31/08/2011

Ces Périls qui nous menacent N°1 : la révolution nationale

L'Histoire n'est pas qu'un long fleuve tranquille. Périodiquement, elle traverse des rapides qui l'accélèrent et la bousculent. Nous sommes entrés dans le canyon. Accrochez vous au canoë, car ça va secouer. Depuis l'écroulement des tours jumelles, le flot des extrémismes enfle et gronde, qu'ils soient nationalistes, religieux ou idéologiques. Ou le pire: tout à la fois.

Dans un tel maelström, les crises financières ont des conséquences explosives. Pour un féru d’Histoire, les références qui s’imposent et s’entremêlent ont de quoi glacer les sangs : non pas entre la Chute de l’Empire Romain et la Révolution française, mais en conjonction des deux. Avec une grosse pincée d’années 30 pour épicer le tout…

 

La bonne nouvelle, c’est que de ces bouleversements sont nés des sociétés nouvelles : plus équilibrées, plus durables, moins injustes. Mais cela prend du temps. Des années, voire des siècles, nourris de peurs, de pleurs et de flots de sang.

Endormis sur nos lauriers, 65 années de paix et de prospérité occidentale, nous croyons être en sécurité. Au point de négliger les facteurs de cette paix et de cette prospérité : la mondialisation, l’ONU, l’UE… Tout ce que cherchent à démantibuler les tenants de la Révolution nationale, qu’ils soient de gauche ou de droite. Leurs cousins prônant le protectionnisme européen n’évoluant qu’un cran en dessous.

 

Douce illusion, à priori, de croire que l’on pourrait solutionner quoi que ce soit en fermant les frontières de l’Europe. Les matières premières ne sont pas chez nous et globalement, le développement et la croissance sont ailleurs. Dans des pays émergents qui se passeraient assez facilement de nos produits de luxe et de haute technologie, qu’ils commencent à savoir réaliser. Plus facilement que nous de leurs matières premières et de leurs marchés en devenir, principaux débouchés de nos multinationales, qui réalisent leurs meilleurs résultats… En Afrique !

 

A l’échelle nationale, c’est pire. Produire en France avec des salaires français, des charges française et des matières premières venues d’ailleurs ce qui est produit en Chine conduit mathématiquement à l’augmentation des prix. Seuls des politiciens populistes ou des économistes n’ayant jamais eu à gérer autre chose que leur tableau noir peuvent prétendre qu’on pourrait le faire en continuant de vendre des Airbus à Beijin. Mais surtout, en augmentant les prix, on réduit le niveau de vie, tout en s’écartant davantage des pays émergents et en réduisant notre compétitivité.

Adieu paix sociale, exportations, consommation. Le premier effet de la mondialisation fut le big bang de la consommation dans nos pays, pourtant déjà essoufflés, et l’amélioration notable de nos conditions de vie. Les tenants du « avant c’était mieux », prônant le retour du protectionnisme des Trente Glorieuses, oublient un peu vite que les bidonvilles de Nanterre, dans les années 60, valaient bien ceux de Rio ou de Casablanca. Ou que les conditions de vie des saisonniers italiens de Mattmark n’étaient pas meilleures que celles des ouvriers chinois d’aujourd’hui.

 

La Suisse a particulièrement profité de la mondialisation, exportant ¾ de ce qu’elle produit et important 2/3 de ce qu’elle consomme. C’est encore plus vrai à Genève. Le Canton tire l’essentiel de sa prospérité de sa situation de petite capitale mondiale. Enlevez le monde, restent quelques cardons, qui ne suffisaient pas à nourrir une population de 30 000 habitants au XVIème siècle…

 

Le nationalisme économique c’est la récession garantie, c’est clair, net et précis. Que des gens de gauche rejoignent l’extrême droite sur ce terrain n’a rien de nouveau, ce n’en est pas moins effrayant. Maintenant, la récession est peut-être une solution à l’autre grand problème de notre temps : le fait que notre petite planète, dans l’état actuel de la technologie, ne saurait supporter l’extension de notre train de vie occidental à 7 milliards d’êtres humains. Encore moins à 9. Or c’est bien ce qui est en train de se passer. Grâce et à cause de la mondialisation.

 

La mondialisation n’est ni le diable, ni la main de la CIA ou des Illuminati, mais juste la conséquence inéluctable du progrès technologique : Internet plus l’électricité. Le pétrole, n’ayant qu’un rôle passager, de catalyseur. Quoiqu’en dise Ziegler et Attac, la mondialisation améliore le sort de milliards de gens. Dont nous, mais aussi des centaines de millions de Chinois, autant d’Indiens, des latino-américains et à terme, les Africains…

Elle n’est que ce que l’on en fait, dépend de la manière dont on décide, collectivement, à l’échelle mondiale, de la gérer. Loin d’être parfaite, en pleine crise d’adolescence, elle a un tas de défauts, qui ne demandent qu’à être améliorés.

Sans mondialisation, pas de téléphone portable, pas de fruits à Noël, pas de voyage autrement qu’à pieds ou en carriole, probablement pas de chauffage et culturellement, plus rien d’autre que le guitariste du coin. Qui n’est peut-être pas si mauvais que ça, mais toute une vie, le même répertoire, ça craint. Ou bien ?

 

On ne reviendra pas en arrière, aux temps de la colonisation. Car c’était cela qu’il y avait avant la mondialisation : le colonialisme. Ce que tout les discours de type « c’était mieux avant » oublient de raconter. Non pas des nations européennes maîtresses chez elles et vivant en autarcie, mais des nations prédatrices, maîtresses chez les autres, pillant systématiquement leurs ressources et y déversant leurs produits sur des marchés captifs, sans concurrence.

La Suisse privée de colonie, mais très active dans les colonies des autres, jouait le rôle de rouage financier essentiel du système. Comme à son habitude. Pour ceux qui seraient tentés par ce passé-là, ou par l’idée d’un bunker européen surarmé se barricadant contre le reste du monde, il suffit de se rappeler que la sécurité a un coût, qui devient vite exorbitant si l’insécurité augmente. Ce qui est fatalement le cas lorsque les déséquilibres s’aggravent, en termes de richesses réelles ou perçues.

On le voit à l’échelle genevoise, comme à l’échelle mondiale. L’histoire de la Colombie est à cet égard exemplaire. Ce pays en devenir aux énormes potentialités connaissait d’énormes disparités sociales. Qui finirent par générer de véritables guerres civiles, étendues sur plus d’un demi-siècle. Qui faillirent voir la victoire d’une révolution stalinienne financée par le narcotrafic, aussi violente que stupide. Les riches ont alors commencé à comprendre qu’il valait mieux payer des impôts pour assurer leur sécurité.

Un impôt spécial, levé par Uribe, destiné à financer une armée digne de ce nom, l’amélioration des infrastructures et des conditions cadres. On en est là. Economiquement, la Colombie taille tous les jours des croupières au Venezuela socialiste de Chavez. Mais elle ne deviendra suffisamment stable pour en profiter que si l’impôt sert aussi à réduire les inégalités.

Si les Etats-Unis et les coalitions internationales avaient déversé sur l’Afghanistan et l’Irak le dixième des centaines (voire milliers selon Stiglitz) de milliards engloutis militairement (soit trois fois l’équivalent du PIB de ces pays durant dix ans…), on n’en serait pas là aujourd’hui. Il s’agit moins d’assister massivement que d’investir, de favoriser la création d’entreprises et la construction d’infrastructures, d’accompagner le gigantesque exode rural à l’œuvre dans les pays en développement.

A l’instar de ce que fut le Plan Marshall, qui permit la reconstruction européenne, en 1947. Au départ, les Etats-Unis hésitaient à intervenir ainsi en Europe. La peur du communisme fut l’argument massue et de fait, les milliards déversés à l’époque (4% du PIB US durant cinq ans) permirent de déplacer le terrain de la guerre froide sur celui de la compétition économique. Assurant une victoire sur le communisme qui n’aurait sans doute pas été aussi éclatante sur un plan militaire.

 

Un impôt coûte moins cher qu’une révolution. En même temps, là où le libéralisme a raison, c’est que la taxation contraint l’activité économique et la limite. Au point de la paralyser si la taxation se fait trop pesante. La prudence est impérative. On ne peut avancer qu’à tâtons, en soupesant tous les considérants du problème. Comme sur une Mer de glace, où les ponts de neige dissimulent d’insondables crevasses. A cent lieues des exclamations tonitruantes des leaders populistes, tout juste bonnes à déclencher des avalanches…

 

Mieux vaut chercher à résoudre les causes d’un problème que de s’épuiser à en effacer les conséquences. Combattre la maladie plutôt que ses symptômes. Que peut-on faire, dans notre petite Genève, qui pèse d’un poids réel sur ces grands équilibres mondiaux. Et comment tirer notre épingle du jeu, sans s’enrichir de manière trop ostentatoire (ce qui semble le cas actuellement) ? Pas seulement parce que la morale calviniste le réprouve, mais parce que cela nuit aux équilibres (avec l’extérieur et à l’intérieur), nous met en danger ( concrètement, en termes de sécurité) et péjore nos meilleurs atouts, au risque de tout perdre.

 

Connectés au cœur du monde, par la finance, les organisations internationales et le luxe, nous sommes dangereusement exposés à ses soubresauts. Pour l’heure, notre spécialisation dans les activités à haute valeur ajoutée nous protège des aléas subis par les régions plus industrialisées, où les cohortes de chômeurs s’agglutinent. Mais déjà, plusieurs ONG établies à Genève réduisent la voilure. La cherté du Franc augmente leurs coûts, au moment où leurs ressources, à base de dons ou de résultats financiers de fondations, tendent à se réduire. Il en va de même des organisations onusiennes, financées par des Etats endettés… Ce qui aura des répercussions sur leurs fournisseurs locaux.

Une attractivité réduite, des frontières fermées, le départ des internationaux, voilà qui comblerait d’aise l’extrême-droite et l’extrême-gauche. Mais la sanction économique et les conséquences désastreuses sur nos portes-monnaies à tous, y compris fonctionnaires et assistés seraient désastreuses. Car l’Etat serait mis en faillite.

 

Nous avons également un problème de frontière, à entrées multiples, avec le Genevois français, alias la France voisine. L’agglomération genevoise est pour moitié établie en France ou dans le Canton de Vaud. C’est un fait, sur lequel il serait difficile de revenir en arrière. C’est d’ailleurs l’un de nos atouts, qui si on le supprimait réduirait grandement l’attractivité de Genève. Le phénomène frontalier améliore le niveau de vie de plus du tiers de la population active, frontaliers suisses et français confondus. Ce qui n’est pas sans conséquences sur la prospérité globale.

Conséquences positives, une consommation accrue (donc des emplois dans les services et le commerce) et une pression à la baisse sur les prix, pour tous. De consommation comme du logement. Car si les frontaliers se rapprochaient du centre, comme ils en ont le droit pour la plupart d'entre eux, le montant des loyers crèverait tous les plafonds !

Conséquences négatives, un sentiment d’injustice pour ceux qui ne bénéficient pas de ces avantages, parce qu’ils vivent et travaillent dans le même pays, que cela soit en France ou en Suisse.

A suivre : "Quels remèdes " et "Ces dangers qui nous menacent : N°2, la dictature des cancres"

Commentaires

Pour éviter la révolution nationale, Philippe, donner sa part au sentiment patriotique, en laissant les artistes cultiver les symboles si cela leur fait plaisir, en refusant le dogmatisme qui condamne les grands sujets historiques et symboliques en poésie, peinture, sculpture... Car la vérité, aussi, où est-elle? C'est que les organisateurs de la mondialisation, les Américains, ne se privent aucunement de cultiver ces symboles nationaux, et que, du coup, sous prétexte de ne pas résister à la mondialisation, le peuple est gagné par la célébration des symboles américains: le 4 Juillet, Halloween, etc. Il faut laisser au sentiment patriotique sa part: si on le combat de front, on se met dans son tort.

Écrit par : RM | 31/08/2011

Bravo et merci !!!

C'est exactement ce que je pense aussi. C'est toujours un plaisir de vous lire, continuez.

La mondialisation a de beaux jours devant elle pour autant qu'elle sache se faire dans une visée "plus" égalitaire ou alors moins injuste qu'auparavant.

Le futur sera certainement plus difficile pour l'Europe que pour le reste du monde... Au vu du train de vie que certains ont mené ici pendant 30 ans. Tant mieux et tant pis pour les suivants. Il nous faudra retrousser les manches et faire preuve d'inventivité ou viser des marchés de "niche" pour survivre. S'adapter ou mourir...

Écrit par : bim | 01/09/2011

J'ai oublié de mentionner une donnée du problème, c'est que si une île européenne au milieu du reste du monde n'est pas viable, c'est encore plus vrai d'une île suisse au milieu de l'Europe. Qu'on le veuille ou non, nous sommes indissolublement liés à la santé économique des pays qui nous entourent. On le voit bien avec le franc fort, qui ruine nos exportations. Indépendamment des mouvements de population incontrôlables qu'engendrerait une misère environnant un ilôt de prospérité, la ruine de leur économie serait immanquablement la nôtre.

Écrit par : Philippe Souaille | 01/09/2011

L'image du musicien est parlante. Elle devrait l'être pour tous ceux qui vont à des concerts de reggae contre la mondialisation...

Faudra le dire et le redire encore.

Écrit par : hommelibre | 02/09/2011

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