la qualité de vie et le haut niveau socio-économique de nos populations. Il faut construire en fonction de ces données brutes, de par et d'autre de la frontière. Des petits ensembles de qualité dans les zones villas. Déclasser de la zone agricole pour y construire des éco-quartiers... Des transports en commun en site propre, efficaces et rapides, partout, qui quadrillent le territoire. Des RER, des trams, des bus, mais aussi des téléphériques, des navettes automatiques robotisées, des vélos et des voiturettes électriques en location. Et une Traversée.

Bâtir des tours à la Praille, pourquoi pas, à condition que ce soit des immeubles de luxe et de bureau. Car les grands ensembles en habitat populaire, c'est le ghetto quasi assuré à moyen terme.  De même, quel autre argument qu'idéologique peut-il justifier d'interdire à Christian Lüscher de rajouter deux duplex de luxe en haut de ses immeubles ? A raison de 2 ou 3 familles de plus par bâtiment, cela ne va pas davantage modifier la pression sur la circulation que la carte électorale... Mais cela réduit la pression ailleurs, sur des logements qui pourront être habités par d'autres. Voire sur des villas qui pourraient être remplacées par de petits immeubles.

Les petits immeubles construits ces dernières années par la commune de Bellevue sont emblématiques de la qualité de vie à viser, même s'il reste à améliorer en matière de convivialité et d'urbanisme. L'essentiel y est: suffisamment cossus et vastes pour la classe moyenne, abordables et proches d'une gare, ce qui est fondamental pour les pendulaires, comme pour les ados qui doivent pouvoir rejoindre la ville commodément. Tout en conservant des espaces verts de qualité. Des logements assistés, dans ce contexte, sont les bienvenus, mais en nombre contenu.  Du luxe urbain, qui a un prix. Il nous faudra le payer, nous et tous ceux qui choisissent de vivre dans ce coin de pays, par l'impôt qui doit être justement réparti.

Comment résoudre les blocages au niveau des communes, comment loger les salaires français en France, comment réguler la paix des transports, commen gérer le flux immigratoire de "pauvres" bien plus nombreux que d'expats, ce sont les chantiers qui nous attendent. Qui n'ont pas grand chose à voir avec une simple ligne gauche-droite... Nous aurons l'occasion d'en reparler. Ce débat, c'est le rôle naturel de l'Entente de le mener en s'élargissant à ceux qui sont prêts à s'y rallier.

15/04/2011

Quand on prononce le mot culture, vous entendez quoi ?

L'envie me démange de réagir au très beau texte de mon meilleur ennemi Pascal Holenweg, sur la culture. Parce qu'il ne voit dans le travail de l'artiste que son côté politique, nécessairement contestataire, selon lui. Normal, Holenweg pense politique et respire politique, jusqu'à l'extrémité du moindre poil de barbe. Anarcho-socialiste qui plus est. Or l'art c'est la vie. Et la vie, c'est la politique. Mais pas que...

S'il est incontestable que de très grandes oeuvres ont été de purs brulôts politiques, et de tous bords d'ailleurs, il y en eût tout autant qui ne le sont pas le moins du monde. Quand on prononce le mot culture, j'aime entendre répondre aussi "divertissement" et "éducation". Des masses ou de l'élite... Les deux ont besoin d'être informées, alertées et distraites. Quelques très grandes oeuvres - mes préférées - font tout cela à la fois, d'autres ne servent à rien ou juste à l'une ou l'autre, mais toutes sont de l'art, créées par des artistes.

En fait, en matière d'art et de culture, la seule règle est qu'il n'y en a pas, qu'il ne devrait pas y en avoir. Ce qui est contraire à la vocation de toute administration qui se respecte. D'aucuns pourraient ironiser sur la culture socialiste, ce serait idiot. Des socialistes ont été les meilleurs amis de la culture, d'autres ses fossoyeurs. Sans lien clair avec la qualité de leur travail politique.

"Che" Guevara est sans doute ce qui est arrivé de mieux à la salsa ! Car il l'a interdite, jugeant décadente cette musique métisse un peu trop juteuse pour le moraliste argentin blanc qu'il était.  Décadente et entretenue, comme une danseuse, par la maffia cubaine. En la contraignant à l'exil new-yorkais, il lui a offert une caisse de résonnance mondiale. Et donné naissance à l'une des plus belles chansons du patrimoine mondial de l'humanité:  "Cuando sali de Cuba", dans laquelle Celia Cruz raconte cet exil. A écouter ici

Pascal Holenweg préfère "Le Chant des partisans". C'est son droit. J'adore aussi des tas de chants révolutionnaires, les films militants sur la safra des 10 millions de tonnes à Cuba ont bercé ma jeunesse et  la littérature sans engagement peut n'être que lustration de nombril... Comme la littérature engagée aussi, d'ailleurs !

Jusqu'à la semaine dernière, en Côte d'Ivoire, le socialiste Laurent Gbagbo était l'ami des artistes, des musiciens (enfin, pas de tous) comme des cinéastes dont l'excellent Sidiki Bakaba, qui l'a accompagné jusqu'à la fin dans son  bunker, caméra au poing, et dont on est aujourd'hui sans nouvelle. On ne dira jamais assez la fidélité du griot à son maître, qui l'avait nommé patron du Palais de la Culture d'Abidjan. Bien des militaires n'ont pas eu ce courage...  Cependant le vernis culturel gbagbiste n'empêchait nullement le régime de faire brûler vif des civils aux barrages et d'assassiner les journalistes trop curieux.

N'empêche que sans le socialiste Jack Lang, que ma vieille mère  avait alpagué un jour sur un marché, je n'aurais jamais pu terminer mon premier film (en tant qu'auteur et producteur) qui n'avait pas passé la rampe des commissions d'aide sélective. Depuis, Ashakara a été diffusé jusqu'en Chine ou au Brésil et acheté aux Etats-Unis par Morgan Freeman en personne pour sa chaîne de télé... C'est incroyable ce que peuvent faire les vieilles mères décidées dans la vie des jeunes créateurs... Les relations de très haut niveau de mon paternel (le Ministre de la coopération - fondamental pour un film africain - et le propriétaire de Canal +), qu'il tutoyait depuis la guerre, avaient échoué à faire adopter le projet par leurs administrations, mais ma maman et son culot nous avait décroché l'avance sur recettes après réalisation. Pour un film à majorité suisse.

Ce que je veux dire, si j'ai quelque chose à dire, c'est qu'il n'y a pas de bonne manière de juger de la qualité d'une oeuvre et encore moins avant qu'elle n'existe. Ce qui est parfaitement contradictoire avec la logique de financement parfaitement régulée dont rêve la gauche. Sans le fait du prince, la diversité culturelle est morte ou au mieux assoupie. On l'a vu tant de fois, sans aller jusqu'aux 4 opéras populaires chinois, rejoués ad nauseam, ou au réalisme socialiste soviétique. Alors même que les périodes révolutionnaires sont souvent des périodes de foisonnement culturel.

A l'inverse, le fait du prince a offert au monde pléthore d'oeuvres monumentales, mais la culture populaire doit aussi exister pour les vivants d'aujourd'hui et pas seulement pour la postérité de demain.... La droite collectionne autant de casseroles que la gauche en matière artistique et culturelle. A l'instar du Che pour la salsa, le cinéma mondial doit énormément aux listes noires de McCarthy qui déplacèrent Hollywood en Méditerrannée durant une quinzaine d'années.

Entre 47 et 62, les plus grands succès du cinéma mondial furent tournés dans les studios de Cinecitta, de Londres et d'Almeria,  en Espagne franquiste, par des cinéastes et des producteurs communistes ! Les fonds transitaient par de discrètes banques genevoises pour payer ces gens travaillant sous pseudonyme. En Espagne, où régnait un contrôle des changes très strict, c'est une multinationale américaine bien connue à Genève qui payait les tournages avec l'argent des ventes de ses produits dans la péninsule. Les recettes des films engrangées dans le reste du monde permettaient de compenser. L'argent était ainsi sorti quasi légalement, puisqu'il finançait des dépenses en Espagne... Permettant à Carlos Saura de se former et aux franquistes de produire des bluettes populaires avec l'enfant-star Joselito...

Plusieurs des films ainsi réalisés dans le conflit et sous le manteau - mais avec souvent des budgets gargantuesques - sont des classiques qui ont marqué l'histoire du cinéma. Ils sont su mêler peinture de moeurs ou dénonciation sociale à la marge et distraction populaire au premier plan. Tout le contraire de ce que produisent habituellement les appareils culturels officiels, beaucoup plus élitistes. Qu'ils soient municipaux, cantonaux ou nationaux, ceux-ci sont nécessairement composé d'experts et de fonctionnaires, souvent les deux à la fois. Or les jugements des experts, s'ils ont un sens critique aiguisé, divergent quatre fois sur cinq de l'avis populaire qui fait les grands succès. Car ils sont nécessairement blasés et surinformés. Je le sais, j'ai été critique. Les fonctionnaires ont quant à eux besoin de règles et de process, que les créateurs ont vocation à bousculer. Sur ce point, Holenweg a raison, même si le bousculement n'est pas forcément politique ou social, très loin de là.

Or l'activité essentielle d'un créateur, à Genève aujourd'hui, consiste à monter des dossiers pour obtenir des financements. Qui seront examinés par des commissions dont les noms des membres sont publiés sur Internet (à la ville) ou pas (à l'Etat). Aligner des chiffres et les propos que veulent entendre les commissions, c'est une autre manière de faire des courbettes au Prince. Cela n'a en tout cas rien à voir avec le travail de création et moins encore avec le talent. Qui malheureusement est totalement contraire à tout le bel égalitarisme qui sous-tend l'idéologie socialiste. Même si bien des grands talents du XXème siècle furent socialistes ou même communistes. Malheureusement, sans talent, l'art devient inutile.

Le talent peut être celui de l'artiste, du producteur, ou même de l'agent culturel. Mais il n'entre pas vraiment dans les compétences des fonctionnaires de l'identifier. Pour évaluer, la fonction publique a besoin de critères objectifs et de données chiffrables, ce que par définition, la création artistique ne fournit pas, en dehors du nombre d'entrées, qui généralement n'est pas reconnu comme critère. Du coup, en Suisse, à Berne comme à Genève, on préfére juger de l'impact d'un projet sur le marché du travail artistique que de sa valeur artistique. Ce qui favorise une politique du clientélisme en lieu et place de politique culturelle.

Après tout, pourquoi pas ? Le talent, qui peut être multiforme, grand ou petit, mais par nature insoumis, a aussi besoin d'un tissu professionnel compétent pour se développer et s'exprimer. Seulement il ne faudrait pas perdre de vue le but, qui est de soutenir la création. Lorsque le RAAC a été créé, à l'initiative de membres du PS, c'était pour conserver une saine diversité face aux velléités de regroupement de la culture sous l'étendard de la ville et des verts. Fort bien. Mais du coup, ce qui risque de se passer, si Sami Kanaan reçoit la charge de la culture, comme c'est parait-il prévu, c'est exactement ce que redoutait les initiateurs(trices) du RAAC. A savoir le regroupement de la culture entre les mains d'un seul parti, comme le soulignait Pascal Décaillet avec qui je suis pour une fois d'accord.

Je n'ai rien contre Sami Kanaan, dont je respecte profondément les compétences et l'ouverture d'esprit, que j'ai pu juger lorsque je défendais les thèses du TCS et lui celles de la mobilité douce... Je n'en ai pas davantage à l'égard de Charles Beer, à qui je viens d'ailleurs d'écrire hier pour solliciter un soutien modeste mais exceptionnel pour mon film sur l'histoire de la région, qui mériterait quelques fonds supplémentaires pour être terminé comme il le mérite. Un film en costumes, qui n'est pas oeuvre de nature à révolutionner l'art cinématographique, mais qui constituera un élément fort du patrimoine culturel et éducatif genevois. Qui curieusement n'a pas obtenu jusqu'à présent l'aide du Département de l'Instruction Publique, mais en revanche celle de la ville, contre l'avis de sa commission. Parce que les commissions n'aiment pas le genre de films que je fais. Pas assez avant-gardistes sur le plan artistique, ou pas du bon côté politique. Ou les deux. Et en plus réalisés en petite équipe avec des techniciens ayant le statut légal d'indépendants, donc payés sur factures, plutôt qu'avec des camarades syndiqués. Difficile de savoir la vraie raison, avec les commissions du Canton, qui ne motivent pas leurs décisions.

Seulement, mes films sont vus à la télévision, vendus en DVD et parfois dans le monde entier.  Oh pas bien cher, je ne donne ni dans le sexe ni dans le people, mais dans l'éducatif et le socio-politique. Et je n'ai pas encore su prouver mon immense talent :-) Mais la totale absence de subventions émanant des commisisons sur 35 films en 20 ans, représentant plusieurs millions de budget global me semble alarmante, quant à la pertinence du système. J'ai compensé tant bien que mal, souvent plus mal que bien avec les ventes, les coproductions, l'argent privé... Mais pour mes amis et collègues créateurs qui n'ont pas tous les mêmes relations et le même acharnement que moi, je crains le pire. Il finit par devenir humiliant de devoir se taire pour ne pas risquer de froisser. Ne dépendre que d'une seule couleur, d'une seule écurie, pour les années à venir, me semble extrêmement périlleux. Surtout si l'écurie en question ne dispose d'aucune majorité au conseil municipal ou au Grand Conseil. A moins bien sûr qu'elle ne se sente obligée de prouver son pluralisme dans les faits...

11/04/2011

Abidjan: la guerre est finie, la paix commence

Laurent Gbagbo a donc été arrêté. Tant mieux. Pas tant parce qu'il le mérite (pour ça aussi, mais il n'est de loin pas le seul) que pour l'espoir de paix qui s'allume dans tous les foyers d'Abidjan et de Côte d'Ivoire, où l'on vivait terré chez soi depuis des jours, voire des semaines, et parce que si tout va bien, cela va mettre fin à dix années de conflit. Et au moins 6 d'usurpation du pouvoir.

Le plus étonnant, c'est le déferlement de messages de joie de la part d'ivoiriens qui depuis tant de temps se tenaient coi. Car sous le rouleau compresseur internautique des partisans de Gbagbo, ils n'étaient plus très sûrs d'avoir encore le droit d'exister. Aussi bien pour ceux de l'extérieur, une bonne partie de l'intellignetsia afro-européenne ayant pris fait et cause pour le boulanger d'Abidjan, victime expiatoire des méchants blancs, que pire encore, pour les habitants d'Abidjan, qui n'osaient plus parler politique qu'entre amis vraiment très sûrs, et jamais dans un lieu public. Comme dans les pires dictatures.

La haine et le machiavélisme sont certes récurrents dans les guerres virtuelles qui se livrent sur le Net, mais les gbagbistes auront vraiment enfoncé tous les records en la matière, en mentant, déformant, inventant... Dernier exemple en date, relayé cet après-midi sur certaines pages facebook romandes: Une vidéo particulièrement horrible montrant un trio se faire brûler vif par un groupe de villageois, qui les repoussent dans le feu tandis qu'ils tentent de s'en échapper... Scène insoutenable, sous-titrée (en espagnol) "un groupe de chrétiens brûlés vifs en Côte d'Ivoire..." C'est donc forcément une atrocité à mettre sur le compte des musulmans de Ouattara... Et c'est bien pourquoi le buzz est né parmi les soutiens de Gbabgo.

Sauf qu'en réalité, c'est un vieil enregistrement, tourné au Kenya il y a trois ans, et montrant des villageois (à priori chrétiens) brûler trois d'entre eux accusés de sorcellerie. Ce que l'on faisait régulièrement en Europe il y a trois siècles. Rien à voir donc avec la politique ni avec la Côte d'Ivoire, mais on ne sait jamais, si Gbagbo n'avait pas été arrêté, cela aurait pu servir à susciter quelques réactions supplémentaires contre l'intervention de la France et de l'ONU.

Reste qu'il va falloir maintenant faire la paix, désarmer les jeunes patriotes, leur trouver des activités, juger Gbagbo sans en faire un martyr et surtout recommencer à travailler, à faire la fête, à faire ses courses, à rouvrir les cliniques et les pharmacies lorsqu'elles n'ont pas été trop bombardées... Tout un programme. En espérant que les cris d'allégresse qui ont retenti tout l'après-midi dans Abidjan auront été entendus par les jeunes patriotes et les auront convaincus: la guerre est finie. Il y a bien davantage à gagner dans la paix !

08/04/2011

Le gros mensonge d'Antoine Vielliard

Mensonge ou "hénaurme" erreur d'évaluation ? Toujours est-il que lorsqu'il affirme que les multinationales (et les forfaits fiscaux dont bénéficient certaines d'entre elles) sont la cause des problèmes de logement et de transport des Genevois, Antoine Vielliard, nouveau représentant de Saint-Julien au parlement de Haute-Savoie dit de grosses bêtises. La preuve ? Il y a eu selon les chiffres du département des finances, 28 000 nouveaux emplois créés entre 2005 et 2010. Un chiffre tout à fait exceptionnel et qui a surpris tout le monde, mais qui est lié à l'attractivité globale de Genève. En effet, au total, il n'y a que 20 000 emplois dans toute la République qui sont concernés par les forfaits fiscaux ! Dont la grande majorité depuis bien avant 2005, à l'instar de Procter & Gamble.

Le nombre d'emplois créé entre 2005 et 2010 dans des entreprises bénéficiant de forfaits fiscaux (négoce international et multinationales) se situe entre 1000 et 2000 selon les chiffres du Département de David Hiler. Soit moins de 10% du total des emplois créés dans la période !

Alors bien sûr, ces quelques pour cent exercent une pression spectaculaire sur les loyers libres - qui sont ceux qui manquent le plus, n'en déplaise à la gauche et à l'ASLOCA - parce que les expats touchent des indemnités logements, que leurs entreprises rétribuent des agences spécialisées pour leur fournir ces logements et que les propriétaires préfèrent des locataires aux revenus assurés dont on peut penser qu'ils ne vont pas recourrir contre leur loyer dès le lendemain de leur entrée dans les lieux... Mais ni les expats, ni les forfaits fiscaux ne sont la source du problème.

L'origine du petchi actuel, c'est l'attractivité de Genève en elle-même, les savoir faire accumulés ici, le cadre de vie, bref, nos atouts. Les autorités n'y peuvent pas grand chose, sauf à péjorer exprès notre environnement. Péjoration en cours, de fait, qui pourrait bien forcer l'agglomération à ralentir sa croissance. Le tour de force d'Antoine Vielliard est d'être parvenu, à force de répéter son mantra en boucle, à convaincre les deux-tiers de la République, dont le Président du PS, qu'il y avait un coupable identifiable. Et en plus riche...

Plus grave, dans ses nouvelles fonctions au Conseil Général, Antoine Vielliard peut peser sur les décisions du département en matière d'aménagement. Déjà, il annonce que les demandes de financement nouvelles, dans les travaux du CEVA et du tram, devront être pris en charge entièrement par ceux qui en font la demande. Soit Genève et Annemasse-agglo. Ce qui met Annemasse-agglo en difficultés. C'est de bonne guerre, puisque Vielliard est de Saint-Julien. Mais il risque de le payer aux législatives, où les deux villes font partie de la même circonscription. Et où son principal concurrent sera un autre jeune loup, socialiste aux dents longues et frontalier lui aussi, le maire d'Ambilly Guillaume Mathelier. Or Annemasse a bien plus d'électeurs que Saint-Julien, qui comptent énormément sur les améliorations sensibles de la mobilité attendues des nouvelles liaisons avec Genève, CEVA et tram. Et dont Saint-Julien, à terme, devrait bénéficier avec un tram ou une liaison RER à son tour.

Selon Vielliard, puisque le canton ne parvient pas à respecter ses engagements sur le nombre de logements construits, il doit réduire sa croissance. Sinon, la France devrait refuser les transports publics. Magnifique auto-goal, pour tout le monde, a commencer par le Genevois français! Si Genève a un quart de siècle de retard sur les transports publics, le Genevois français a bien un siècle entier... Le problème, c'est que Genève a beau faire des efforts, on y construit bien moins facilement qu'en France. De même que l'attirance forte qu'exerce le label "Geneva" n'est que très faiblement dépendante des incitations fiscales. Et que ce n'est pas demain la veille que les entreprises se battront pour s'installer à Archamps ou Saint-Julien.

En clair, si Antoine Vielliard veut être un loyal défenseur des intérêts régionaux (qui sont aussi ceux de ses électeurs), il devrait changer son fusil d'épaule et appuyer franchement les efforts en matière de transport public, autant que la construction de logements. Reconnaître qu'il s'est trompé dans l'importance attribuée aux "expats" et aux forfaits fiscaux dans la croissance de l'agglomération serait un plus. Digne de l'humaniste et de l'honnête homme qu'il est, je crois, au fond.

Et puis encore un conseil, lui qui se plaint régulièrement des embouteillages croissants chaque jour entre son domicile de Saint-Julien et son lieu de travail au Petit-Lancy: il existe un bus, la ligne D, qui passe vraiment tout près des deux endroits, en ligne directe. Qu'attend-il pour chancher de mode de transport ? Pour un pendulaire, l'auto ne devrait entrer en ligne de compte que s'il n'y a pas de transport public à disposition.

07/04/2011

Les dangers de l'ethno-fascisme ivoirien

Pourquoi Paris et l'ONU interviennent-ils en Côte d'Ivoire, alors qu'au Gabon et au Togo, le fils a remplacé le père ? C'est la question posée par un musicien de mes amis, très lié à la Côte d'Ivoire, ou plus précisément à Abidjan. Je ne suis ni Paris ni l'ONU, mais je crois pouvoir y répondre.

1) L'économie a horreur de l'instabilité.  Et les populations concernées aussi, qui sont les premières à en souffrir.

2) Le principe d'une élection, c'est que le vainqueur emporte le morceau. Même s'il est le fils de son père.

3) Elu pour 5 ans dans des conditions douteuses, ses vrais adversaires n'ayant pas eu le droit de se présenter, Gbagbo s'est maintenu 11 ans au pouvoir sans élections. Et lorsqu'enfin elles ont lieu, il en conteste le résultat.

4) Les contestations d'élections sont légion en Afrique et nombreuses partout dans le monde. Mais des pays où l'opposition prétendument minoritaire, s'empare en quelques jours de 98% du pays (comme elle l'aurait déjà fait il y a 9 ans, si la France n'était pas intervenue), il n'y en a pas d'autre.

5) Les régimes du fils Gnassingbe et du fils Bongo sont ce qu'ils sont, mais à aucun moment ils n'ont agi en régimes ethno-fascistes, ou religieux intégristes, dressant une partie de leur population contre l'autre. Contrairement à Gbagbo, qui depuis le début, joue les chrétiens contre les musulmans et s'appuie sur de "jeunes patriotes" fanatisés. Au point d'être aujourd'hui défendu par l'UDC, le Front National et l'extrême-droite sionniste. A l'inverse, Gnassingbe, au Togo, comme son père, s'entoure des meilleurs conseillers, du nord comme du sud et seule sa garde personnelle est de son ethnie, kabyaise ou losso. Les économistes, les préfets, les ministres, les hauts fonctionnaires sont soigneusement choisis pour que tout le pays soit représenté. Indépendamment de l'ethnie ou de la religion. Idem au Gabon où c'est plus simple sur le plan religieux, les musulmans y étant rares. Mais le Gabon, riche comparé au reste de l'Afrique, finance par exemple les études à l'étranger de ses ressortissants, en échange de contrats garantissant leur retour au pays. Indépendamment de leur ethnie ou de leur foi.

6) Je n'ai été qu'une fois à Abidjan sous Gbagbo, à l'été 2008. Tout l'encadrement de la filière cacao, source de la richesse du pays, croupissait en prison. Des dizaines de personnes. Sans motif. Au bout de trois mois d'emprisonnement, les journaux relataient que le procureur chargé du dossier commençait à désespérer d'attendre de la Présidence un motif à l'incarcération des prévenus, mais n'osait évidemment pas les libérer... Dans le même temps, un comptable franco-ivoirien sans histoire croupissait lui aussi en prison depuis près d'une année. Son seul tort? Avoir loué sa voiture, comme cela se fait en Afrique, à un couple de journalistes français expulsés pour avoir mené une enquête sur des sujets sensibles. Il ne connaissait pas les journalistes en question, n'avait d'autre lien avec eux que ce rapport commercial. Mais allez expliquer cela à un geôlier  ?  Alors quand un avocat de l'UDC genevoise, propre sur lui, vient parler de respect de la légalité ivoirienne, telle que définie par Gbagbo, contre les avis de tous les observateurs internationaux, je me marre...

7) Présenter Ouattara comme un instrument de l'intégrisme islamique est du très grand délire. Sa femme est une pied-noire française qui n'est pas convertie à l'islam. Il a fait le plus clair de sa carrière dans la fonction internationale. Construire un pays sur la haine et le rejet ne mène à rien, si ce n'est à l'affrontement. C'est une loi universelle. En même temps, il y a forcément des tensions entre les différentes parties d'une société. Outre la désignation de chefs communs, l'élection a aussi pour but de permettre l'expression de ces tensions en un temps donné, dans un champ clôt, en canalisant les énergies libérées. Pour cela, il faut respecter les règles du jeu. Admettre donc que l'on puisse perdre et passer son tour jusqu'à la prochaine fois.

06/04/2011

Gbagbo, futur maire d'Abidjan devenue canton-ville ?

Briand, commentateur régulier de mon blog, me demande s'il n'y a vraiment aucune raison sous-jacente à l'engagement français en Côte d'ivoire, en Libye, en Afghanistan. Question complexe, à tiroirs multiples. Bien sûr que Sarko peut espérer tirer profit d'un engagement militaire, jugé pertinent par les 3/4 des Français. Bien davantage pour Abidjan et Benghazi que pour Kaboul. Mais voire la main de Bouygue dans l'histoire, comme le suggère Briand, me parait fort abusif. La France - sur mandat de l'ONU - n'agit pas pour démolir et reconstruire "le petit Manhattan des Tropiques", mais au contraire pour préserver la ville de la destruction. Et les civils de l'horreur.

Si certaines entreprises ou intérêts français peuvent être liés plus à l'un qu'à l'autre des deux rivaux ivoiriens, les deux ont partie liée, intimement, avec des intérêts français et étasuniens. Rien ne justifie l'intervention en cherchant dans cette direction à mon avis. Les raisons sont davantage politiques. ET humanitaires.

Certes, Gbagbo (socialiste) et son épouse (presbytérienne néo-conservatrice) ont pour amis les ennemis politiques de Sarkozy et Obama. Mais ni Sarko, ni Obama n'ont un réel intérêt à faire tirer au missile sur les amis de leurs leurs ennemis politiques, où que ce soit dans le monde. En revanche, il est certain que la situation politique globale a changé. Instruits par les errements gravissimes du bushisme néo-cons et ses effets dévastateurs sur la stabilité du monde, les dirigeants occidentaux, Obama et Sarkozy en tête, soutiennent activement (y compris par l'action des services secrets US en Afrique du Nord) une politique de démocratisation anti-dictateurs et de moralisation de l'action publique internationale. En clair, ils essaient de mettre fin à l'hypocrisie d'une politique tellement en faveur de l'Occident qu'elle finit par lui desservir et mener la planète au bord de l'affrontement généralisé. L'idée étant de rendre le pouvoir aux peuples, dans la forme qu'ils se choisissent.

Obama comme Sarkozy ont chacun leurs raisons pour se faire. Obama a été élu pour ça, mis en place pour sauver la crédibilité internationale et l'image de l'Amérique. Sarko, c'est plus perso. La Présidence de la France ne lui suffit pas, il rêve d'Empire et de grandeur. Passer à la postérité pour avoir donné une nouvelle impulsion au multilatéralisme et à la cohérence mondiale serait de nature à satisfaire son ego. Par ailleurs, ce sont des idées qui sont dans l'air du temps, et le seul moyen de combattre la montée universelle des nationalismes qui menacent la planète entière d'une catastrophe majeure. Alors même que nous aurions les moyens, pour la première fois dans l'histoire, de sortir tous ensemble de l'ornière.

Sur cette trame de fond se greffent des situations spécifiques. Les dirigeants chinois par exemple, craignent très fortement la contagion et commencent à arrêter ou inquiéter tous les vecteurs potentiels de changement. L'ami qui vient de rentrer de reportage en Chine m'a décrit une situation extrêmement tendue, inhabituelle. Idem au Vietnam. En Afrique, de nombreuses élections présidentielles sont prévues dans les deux ans qui viennent. Or le continent commence (enfin) à bouger en bien, à compter sur ses propres forces entrepreneuriales davantage que sur l'assistance internationale et le bakchich à l'administration publique. Une démocratie qui fonctionne serait un atout primordial, mais pour cela, il faut que les présidents élus arrivent au pouvoir. La mascarade de la cour de copains mise en place par Gbagbo pour le désigner élu ne doit pas se reproduire, d'autant qu'en Afrique, c'est en train de devenir une tradition que de contester le résultat des urnes en hurlant au complot. Encore mieux, au complot international !!!

C'est là toute la difficulté de l'exercice. L'intervention extérieure est toujours délicate, critiquable et critiquée, mais vaut-il mieux laisser faire ?N'aurait-il pas mieux valu tenter d'empêcher le génocide rwandais ? Abidjan est une ville moderne de plus de 5 millions d'habitants, avec les difficultés sanitaires et d'approvisionnement que cela représente en cas de conflit ouvert, si tous les services s'arrêtent. La France est intervenue en 2002 pour s'interposer et arrêter le massacre. Elle a été très critiquée pour cela, par les deux parties, qui l'accusaient d'avoir sauvé la mise de la partie d'en face. Déjà à l'époque, militairement, les forces du sud ne faisaient pas le poids, mais ni leurs dirigeants ni les "jeunes patriotes" fanatisés ne l'ont jamais admis. Au point que pour expliquer aujourd'hui leur effondrement rapidissime, ils parlent de troupes nigériannes ou burkinabe. C'est toujours la faute de l'autre, jamais de soi.

Une attitude infantile, exploitée par tous les fascismes et les populismes de par le monde, en Europe et même à Genève, qui fait des ravages en Afrique, où il est extrêmement facile d'accuser le blanc... Et à défaut l'immigré du nord, du sud, de l'ouest ou de l'est, ou le cousin du village. C'est en se levant face à l'adversité qu'on conquiert son indépendance et sa maturité. Encore s'agit-il de ne pas se tromper d'adversaire. Le véritable ennemi, c'est bien moins souvent celui que désigne la vindicte populaire - que ce soit en Afrique ou même à Genève, le frontalier, le shéma est strictement identique - que ses propres errements, paresses et incapacités. Il y a du bon partout, même dans les religions, horriblement meurtrières et conservatrices par ailleurs. La volonté de dépassement de soi des protestants, la petite pierre, apport personnel au changement des catholiques, le djihad personnel des musulmans vont tous dans le même sens : se grandir en travaillant sur soi-même et les possibles améliorations de son environnement.

Nous sommes là bien loin de la question de départ. Mais c'est pourtant la ligne d'arrivée qu'on aperçoit, ou plutôt le but: participer à l'effort collectif pour l'amélioration des relations internationales et interpersonnelles non pas dans la haine et l'affrontement mais dans la collaboration. Ce qui, comme rien n'est simple, implique parfois de tirer au missile sur un bunker pour accélérer les choses. Quitte à se tromper, afin de rétablir la paix et le dialogue au plus vite. Car dans la pesée de l'intérêt général, mieux vaut quelques morts innocentes que quelques centaines de milliers... A fortiori si le retranché monopolise le pouvoir sans avoir organisé d'élections depuis une dizaine d'années.

D'un autre côté, il est certain que Gbagbo avait la majorité dans son fief d'Abidjan, cerveau économique d'un pays dont la zone cacaoyère est le coeur... et la main d'oeuvre du nord, les muscles. C'est une réalité difficilement contestable, qu'un gouvernement Ouattara ne pourra jamais effacer.  C'est pourquoi je préconiserais une réforme constitudionnelle profonde, prévoyant non pas la partition du pays, mais une forme de fédéralisme, dans lequel Abidjan bénéficierait d'un statut d'autonomie à un degré restant à déterminer. Son "Maire" doté de pouvoirs accrus, pourrait alors très bien être Ggagbo ou l'un de ses fidèles. Cette soupe de Kappel serait sans doute plus digeste que l'actuel atiéké sauce feuille, que visiblement les estomacs ivoiriens ont présentement quelque mal à digérer...

NB:

La soupe de Kappel, que d'aucuns décrivent comme un ancêtre de la fondue, permit aux premiers Suisses de faire la paix entre eux alors qu'un grave conflit entre la ville de Zurich et les campagnes menaçait l'unité fédérale naissante.

L'atiéké sauce feuille, semoule fermentée aux épinards, peut être considéré comme le plat national ivoirien.

05/04/2011

Abidjan: pourvu que cela aille vite !

La guerre est toujours une calamité. Mais il est des situations tellement purulentes qu'il vaut mieux crever l'abcès. Et alors en finir vite. le plus vite possible. C'est le cas à Abidjan en ce moment, où la nourriture, l'eau et les médicaments  commencent à manquer dans une ville en guerre de plusieurs millions d'habitants. C'est le sens de l'intervention des hélicoptères français et onusiens qui ont tiré des missiles sur le Palais présidentiel et les deux camps militaires où sont retranchés le dernier carré des militaires et fanatiques pro-Gbagbo.

Les contacts que nous avons sur place, pro ou anti-gbagbo, ou le plus souvent restés neutres, sont unanimes. Terrés dans leurs maisons ou, lorsqu'ils appartiennent au corps médical, tentant de poursuivre leur mission de santé au péril de leur vie, ils n'ont qu'une envie: que cela s'arrête. Vite. Cela, c'est le ballet des hélicoptères de combat au-dessus des têtes, les coups assourdissants des armes lourdes, les bagarres devant les magasins de nourriture, l'eau qui coule orange, les convois d'auto-mitrailleuses en pleine ville, les barrages de miliciens qui arrêtent, tirent, fouillent, violent et pillent. Plus les enlèvements et les exécutions sommaires pour rien, parce que l'on n'a pas le bon nom, pas les bonnes marques tribales, ou pas la bonne couleur.

Il est vital de mettre fin au plus vite à ce jeu de massacres, de vendettas et de vengeances, comme celles qui se sont déroulées à Duékoué, où semble-t-il, plusieurs centaines de victimes sudistes ont répondu à plusieurs dizaines de victimes nordistes des semaines et des mois qui avaient précédé la prise de la ville. Le retour à l'ordre et à la justice républicaine devra condamner ou absoudre, mais de manière équitable, indépendamment des camps d'origine. Tous les auteurs d'exactions devront être identifiés et jugés, et dès avant la fin de la guerre. C'est la condition sine qua non d'une réconciliation qui fonctionne. Espérons que Ouattara ait la carrure de l'imposer, comme Mandela su le faire en Afrique du Sud.

Il est clair que la responsabilité initiale revient à ceux qui ont développé le concept d'ivoirité. Une forme de fascisme qui comme toujours s'en prenait à l'autre, au voisin. Dans le cas présent, à l'Ivoirien du nord, soupçonné d'être un ivoirien de fraîche date. Ce dans un pays dont l'impressionnant boom économique, unique en Afrique, s'était évidemment accompagné d'une forte immigration. Les clivages religieux n'arrangeant rien, même si en Côte d'Ivoire, l'intégrisme est plutôt du côté des évangélistes du camp Gbagbo que des musulmans de Ouattara.

Au départ, l'ivoirité n'était qu'un truc électoral entre les mains de Konan Bédié, qui depuis s'est rallié à Ouattara, effrayé par les mauvais génies qu'il avait laissé échapper de la boîte de Pandore. Mais Gbagbo en a fait la base de sa politique, trouvant un appui solide au sein des populations d'Abidjan et ce parfois en dehors des bases ethniques. Au conflit tribal se superpose en effet une vassalité économique. Abidjan est l'une des rares grandes villes d'Afrique qui comptait une vraie classe moyenne, vivant très correctement, même en fonction des critères internationaux. Une population africaine ou métissée, profitant du statut de capitale économique de la sous-région. Une population finalement soucieuse de son confort et de son mode de vie à l'occidentale, dont paradoxalement, Gbagbo, le socialiste et son armée de "jeunes patriotes" urbains et sans le sou, faisait figure de protecteur.

Face à l'urbanité polie et heureuse d'Abidjan, il y avait l'Afrique rurale, immense et désespérément pauvre, même si Abidjan tirait une bonne partie de ses richesses de la culture du cacao ou du café. Toute l'Afrique de l'Ouest, non seulement le reste de la Côte d'Ivoire, mais les pays voisins, loins à la ronde, qui dépendaient du Franc CFA, membres de la CEDEAO, dont Abidjan restait la capitale économique, le phare prospère dans un océan de misère... Une Afrique où l'Islam progresse, loin de ses bases du Sahel, pour atteindre peu à peu le Golfe de Guinée, installant mosquées et femmes voilées. Ce qui fait peur. Comme partout.

Habile stratège, Gbagbo est parvenu en sus à se faire passer pour un champion de l'anti-colonialisme, alors qu'il était maqué jusqu'au cou avec les intérêts français, tandis que son épouse Simone travaillait main dans la main avec les néo-conservateurs étasuniens. Un couple présidentiel champion du grand écart idéologique et de la contorsion affairiste ! Un couple amoureux surtout du pouvoir au point de s'y accrocher quitte à générer bains de sang et ruine économique. Il n'est plus question, à aucun niveau, d'intérêt public, mais juste et uniquement d'intérêt personnel. Pourvu que cela dure le moins possible !

 

04/04/2011

Bonne nouvelle: l'extrême-droite, ça marche une fois, mais pas deux !

Quelques éléments intéressants ressortent d'une étude statistique toute récente sur le vote Front National aux cantonales françaises. Certaines enfoncent des portes ouvertes, d'autres moins. Ainsi les 400 cantons (environ 1 sur 10) où le front national s'est maintenu au 2ème Tour étaient caractérisés par une population ouvrière plus forte, moins bien éduquée et connaissant des taux de chômage plus importants que la moyenne nationale. L'autre point commun, c'est une abstention très forte, culminant à Sarcelles (région parisienne) avec à peine 20% de votants...

Même si le taux d'abstention est souvent lié au niveau d'éducation (plus les gens ont fait d'études, plus ils votent), il est frappant de constater que l'abstention profite à l'extrême droite. Ce qui est à mettre en rapport avec une autre source d'étonnement : on sait que  les jeunes - 18 25 ans - votent très peu; mais lorsqu'ils votent, c'est dans leur tranche d'âge que le FN recueuille le plus de voix! Ce qui pourrait signifier que les jeunes sont davantage acquis aux idées de l'extrême droite que leurs aïeux (ce qui peut être vrai, après tout, ils n'ont pas connu la guerre)... Ou que dans cette tranche d'âge, les abstentionnistes sont plus nombreux et que comme ailleurs, lorsqu'ils se mettront à voter, ils ne voteront pas FN ! Ce qui n'est pas sans importance quant à l'avenir :-)

Au niveau des  reports de voix, les résultats n'ont pas été les mêmes selon le parti qui restait opposé au FN au second tour, mais les écarts ont été relativement peu significatifs. Les meilleurs, face au FN ont été les candidats de centre droite (Modem ou Nouveau Centre), le FN ne progressant que de 9,7% entre les deux tours, suivis des communistes, tandis que les moins bons ont été les candidats radicaux de gauche, qui ont laissé le FN progresser de 11,4%. Communistes, socialistes et UMP se situant entre les deux, dans cet ordre. Il n'y avait apparemment pas de verts au deuxième tour dans ces circonscriptions très populaires. toutefois, la faible ampleur des chiffres et des écarts ne permet guère une étude statistique probante.

A noter encore (et c'est la meilleure nouvelle de cette étude) que si le FN a pu faire élire ses candidats dans 15 cantons (sur plus de 4000) en tout et pour tout depuis 25 ans (dont deux lors de la dernière élection), il n'a jamais réussi à faire réélire un sortant sous son étiquette (la seule sortante réélue ayant entretemps quitté le Front National) ou à reconquérir un canton qu'il avait gagné et perdu. Ce qui tendrait à prouver s'il en était encore besoin, qu'entre le discours populiste et l'efficacité reconnue aux affaires, il y a comme une très grosse marche.