14/08/2011

Locarno: le léopard glauque et verdâtre

Je n'ai vu que peu de choses à Locarno. Notamment le Melgar, que j'ai trouvé extrêmement bien réalisé du point de vue documentaire, mention spéciale à la prise de son de Christophe Giovanoni (une "racaille" d'Annemasse :-), qui est parvenu à saisir clairement les propos et les agitations de tout ce petit monde dans des conditions proches du direct, sans que l'on ne voit à aucun moment la queue d'un micro. Une véritable prouesse technique.

Maintenant, si le Melgar rend fidèlement compte d'une réalité spectaculaire et totalement méconnue, à savoir le quotidien d'un centre d'expulsion (méritant donc en tant que tel d'exister), j'éprouve un certain malaise, à titre personnel, comparativement aux films que je fais, qui bénéficient de bien moins d'appuis des pouvoirs publics et de la RTS. Sans parler des festivals tels que Locarno. Parce qu'avec ce même sujet, j'aurais bien davantage cherché à explorer l'amont. Le pourquoi de la situation, les considérant politiques et économiques y conduisant. Avec au final un film sans doute un peu moins coup de poing, peut-être moins facile à suivre, mais aussi plus explicatif, dont les gens seraient sortis plus intelligents et pas seulement plus émotionnés.

Je ne dis pas que ma voie est la bonne. Celle de Melgar est nécessaire, je l'admire et respecte profondément son travail. Et l'on ne peut pas mettre le monde entier dans un film. Mais lorsqu'il dit lui-même espérer que son film fasse débat, il ne livre aucune des clés de ce débat. Juste une émotion forte.

Ce que je dis, c'est que si la télévision romande continue de privilégier de plus en plus le coup de poing et l'émotionnel au détriment du débat de fond (y compris dans ses magazines d'actualités et jusque dans ses émissions de débat, où elle privilégie les grandes gueules), elle concourt à la vision simplificatrice de la société que ses dirigeants, à commencer par Roger de Weck, présent à Locarno, prétendent combattre.

Quant aux courts métrages, j'en ai vu quelques-uns comme l'excellent petit film de Nalia Giovanoli, étudiante de première année à l'HEAD, qui nous livre un constat émouvant et sobre sur un monde ignoré: des sourds qui font de la musique, ou plutôt dansent, vivent, parlent, "gestuellent" la musique. Une sensibilité, un bonheur de vivre qui contraste du tout au tout avec le court qui  suivit, réalisé par une étudiante de l'ECAL.

Noir, malsain, limite pédophile, celui-ci m'a fait une impression détestable, dénudant deux gamines en inventoriant leurs fantasmes, l'une à peine pubère et l'autre déjà en âge d'explorer les limites de son attirance pour les garçons et de l'attirance qu'elle exerce sur eux. Jusqu'à la tournante qu'elle provoque sciemment...

Entre une approche positive et constructive de la société et une démarche morbide, pseudo-artistique (car se contenter d'explorer les méandres de son sexe ne saurait tenir lieu de créativité à mes yeux) les jurés de Locarno ont évidemment choisi la 2ème, qu'ils ont primée, ce qui ne m'étonne aucunement. De même qu'il ne m'étonne pas que les directeurs de la HEAD et de l'ECAL soient respectivement Jean Perret et Lionel Baier.

Le premier fait un travail remarquable d'ouverture sur le monde, au service de l'information et du public, même si je peux avoir avec lui des divergences politiques. Le second poursuit une oeuvre centrée sur son nombril. Ou plus exactement dix centimètres plus bas, la transgression semblant en être l'unique valeur.

Il me revient une image d'Astérix, montrant des acteurs de la Rome décadente, surmaquillés et verdâtres, appelant la fin du monde. C'est tout à fait le Locarno des jurés. Moi, d'avoir vu l'origine du monde me donnerait plutôt envie de positiver et d'aller de l'avant...

Commentaires

Privilégier le débat de fond à l'émotion ? D'une manière générale. c'est sans doute la bonne voie. Mais lorsqu'il s'agit d'un sujet aussi sensible que les "centres de rétention" (autrement dit une prison), je pense qu'on doit partir de l'émotion pour aller vers le débat, sinon nous courons le risque de nous engluer dans des discours dont les principaux acteurs - les prisonniers sans condamnation, sinon celle d'être expulsés - seront complètement exclus pour n'en rester qu'à des considérations politico-juridiques.

Écrit par : Michel Sommer | 14/08/2011

Géo, n'ayant pas vu le film la Forteresse, je ne saurais me prononcer sur les accusations que vous portez à l'encontre de Fernand Melgar et par défaut, je les censure. Je pars du principe qu'un créateur a le droit d'avoir sa vision des choses sur la politique d'un pays, même si celle-ci contrevient aux opinions de la majorité, et même s'il s'agit de son pays d'accueil. Le fait même qu'il ait une vision venue d'ailleurs en fait une vision intéressante, même si elle n'est pas forcément juste.
Par ailleurs la production du film de Fernand Melgar nous informe qu'il a reçu à Locarno le prix du public et celui des églises, ce qui vaut à mon avis largement celui du Jury. Moins réjouissant, il semble que l'un des expulsés montré dans le film ait été emprisonné et torturé à son arrivée dans son pays d'origine, pour le punir d'avoir déposé une demande d'asile politique en Suisse. Ce qui n'est certainement pas la meilleure façon de redorer le blason démocratique du pays en question.
Cela illustre cependant l'une des questions que pose le film en nous laissant sur notre faim. Apparemment, les expulsables refusent systématiquement la reconduite amiable, anonyme et discrète vers leur pays d'origine ou un pays voisin, préférant attendre quelques jours ou semaines de plus une expulsion forcée, manu militari, qui implique qu'ils seront remis à la police à leur arrivée. Pourquoi ? Qu'espèrent-ils gagner ? On aimerait comprendre...
Est-ce la honte d'un retour non forcé, mais sans rien auprès des leurs ? L'espoir irrationnel - mais néanmoins toujours possible - d'un ultime retournement de situation ?
L'espoir fait vivre dit-on... Mais il y parvient plus sûrement avec des êtres convaincus d'avoir à s'en sortir par eux-mêmes, quelque soit la situation. A Frambois, pendant quelques semaines, ils sont pris en charge entièrement... Déresponsabilisés. Ce qui n'est certainement pas la meilleure préparation à ce qui les attend.

Écrit par : Philippe Souaille | 15/08/2011

Monsieur Souaille dit quelques choses intéressantes, mais il devrait soigner son orthographe et sa grammaire.

Écrit par : Dériaz Philippe | 16/08/2011

Puisque vous n'évoquez pas le léopard d'or qui vient récompenser un film pour lequel le qualificatif "glauque" n'est pas immérité et qui est, selon le juste mot de votre consoeur Edmée Cuttat, une prime à l'ennui, venons-en aux courts-métrages. Plus précisément aux deux courts du concours national que vous opposez, l'un émanent de la HEAD de Genève et l'autre de l'ECAL à Lausanne. Au-delà de mes soupçons sur votre compte d'une méchante prévention contre l'institution lausannoise, voire d'un conflit personnel avec le directeur de sa section cinéma, je me permets de revenir sur le fond de votre critique à l'égard de ces deux travaux d'étudiants. N'étant pas un professionnel du cinéma, je ne m'estime pas d'une compétence irrésistible. Mais, après tout, on a tous une sensibilité.

Vous louez le premier film pour son approche "positive" qui met en avant un "bonheur de vivre" au contraire du second qui serait le résultat d'une démarche "morbide" et prétentieuse ("pseudo-artistique"). Opposer d'une façon si simpliste les deux films m'agace quelque peu. C'est certain, ils ne relèvent pas du même type de démarche, ne veulent pas dire les mêmes choses, empruntent des voies très différentes. Cela suffit-il pour faire de l'un l'incarnation du Bien contre l'autre qui serait le Mal en personne, Luke Skywalker contre Dark Vador?

Le court émanent de la HEAD m'a plu. Il vaut essentiellement par son sujet. Son mérite est de mettre en lumière le thème méconnu du rapport à la musique chez les sourds. C'est superbe de découvrir cela et la beauté des gestes, en langue des signes, qui se découpent sur fond des lasers et autres spots colorés de l'Usine est remarquable. Mais le réalisateur, celui qui se tient derrière la caméra, qu'apporte-t-il de plus ? Certes, trouver un sujet de valeur fait partie des talents d'un cinéaste. Mais cela suffit-il ? Ce qui est intéressant, me semble-t-il, c'est le regard qu'il porte, les idées de mise en scène qu'il propose, sa créativité dans la façon de traiter un sujet et son sens esthétique. Or, dans ce film, je n'ai rien senti de cela. Tout est offert sur un plateau. La beauté qu'offre la réalité de cette soirée à l'Usine fait le film. Pas - ou peu - de réflexion sur cette réalité qui doit être une matière qu'on malaxe, qu'on travaille pour lui donner une forme achevée, pour en faire une oeuvre d'art.

Le film suivant, produit à l'ECAL, m'a fait un effet totalement différent. Certes, il m'a mis mal à l'aise. Ce n'est pas un film simple à voir. Il ne montre pas un monde gentil et tout rose. Mais contrairement à ce que vous affirmez, il ne relève pas d'une démarche malsaine et ne se complaît pas dans le morbide. N'y voir que l'expression d'un goût pour la transgression ou d'une simple volonté de déranger - comme ces metteurs en scène qui ne peuvent s'empêcher de déshabiller un comédien dans leur pièce - relève de la mauvaise foi. Il n'y a pas de gratuité dans ce qui nous est montré. Et d'ailleurs signalons qu'il n'y a pas d'image grossièrement choquante. Pas de sexe en gros plan, ni de scène insoutenable au regard.
La relation entre ces deux soeurs est dure, violente. Ces filles sont abandonnées par les adultes - grands absents du film - , obligées de se débrouiller seules. Le rapport qu'elles entretiennent chacune avec leur corps est incroyablement complexe. Mais, cher Monsieur, regardez les problèmes qui touchent les jeunes ! Le drame du corps est d'une actualité brûlante. Ce mal-être, sans doute alimenté par le culte du paraître, est partout perceptible, particulièrement dans la jeunesse. Et puis la thématique du passage à l'âge adulte, des difficultés que cela impose : ne voyez-vous pas qu'on touche ici, de façon subtile, à des points qui sont extrêmement sensibles? Ce film, d'une esthétique affirmée et d'un rythme très bien maîtrisé, est le résultat d'une recherche, de questionnements. Il est sans doute l'extériorisation des violences internes de la réalisatrice, une jeune femme. Peut-être sont-ce là des réalités qui sont bien éloignées des préoccupations d'un homme qui n'a plus vingt ans...
Alors certes, tout cela n'est pas gai. Mais le film pose question. Il ne met pas un point final à ces sombres thématiques. Il ne recouvre pas définitivement d'un voile noir le monde dans lequel nous vivons. D'ailleurs le rapprochement final des deux soeurs clôt le film sur une note d'espoir. Il n'en reste pas moins que le sentiment de malaise est presque inévitable chez le spectateur. Mais si l'on refuse de voir cela, et bien l'on fait ce que Marco Solari préconisait avec humour, le dernier soir sur piazza Grande : on prend un morceau de pellicule 35 mm - de teinte violette - qu'on place devant les yeux pour voir la vie de façon plus colorée.

En conclusion, on peut s'étonner, de la part de quelqu'un qui crie au loup quand son meilleur ennemi des blogs TDG vante les effets de la personnalisation - dans la politique notamment -, d'avoir ici un modèle de raccourci, qui résume un film à la personnalité du directeur de l'institution de laquelle il émane. Bref, cela fleure bon, à mon sens, le règlement de compte personnel.

Écrit par : Robin Majeur | 17/08/2011

Nobody's perfect, M. Dériaz, mais peut-être pourriez-vous me corriger en étant plus précis ? J'en serai ravi.

Écrit par : Philippe Souaille | 17/08/2011

Robin Majeur, je n'ai aucun conflit personnel avec Lionel Baier que je ne connais pratiquement pas et qui à ma connaissance ne m'a jamais porté tort. Contrairement à Jean Perret, qui en tant que membre des commissions d'aide sélective de Berne, m'a refusé un soutien sur un projet de documentaire, pour un motif que j'assimile à un désaccord politique. Ce dont je m'étais largement ouvert dans ce blog il y a un an. Mais dans ma démarche professionnelle, dans ma manière de concevoir l'audiovisuel, je suis certainement plus proche de lui que de Lionel Baier, dont je n'aime tout simplement pas le travail.
Il faudrait bien sûr comparer davantage d'oeuvres d'élèves des deux écoles pour le confirmer, mais ce n'est pas par hasard si ces deux là ont été choisies pour aller à Locarno. Elles confirment en tout point ce que je pense du travail de ces deux directeurs, bien différents dans leur approche. Or les chiens ne font pas des chats. Les élèves sont pré-sélectionnés avant d'entrer dans ces écoles et leur personnalité va se forger dans le chaudron d'une ambiance générale. Dont le directeur donne le là.
De fait, ces deux courts n'auraient pas du concourir dans la même catégorie. L'oeuvre de la jeune élève de la HEAD est purement documentaire avant d'être artistique. Et si elle n'invente pas grand chose dans la manière de filmer, ce n'était pas son but. Elle montre une réalité méconnue et intéressante, un peu comme un Melgar, ou un Bron, balbutiements de jeunesse mis à part, dans la lignée des grands documentaristes romands, qui doivent beaucoup au Cinéma du Réel de Nyon. Hommage soit rendu à Gaston Nicole, véritable père fondateur.
L'oeuvre de la jeune élève de l'ECAL se présente au contraire comme une fiction d'art et d'essai, assortie d'une esthétique bien particulière (pas franchement originale, soit dit en passant) et centrée sur une vision malsaine et perturbée du sexe. Qu'une telle oeuvre ait le droit d'exister me semble élémentaire, que j'ai le droit de ne pas l'aimer, et même de la détester me semble tout aussi fondamental.
Je suis d'une génération sacrifiée, cinématographiquement parlant, par la Nouvelle Vague. Godard et son gang sont parvenus à couper durablement les masses populaires européennes de la création artistique, en les jetant dans les bras du marchandising hollywoodien. Leur rejet absurde des conventions ne fut remplacé que par l'expérimentation masturbatoire et l'exploration de leur nombril d'autistes coupés du monde. Dans cette vaine escalade, plus c'est malsain et abscons, mieux c'est.
Je n'ai rien contre Lionel Baier, mais j'ai en revanche 20 années de rancoeurs accumulées contre le système mis en place qui dilapide des millions pour produire des cacas nerveux glauques et refuse tout projet suspect de potentialités grand public. Avec la complicité active d'une caste de critiques qui encense les morts qu'ils méprisaient lorsqu'ils étaient vivants.
Quant au terme de pédophilie, il m'était venu à l'esprit en voyant le film, mais je ne l'avais pas prononcé. Ce fut cependant le premier mot de la personne qui m'accompagnait, cinéphile lambda, absolument pas impliquée dans les joutes fratricides de la communauté cinématographique romande.
Que cette jeune fille ait eu envie de faire ce film, je peux le comprendre. Qu'elle y ait été encouragée sous cette forme, je trouve dommage. Que son film ait été sélectionné, puis primé, je trouve cela fort regrettable, mais cela ne fait que confirmer l'ensemble de ce que je pense de ce petit monde et de ses disfonctionnements. Si l'on veut réconcilier le cinéma romand et son public, donc potentiellement aussi les électeurs votant des subventions, il faut rapidement changer d'orientation. Ou en tout cas élargir l'éventail des critères sélectifs.
On n'en prend malheureusement pas le chemin, puisque la première mesure du nouveau Monsieur Cinéma Fédéral a été d'introduire un nouveau critère fallacieux dans le fonds de soutien "succès cinéma", qui était le seul outil à disposition des professionnels qui ne soit pas trop marqué du sceau des héritiers des "cahiers du cinéma". Désormais le succès dans les festivals dérobera une part de l'argent récolté dans les salles, par les films ayant du succès public au profit de ceux qui n'en ont pas...
Le système fonctionne en circuit fermé, il se mord la queue. Au sens propre et au sens figuré, l'ultime appendice étant souvent l'unique sujet d'un certain cinéma, la chose restant le seul garant d'un minimum d'intérêt public pour des oeuvres qui n'en ont pas d'autre...
Maintenant que le film illustre le désarroi d'une certaine adolescence et le fruit d'éducation déficientes, j'en conviens. Qu'en tant que père et oncle d'ados - et ancien jeune à une époque où le sida n'existait pas - j'ai été choqué, c'est certain. Mais le film ne dit rien, ne montre rien, sauf des expériences sexuelles débridées et catastrophiques. Des viols. Sans exposition gynécologique, dites-vous. Encore heureux, vu l'âge apparent des comédiennes, il ne manquerait plus que cela...
L'immense désarroi que laisse transparaître ce film est à mes yeux profondément malsain et décadent. Notre société souffre, certes du scandale des subprime et de la toute-puissance financière. Mais elle souffre tout autant de la disparition totale des valeurs. Il y a chez les ados et jeunes adultes une fascination morbide pour l'interdit. Cela n'a rien de nouveau, mais les interdits et les limites d'aujourd'hui, il faut drôlement les chercher pour les trouver.
Ce qui est malsain dans ce film, et qui me rappelle l'esthétique de Baier, qui est aussi celle de la mode des mannequins junkies et anorexiques surmaquillés, c'est le côté esthétique et fascinant de la chose justement. Les ados jouent à se faire peur, à essayer des trucs, toujours plus loin, toujours plus limites, toujours plus glauques. Il y a 20 ans, ce film aurait montré la jeune fille en train de quémander sa dope à son dealer. Là on la voit provoquer une bande de loubards comme si elle voulait connaître l'ivresse d'une tournante...
C'est toujours la même quête auto-destructrice. Or je n'aime pas le suicide, même si je considère qu'il ressort de la plus stricte liberté individuelle. Mais prétendre en faire une oeuvre d'art, c'est pour moi le symbole même de la décadence... Et j'espère à un avenir plus optimiste pour les nouvelles générations.

Écrit par : Philippe Souaille | 17/08/2011

La différence entre vous et moi concernant le film de cette étudiante de l'ECAL, c'est que vous y voyez l'apologie d'expériences malsaines alors que j'y vois une dénonciation ou en tout cas une sonnette d'alarme tirée à l'égard de ces problèmes. On peut mettre en image une réalité soit pour la valoriser, soit pour la dénoncer. Tout dépend évidemment de la façon de le faire ainsi que de l'interprétation qu'en produit le spectateur. Restons-en donc là, abritons nos points de vue respectifs derrière la subjectivité du spectateur qui vous donne légitimement le droit d'avoir détesté ce film comme il me l'accorde de l'avoir apprécié.

Par ailleurs, je suis tout à fait d'accord sur le problème du fossé qui se creuse (il semblerait d'après ce que vous dites que ce soit depuis l'avènement de la Nouvelle Vague, donc fin des années 50 : je vous fais confiance, je n'y connais rien) entre réalisateur et spectateur. Je ne supporte pas ces films qui se veulent conceptuelles et qui restent d'une opacité absolue ou ces réalisateurs qui prennent en otage le spectateur pour satisfaire égoïstement leur plaisir personnel. L'artiste doit avoir une part de générosité. Je regrette d'ailleurs l'attribution du léopard d'or à un film ennuyant qui ne me paraît pas proposer au spectateur des moyens d'"entrer" dans l'oeuvre, de percevoir la volonté d'un échange entre émetteur et récepteur et surtout qui est d'une affligeante monotonie rythmique, comme si la réalisatrice évitait toute rupture dynamique de peur d'utiliser des "effets", honnis car considérés comme "faciles" ou "artificiels". Au contraire, je me réjouis de la récompense du film Bachir Lazhar, subtil et émouvant. Mais rien d'étonnant à cela: il s'agissait du prix du public.

Le fossé entre artiste et public ne me semble pas propre au cinéma. On peut tirer un constat similaire dans la musique ou les arts plastiques. Ce décalage est dangereux mais pas totalement inutile non plus. L'extrême inverse - la dictature du succès public et donc commercial - n'est pas souhaitable. Ce fossé a toujours existé. En même temps qu'il a suscité l'incompréhension, il a permis l'innovation. Certains instrumentistes ont bien refusé de jouer Beethoven, estimant que ce n'était pas de la musique. Je ne dis pas que les artistes en herbe qui exposent leurs travaux de fin d'étude dans les festivals tels que Locarno sont tous des Beethoven, mais juger de la qualité d'une oeuvre à sa seule réception auprès du public est aussi dangereux. Et puis en termes de cinéma, ne hiérarchiser qu'en fonction du succès public, cela nous promettrait un avenir fait uniquement des blockbusters américains à visionner à Balexert. Moyennement excitant, non ?

Écrit par : Robin Majeur | 17/08/2011

En fait, je suis sur des charbons ardents. Indépendamment des résultats de Locarno, mais ceux-ci ont avivé la plaie. Possible que Baier ait fait les frais de mes angoisses. Je crains en effet que la nouvelle Fondation Romande pour le Cinéma, qui se met en place, ne pervertisse encore davantage le système d'aide à la production, en le bouclant à double tour au profit d'un certain genre de cinéma, celui qui plait dans les festivals, mais pas au grand public.
J'aimerais bien sûr me tromper car le cinéma de festival n'a jamais été celui que je veux faire. Au contraire, je travaille sur deux projets de fiction, potentiellement grand public quoique réalisables avec des budgets modestes. Mais pas sans aide publique.
Toute la question est de savoir si de tels projets passeront la rampe, ou pas. Celle-ci sera à priori encore plus raide qu'avant. Or je n'ai jamais obtenu un sou d'aide en Suisse sur mes projets de fiction, en dépit de l'intérêt qu'ils ont pu susciter à l'étranger, qu'ils aient été tournés ou non.
Sur le papier, tout le monde est content, puisqu'il y aura désormais davantage d'argent public. Il y aura aussi très probablement moins de gens à en bénéficier. Donc plus d'argent pour les chanceux qui feront des films... Plus de professionnalisme...et moins de francs-tireurs. Or je suis un franc-tireur professionnel...
Il y avait jusqu'à présent deux guichets principaux pour le financement des films en Suisse romande (l'OFC à Berne et la RTS), et plusieurs guichets alternatifs, soit les villes et les cantons. Il n'y en aura désormais plus que deux, l'OFC et la RTS. Le joli titre de "Fondation romande" dissimule en fait une captation de fonds cantonaux et municipaux par un organisme qui les attribuera désormais uniquement en fonction de décisions prises à Berne par une commission bernoise, ou par la RTS.
Le bon côté de la chose, c'est qu'il y aura moins de gens à rétribuer dans les commissions. Le mauvais, c'est que Berne a toujours privilégié les films d'art et d'essai, au détriment de ceux qui voudraient essayer de montrer que l'on peut aussi faire du cinéma à vocation grand public avec nos petits moyens régionaux. La télé suit Berne dans cette démarche "artistique" sauf pour ses propres productions, qu'elle préfère généralement "très" populaires.
Entre les deux, dans ce champ énorme du "populaire de qualité", du film d'action qui fait sens, c'est la traversée du désert. L'existence de la Fondation va-t-elle irriguer quelques oasis ? Son aide au développement sera-t-elle pertinente? Nous le verrons au prochain épisode...

Écrit par : Philippe Souaille | 17/08/2011

La Nouvelle Vague, c'est le milieu des années soixante, et elle s'impose définitivement au cinéma européen en interrompant le Festival de Cannes 68...
A vous lire, j'ai effectivement eu un doute sur les intentions réelles de cette jeune auteur. Ce qui ne m'avait pas effleuré une seconde à la vision du film. Peut-être parce que j'avais un à-priori vis de l'ECAL. Je n'y ai vu, et la personne qui m'accompagnait de même (bien que n'ayant elle aucun à-priori), qu'une forme d'apologie morbide. Si elle a effectivement voulu dénoncer quelque chose, j'ai le sentiment qu'elle a raté son coup. Mais n'est-elle pas à l'école pour apprendre ?

Écrit par : Philippe Souaille | 17/08/2011

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