08/07/2011

"UDC + ATTAC" vs "UE + GLOBAL Inc"

Il y a toujours plusieurs lectures possibles d'un évènement. Celles que font ces jours les deux ténors de l'UDC genevoise des crises secouant les deux rives du bassin méditerranéen  n'est pas nouvelle. Cela ne l'empêche pas d'être aussi fausse qu'inquiétante.

En gros ces crises démontreraient la faillite de la mondialisation et de l'union européenne, et l'urgent besoin de relever des frontières à l'intérieur desquelles les peuples pourront disposer d'eux-mêmes. Ce n'est pas nouveau, c'est même récurrent et c'est aussi  le discours d'une bonne partie de l'extrême-gauche, d'ATTAC aux ex-trotskystes ayant oublié qu'ils étaient internationalistes. Une confusion et un mélange des genres que l'on retrouve un peu partout en Europe.

C'est inquiétant, parce qu'à chaque fois que l'on a connu ce regroupement des extrêmes sur des thèmes à la fois sociaux et nationalistes, généralement sur fond de crise économique, cela s'est très mal terminé. En dépit du caractère poli des différents personnages concernés, il n'y a aucune raison de penser qu'il puisse en aller différemment cette fois, les mêmes causes produisant généralement les mêmes effets.

Ceci n'empêche d'ailleurs nullement le centre-droit de pouvoir travailler avec ces gens dans des domaines précis, qu'ils soient de droite extrême ou d'extrême gauche d'ailleurs, tant qu'ils restent respectueux des règles de la démocratie, comme le fait incidemment la gauche elle-même. Le problème étant cependant de savoir sur quels thèmes, tant leur posture cumulant décroissance et préférence nationale peut rapidement devenir nocive dans presque tous les domaines.

En quoi leurs analyses sont-elles fausses ? Eric Bertinat, pourfendeur ultra-catholique de la franc-maçonnerie et de l'avortement, félicite les agences de notation économiques, que l'on sait d'obédience anglo-saxonne, pour le travail de sape qu'elles mènent en Europe. Selon lui, elles seraient le révélateur de la réalité économique, défendant vertueusement le citoyen de base contre l'endettement excessif des gouvernements. Il n'en est rien. Elles sont au service de l'empire étasunien et du dollar, permettant à Washington d'être le plus gros débiteur du monde.

L'UE va désormais mettre en place ses propres agences de notation, et elle a raison. Car l'UE, dans son ensemble, reste bien plus stable et responsable que les Etats-Unis. Trois pays européens, la Grèce en tête (avec 120% de dette relativement à son PIB), l'Italie et la Belgique sont endettés davantage que les Etats-Unis, qui en sont à 95%. Officiellement. Car selon des études jugées crédibles par des gens comme Paul Volcker, ex-grand argentier étasunien, la dette publique US serait plus proche de 500% si l'on comptabilisait tout, sans pour autant inclure la dette des ménages, elle-même gigantesque... Une dette astronomique, détenue en grande partie par la Chine.

Côté européen, tous les autres pays sont en dessous (la France est à 85%, en augmentation sévère depuis deux ans) et la moitié des membres de l'UE sont entre 30 et 50%. Huit sont en-dessous de la Suisse, qui est à 38,3%. L'UE a donc les reins solides, une partie de l'endettement de ses grands pays étant d'ailleurs du à l'aide apporté aux petits frères de l'Est, qui aujourd'hui participent à sa prospérité. Depuis 2007, son économie - la première de la planète - a bien moins reculé que celle des Etats-Unis.

Ce qui manque à l'UE, c'est en réalité davantage d'outils de gestion commune et d'intégration financière. Pas l'inverse. Les experts de Bruxelles y travaillent, et l'Euro s'en trouvera renforcé. Ce qui passe aussi par un renforcement de l'intégration politique. Qui au niveau européen comme au niveau mondial, ne signifie par l'abandon des prérogatives locales, mais au contraire leur consolidation, là où c'est nécessaire, où c'est pertinent de traiter les problèmes à l'échelle de la commune ou de la région. Mais pour les problèmes relevant de solutions globales, continentales ou mondiales, il faut bien évidemment des structures de gouvernement ad hoc. ET démocratiques. C'est essentiel et c'est le seul point sur lequel Yves Nidegger, l'autre ténor, issu lui du syndicalisme mooniste, ne s'égare pas.

De Madrid au Caire, les manifestants rejettent une certaine forme de mondialisation, celle qu'il est facile d'assimiler à leurs problèmes. Même si les choses sont en réalité plus complexes. Mais en même temps, ils se vautrent dedans, de leurs tenues à leurs slogans en passant par leurs modes d'actions, qui font peur jusqu'à Pékin... Ils réclament davantage de démocratie, de justice sociale et le droit au respect. Ce en quoi ils ont parfaitement raison. Mais en aucun cas le relèvement des frontières, nationales ou régionales, ne saurait être la solution. Difficile de savoir ce que donnerait un gouvernement mondial démocratique (et restreint aux problèmes d'envergure mondiale), qui n'a encore jamais existé. En revanche, on sait que les frontières nationales n'ont jamais été un frein à la spéculation, à la dictaure, à l'exploitation du peuple, au fascisme, aux camps de travail, à la corruption, aux lobbys etc...

La seule chose de sûre, c'est qu'une gouvernance mondiale réduirait considérablement les risques de conflit et de dictature, dont la caractéristique commune est toujours de s'en prendre à l'ennemi d'en face. Dans un système de gouvernance mondiale, il n'y a plus d'ennemi d'en face, mais juste des partenaires avec lesquels on est bien forcé de s'entendre. Comme dans n'importe quelle communauté démocratique. Ce qui est bien la base de l'idée.

Si la mondialisation de l'économie est désormais incontournable, elle reste plus limitée qu'on pourrait le penser. Le 3ème client de l'UE (dérrière Washington et Pékin) est un petit pays: la Suisse. Qui est aussi son 4 ème fournisseur (derrière les mêmes plus  la Russie). On échange donc d'abord entre voisins. Pour la Suisse, évidemment, l'UE reste le partenaire nuéméro un, absolument vital, puisque l'UE assume à elle-seule les 3/4 des échanges extérieurs, représentant plus de la moitié de l'activité économique helvétique (quasi 80% pour le Canton de Genève).

Ce qui nous amène à l'autre grave erreur des raisonnements de l'UDC, d'ATTAC et consorts: prétendre que l'on peut améliorer le sort des gens en réduisant le champ de l'activité économique et en cultivant l'autarcie. C'est un odieux mensonge qui jamais ne s'est réalisé. Nulle part. C'est le développement des échanges et des spécialisations qui permet le développement personnel et sociétal. Depuis la nuit des temps.

Ce que veulent tous ces jeunes du Caire à Madrid en passant par Genève, c'est une vie meilleure, un pouvoir d'achat plus élevé, moins de stress et de pression, pouvoir choisir un bon job, aimer un garçon ou une fille, s'exprimer librement... Rien de tout cela n'est possible dans une société autarcique, forcée de produire elle-même tous les éléments de son confort, en utilisant les matières premières locales. Et surtout pas en bossant 35 ou 40 heures par semaine en s'arrêtant à 60 ans...

On ne peut pas s'imaginer que l'on pourrait reprendre les bons côtés du XIXème siècle, sans les mauvais, le travail des mômes de 10 ans 15 heures par jour dans les mines... C'est faux. Les conquêtes sociales n'existent pas ad vitam eternam. Elles ont été rendues possibles par la croissance économique (et le pillage des ressources du sud) qui les ont financées. Ces conquêtes sociales coûtent infiniment plus chères, pèsent nettement plus lourd, dans nos économies, que tous les prélèvements - certains justifiés, d'autre parfaitement indus - prélevés par les patrons et les capitalistes. Pour les financer, il faut des économies dynamiques, en croissance.

Arrêter le jeu de l'avion mené par les Etats-Unis est une chose, de toute manière tôt ou tard il explosera en vol, la seule question étant de savoir dans quelle mesure il entrainera la Chine, l'UE et le reste du monde dans l'explosion. Mais on ne peut rêver de décroissance et de frontières relevées sans se réveiller dans un merdier innomable. Ou plutôt si: la guerre, la vraie, à moyen terme. Pour l'éviter, il faut d'urgence élaborer les stratégies de remplacement - notamment écologiques - permettant de poursuivre le développement en dépit des ressources limitées de la planète. Et lutter pour le développement des contacts et de l'amitié entre les peuples, par-delà des frontières appelées à devenir de plus en plus symboliques.

ps: le titre "Global Inc" est une boutade et un raccourci. Pratique pour un titre, ce qui fait la fortune des médias et des populistes. En réalité la mondialisation n'est en aucun cas une entreprise et encore moins une entreprise étasunienne. Mais comme titre, c'est joli et râcoleur...

Commentaires

[il n'y a aucune raison de penser qu'il puisse en aller différemment cette fois, les mêmes causes produisant généralement les mêmes effets...]

En effet les mêmes causes ont les mêmes effets... Mais la lecture est vraie dans les deux sens: si les problèmes dans lesquels nous nous débattons aujourd'hui sont déjà survenus, c'est que nous n'y avons pas apporté les solutions adéquates. Au contraire, nous avons persévéré dans le cycle et, forcément, on se retrouve au point de départ.

[Car l'UE, dans son ensemble, reste bien plus stable et responsable que les Etats-Unis.Trois pays européens, la Grèce en tête (avec 120% de dette relativement à son PIB), l'Italie et la Belgique sont endettés davantage que les Etats-Unis, qui en sont à 95%... la France est à 85%, en augmentation sévère depuis deux ans) et la moitié des membres de l'UE sont entre 30 et 50%. Huit sont en-dessous de la Suisse, qui est à 38,3%. L'UE a donc les reins solides...]


Si on appelle ça avoir les reins solides, alors pourquoi ne trouve-t-on pas le financement des solutions à cette "petite crise passagère" ?

Moi, je dirais simplement: "Si tu lances une pierre en l'air, il est inéluctable qu'elle te retombe sur la tête."

Écrit par : Bernhard Hugo | 09/07/2011

"La seule chose de sûre, c'est qu'une gouvernance mondiale réduirait considérablement les risques de conflit et de dictature."

C'est tout vous, ça :o)

Mais votre truc, ce serait une diabolique machine à fabriquer des frustrés :

1. dans les pays foireux, dont les populations trouveraient toujours qu'on en n'a pas fait assez pour elles* (écrans plats, frigos américains, cellulaires de la toute dernière génération, baladeurs MP3, home cinema et 4x4 pour tous)

2. dans les pays efficients, dont les populations seraient spoliées pour tenter, aussi stupidement que vainement, de "défrustrer" les peuplades mentionnées en 1.

"Elles ont été rendues possibles par la croissance économique (et le pillage des ressources du sud)..."

Pour qu'il y ait pillage, il faudrait que le sud sache quoi faire de "ses" ressources. Comme ce n'est pas le cas, il y a simplement mise en valeur.

Si vous ne me croyez pas, je vous invite à suivre de près la manière dont Evo Moralès va se casser la gueule avec son projet d'exploitation nationale du lithium. Ca va être croquignolet :o)

* Vous connaissez, j'imagine, le cas de la famille qui bouffe juste à sa faim, à qui on augmente les subsides et qui se précipite pour acheter une chaîne hi-fi... Les vrais besoins des gens ne sont pas forcément ceux qu'on croit.

Écrit par : Scipion | 09/07/2011

"Mais pour les problèmes relevant de solutions globales, continentales ou mondiales, il faut bien évidemment des structures de gouvernement ad hoc. ET démocratiques."

C'est bien là où ça coince. L'UE se veut une construction démocratique avec parlement, etc. mais ne l'est pas dans les faits. On peut prendre l'exemple magistral du traité de Lisbonne, rejeté par les peuples d'Irlande, de France et des Pays-Bas. Ce même traité actuellement en vigueur prévoyait un droit d'initiative populaire, or pour le moment rien n'a été fait car cela dérange certaines grandes entreprises. On se rend donc bien compte que c'est ces dernières les vraies dirigeantes de l'UE, pas les peuples.

Écrit par : Fufus | 10/07/2011

Fufus, vos commentaires semblent habituellement plus sérieux, mais il faut croire que l'UE ou la gouvernance mondiale déclenchent des réactions épidermiques incontrôlées chez certains individus.
Le Traité de Lisbonne (2007) n'a jamais été rejeté par les peuples de France et des Pays Bas. C'est la Constitution qui l'a été, en 2004. Le peuple irlandais l'a en effet refusé dans un premier temps, puis dans un deuxième temps, a revoté (comme on le fait en suisse régulièrement sur toutes sortes de sujet pour des référendums) et voyant le soutien fondamental que lui apportait l'UE face à la crise, l'a cette fois accepté. Je ne vois pas ce qu'il y a de non-démocratique là-dedans.

Écrit par : Philippe Souaille | 11/07/2011

Non mais ça dépend ce qu'on appelle gouvernance mondiale. Je ne suis pas opposé à une harmonisation de bien des choses au niveau mondial. Mais pour cela, il n'y a pas besoin d'un nouveau truc-machin-à-gaz, il faut juste des volontés politiques.

Quant à l'esprit non-démocratique de l'UE: vous jouer sur les mots, comme l'a fait assez habilement et malhonnêtement les responsables nationaux comme le gouvernement Sarkozy pour imposer un Traité-Constitution à leurs peuples. On pourrait dire que ces actes relèvent plus de la nature non-démocratique des gouvernements nationaux en question, mais ce ne serait qu'à moitié vrai. Toujours est-il que cela montre clairement la façon dont cette UE est ficelée: selon les bons désirs de l'oligarchie possédante et régnante.

Comprenez-moi bien, je n'ai rien contre une certaine intégration européenne. Mais il y a mille façons de le faire. Malheureusement, dans cette époque-ci, lorsqu'on voit que dans tous les pays on engraisse l'actionnaire et on saigne le salarié, il est un peu illusoire de penser que la construction européenne ne puisse être autre chose que cela.

Écrit par : Fufus | 11/07/2011

Tant de mots pour défendre une utopie mort-née et dont la simple réalité démontre son absurdité.
Je ne vous comprends pas Philippe, comment un homme que si veut autant cultivé que vous ne peut-il pas remettre en question tout ce qu'il a prêché auparavant face à l'évidence que cette mondialisation et ce projet d' union sont des échecs patents?
Quoiqu'il en soit, le citoyen, qu'il soit petit ou moyen, n'est plus dupe...

Écrit par : Bob | 13/07/2011

Pour répondre à la fois à Bob et à Linario (sur mon texte précédent), non la gouvernance mondiale n'est pas un échec. Depuis bientôt deux siècles, elle avance et progresse, et recule parfois, notamment dans les périodes de crise et de guerre qu'elle ne parvient pas à éviter, tant qu'elle n'est pas en place. Mais à chaque fois, elle revient plus fort, une fois dépassée la crise et les conflits qu'elle engendre. Parce qu'à chaque fois, la violence qui se déchaîne fait comprendre aux peuples qu'il vaut mieux s'unir et se concerter que se battre et s'ignorer.
Dans l'Utopie Urgente, dont j'ai commencé à rédiger les premiers mots il y a tout juste 10 ans, j'écrivais déjà que si elle ne se réalisait pas rapidement, il faudrait attendre l'issue de la 3ème conflagration mondiale pour y parvenir. Mais que de toute manière on y arriverait, si l'on voulait éviter la fin de la civilisation humaine.
Il semble malheureusement que les nuages noirs s'amoncellent et que l'humanité risque d'avoir du mal à éviter l'explosion. Ce n'est pas une raison pour se taire et renoncer. Chaque conflit fait avancer l'idée davantage et l'intégration est toujours plus forte.
Linario, vous devriez lire "Ravage" de Barjavel, écrit en 43. A l'époque dans les années 30-40 déjà, bien des intellectuels prônaient le retour à la terre. Les mêmes causes (la crise, tout ça...) produisent à priori les mêmes effets.
Enfin, mon cher Bob, avant de m'appeler "Philippe", il faudrait peut-être me dire qui vous êtes ? Question de politesse.

Écrit par : Philippe Souaille | 13/07/2011

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