29/09/2011

Que répond Jacques Attali aux Indignés ?

Jacques Attali était mercredi matin au Métropole, à l’invitation de Colette Célerin pour les œuvres de la légion d’honneur. Il s’y est montré brillant, devant un parterre composé du gratin de la finance genevoise, et de quelques politiques, dont un élu de l’UDC, venu écouter l’antéchrist. Le résumé qu’il en a fait dans son blog est un tel concentré d’erreurs grossières qu’il ridiculise son parti. Rétablissons brièvement les faits : Attali était là gracieusement et l’a d’ailleurs précisé. En revanche, la Légion d’honneur a besoin d’argent pour ses œuvres et le petit déj n’était pas offert par l’Hôtel, pas plus que la salle. La séance a duré 40’ ce qui est beaucoup pour des gens qui travaillent dur… Attali n’a pas évoqué une seule fois les questions religieuses… Et surtout, surtout, il ne déclare la guerre à personne, tout au contraire, il essaie de faire en sorte de l’éviter. Accessoirement, en prétendant qu’une gouvernance mondiale serait nécessairement dictatoriale, l’UDC oublie ( ?) que toutes les dictatures connues à ce jour avaient une dimension nationale forte. Au contraire des institutions multilatérales, qui ont bien trop d’équilibres à respecter pour se permettre de devenir autoritaires, sous peine d’implosion immédiate.

Le constat dressé par Attali est connu, surtout de mes lecteurs puisqu’il est aussi le mien et que je le résume ici régulièrement. L’impérieuse nécessité d’une gouvernance mondiale – pour réguler la mondialisation de fait et compenser ses défauts - ne fait guère de doute en dehors des cercles nationalistes étroits, qu’ils soient de gauche ou de droite. Les questions restant en suspens sont plutôt d’ordre pratique : comment dépasser le verrou des responsables politiques actuels, dont l’élection reste la dernière chose importante qui soit encore limitée au strict cadre national en ce début de XXIème siècle ? Un anachronisme flagrant, qui montre bien l’inadaptation de la politique contemporaine aux dimensions du monde moderne… expliquant largement la perte de son pouvoir devant les puissances de l’argent, mais aussi face à toutes les menaces : redistribution des ressources et leur éventuelle raréfaction, réchauffement climatique (anthropique ou non), déprime chronique de l’occident, crise économique et j’en passe…

Redisons-le, la mondialisation n’est pas le problème, elle comporte même toutes sortes d’avantages et de plus a déjà fait son oeuvre. En revanche, l’absence d’un corpus légal mondial et d’un état de droit capable de le faire respecter, cause de nombreux disfonctionnements. Dont la disparité croissante des richesses, qui n’est pas forcément liée à la mondialisation, bien au contraire. Attali compare le monde au Somaliland, un pays sans état central ni gouvernement réel, dans lequel règnent les bandes rivales et l’anarchie, la loi de la jungle et du plus fort, ou du plus méchant. Il n'y a plus de gendarme. La bonne nouvelle, Attali dixit, c’est que la Chine n’a pas vocation à diriger le monde, ce qui serait trop contraire à son histoire et sa culture. Elle semble prête au contraire à appuyer la création d’un échelon global de gouvernance, à commencer par la gouvernance financière, qui s’appuierait sur le modèle de la construction européenne.

Modèle européen qu’Attali ne voit pas s’effondrer mais s’attend au contraire à ce que la crise qu’il traverse le renforce en contraignant ses dirigeants à prendre enfin les mesures nécessaires, connues de longue date. Des règles fiscales, financières, solidaires, qui pourraient être mises en place en quinze jours – à l’échelle européenne comme à l’échelle mondiale - si l’abandon de souveraineté nationale que cela implique ne faisait pas reculer les gouvernants. Une souveraineté pourtant largement Canada Dry, en ce sens qu’elle est dans les faits déjà plus virtuelle que réelle. Sauf en ce qui concerne l'élection, le salaire et les limites du petit pouvoir personnel des gouvernants.

Face à la gabegie générale, la montée des réflexes identitaires, nationaux, religieux, raciaux ou même de classe augmente très sérieusement les risques d’une 3ème guerre mondiale de tous contre tous. L’ultime bonne nouvelle étant que WW3, à la fin, devrait accoucher de cette fameuse gouvernance tant attendue. C’est en tout cas ce que nous enseigne l’histoire, comme je l’expliquais déjà dans l’Utopie Urgente. Mais évidemment, si nous pouvions faire l’économie d’une guerre, cela serait beaucoup plus confortable pour tout le monde.

La question que j’aurais aimé poser à Jacques Attali, s’il n’avait pas eu un avion à prendre, pour retourner s’occuper de son PlaNet Finance (qui distribue du micro-crédit à des petits entrepreneurs dans plus de 80 pays), c’est « Une gouvernance mondiale, OK, mais pour en faire quoi ? ». D’ailleurs, je compte bien la lui poser dans mon prochain film, qui explore l’importance des entrepreneurs dans les processus de développement des pays émergents. Manière aussi de répondre aux désenchantements de l’occident et de nos jeunes.

Quelles lois mondiales mettre en place et dans quel but ? Ou dit autrement, que répondre aux Indignés qui, s’ils ont des raisons de s’indigner, n’avancent pas le moindre début de solution à leurs (nos) problèmes ? Pourtant, il y en a des solutions. Au plan écologique, outre la chasse au gaspillage, (pollueur-payeur et taxes environnementales) on est encore très loin d’avoir exploré toutes les potentialités de la planète (géothermie, fusion, énergie houlomotrice, ressources minières profondes etc…), sans compter celles de notre espace proche (solaire).

La question du jeu de l’avion qu’est devenue notre économie est plus délicate. Jacques Attali en dénonce le caractère factice en soulignant qu’une économie qui enrichit les gens sur la base de plus-values financières plutôt que sur la base de biens matériels produits est une économie bancale. Ce que Todt dénonce depuis longtemps. C’est d’autant plus dangereux que d’autres se chargent de produire à notre place de « vraies » richesses. Pendant que la crise de 2007 évaporait 10 000 milliards de dollars de capitalisation boursière occidentale, les fonds souverains orientaux (ou latinos) s’enrichissaient, eux, de 10 000 milliards de dollars.

Ce n’étaient pas ceux évaporés, il ne s’agit pas d’un simple transfert… Mais ces capitaux manquent aux entreprises occidentales qui se finançaient en bourse, tandis que les fonds d’investissements d’Etats émergents développent leurs économies respectives et prennent des participations (ou le contrôle) dans les entreprises occidentales en panne de capitaux. Ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi, la redistribution des richesses à l’œuvre à l’échelle mondiale est globalement positive, en permettant à de larges pans de la planète d’améliorer leurs standards de vie. Et nos fonds de pension ne font pas autre chose, lorsqu’ils investissent massivement dans les pays émergents. Même si cela fait bizarre de voire une décision stratégique sur l’avenir d’UBS prise à Singapour… La roue tourne…

En même temps, la réduction de l’importance du travail, c’était tout de même une revendication gauchiste, à l’époque où l’on rêvait d’un monde où les tâches fastidieuses seraient assumées par l’automation. Nous y sommes en bonne partie et la question se pose de savoir ce que l'on va faire des gens désoeuvrés n'ayant effectivement pas tous vocation à devenir artistes, traders ou femmes de ménage... Le bon côté des crises, c’est qu’elles permettent de remettre en cause des routines que l’on croyait immuables. Que faire, donc, pour que nous ne pâtissions pas outre mesure de la redistribution mondiale des richesses et pour rendre l’espoir aux gens ? La réponse dans un prochain épisode de ce blog… Ou dans mon prochain film, « Révolutions au Village Global », dont la sortie est prévue en 2012.

Commentaires

J'en étais sûr que vous alliez en parler de votre icône !

Écrit par : Victor Winteregg | 29/09/2011

Je n'avais déjà plus d'idole à l'âge de 15 ans, Victor, ce n'est pas à 57 que je vais m'y mettre... Il se trouve que nous pensons de manière très proche sur des sujets fondamentaux. Je pense même avaoir l'antériorité sur quelques points. Mais si sa renommée est mondiale, la menne se limite, comme vous l'avez remarqué, au cercle des blogueurs de la Tribune :-). Ce qui n'a strictement aucune importance en regard des enjeux colossaux dont nous débattons.

Écrit par : Philippe Souaille | 29/09/2011

Briand, les relations de l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours ne me semblent pas pertinentes et en tout cas fort peu signifiantes. Au reste sans preuve de rien. Donc je ne publie pas.

Écrit par : Philippe Souaille | 29/09/2011

Afin de poursuivre dans l’insignifiance peut-être faut-il rappeler que Maitre Jacques a laissé un souvenir plus que mitigé de son passage comme banquier à la BRED gonflant surtout les frais de fonctionnement, le multispécialiste se vantait encore relativement récemment que sur les 211 propositions pour gouverner la France allant jusqui'à redéfinir un nouveau statut pour les Taxis de la région parisienne, le présidient Sarkosy en avait retenu pour plus de 200. Les Français ne connaissent par leur bonheur de BHL à Alain Minc, la république des experts a encore quelque beaux jours devant elle.

Écrit par : briand | 29/09/2011

Nobody's perfect, Briand, mais on raconte tellement de choses sur les gens... Il se trouve qu'ayant été dans l'intimité de hauts responsables de la BAD (Banque Africaine de Développement) à l'époque, j'ai suivi ce que disaient les personnes vraiment informées sur ce sujet. Et c'est assez conforme au résumé ci-dessous, tiré de Wikipedia:

"En 1990, lors du second septennat de François Mitterrand, Jacques Attali abandonne la politique et quitte l'Élysée. Il participe à la création de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) à Londres et en devient le premier président. Il avait lancé l'idée de cette institution en 1989, peu avant la chute du mur de Berlin, pour soutenir la reconstruction des pays de l'Europe de l'Est. Jacques Attali a ainsi fondé la première institution s'occupant de l'Europe de l'Est. Sous l'impulsion de son président, la BERD a en premier lieu lancé des investissements destinés à la protection des centrales nucléaires, à la protection de l'environnement et, plus généralement, au développement des infrastructures et de la privatisation.

En 1991, Jacques Attali invite Mikhail Gorbatchev au siège de la BERD à Londres, contre l'avis du premier ministre britannique John Major. Il oblige ainsi les chefs d'État d'un G7 se déroulant dans la ville au même moment, à recevoir le chef d'État soviétique6. Au lendemain d'un entretien téléphonique houleux entre Jacques Attali et John Major, la presse britannique multiplie les critiques à l'encontre du président de la BERD, diffusant notamment des soupçons sur la gestion de l'institution - soupçons qui seront ensuite relayés par certains journalistes de la presse française7. Jacques Attali explique sa position dans le chapitre « Verbatim et la BERD » du livre C'était François Mitterrand8 : « les travaux en question avaient été réalisés sous la responsabilité d'un groupe de travail international dont je ne faisais pas partie ». De fait, à son départ, volontaire, de la BERD, Jacques Attali a reçu pour sa gestion le quitus du conseil des gouverneurs".

J'ajouterai pour ma part que la BERD, dont Attali fut l'un des parrains, participe aujourd'hui au financement du développement en Afrique du Nord, qu'Attali eût l'intelligence de faire accepter la rigueur par Mitterrand en 82, qu'il est l'initiateur du projet Eureka de coopération scientifique européenne et j'en passe...

Écrit par : Philippe Souaille | 29/09/2011

Mon commentaire d'humeur ou plutôt d'humour concerne cet espace médiatique qu'occupent un grand nombre de multispécialistes,experts, en tous genres, donneurs ou plutôt vendeurs de leçons, qui une fois heureusement très rarement les mains dans le cambouis, c'est à dire confrontés aux travaux pratiques s'avèrent de piètres acteurs.
Cela concerne Attali mais aussi Minc, BHL-alas Clausewitz, Ferry moralisateur à la retraite prématurée.
Je vous accorde bien volontiers , que je suis plus souvent qu'à mon tour séduit par tant de discours à la rhétorique flamboyante qui me font croire que je suis intelligent, mais je me pose aussi la question concernant notamment Attali polytalentueux ,"théâtre- économie- politique etc." où trouve-t-il le temps de lire tout ce qu'il écrit.

Écrit par : briand | 29/09/2011

Briand, ce n'est sans doute pas un hasard si l'on me fait souvent ce même reproche: touche à tout, pas assez spécialisé, etc... Or je crois qu'il est indispensable qu'existent et s'expriment encore des personnes non spécialistes, mais curieuses de tout - et cependant suffisamment informées pour ne pas dire n'importe quoi - afin de jeter des ponts entre les disciplines et les spécialistes et aussi de reprendre de la hauteur de vue. Car si la spécialisation est bien entendu nécessaire, elle empêche d'avoir une vision globale des problèmes.
Pour le reste, il n'y a que ceux qui ne font rien qui ne font pas d'erreur et plus l'on est sous l'oeil des projecteurs, plus l'on risque gros. Le fait qu'untel se soit trompé ou non par le passé m'importe moins que de savoir si je trouve ce qu'il dit pertinent ou non.

Écrit par : Philippe Souaille | 29/09/2011

Teufel, Briand, Bitte! Minuten! Vous osez comparez Clausewitz à BHL? Oder l'inversion? Vous avez lu Clausewitz, minimoume sein "Von Krieg"? Comment dit le diktaton franzosisch? Comparaison n'est pas raison, wieso, Briand tel De Gaulle che dis... fous m'avez compris!
Naaan, mais le jour ou vous verrez BHL crapahuter mit ein flingue... Sous le feu de ses ennemis... Ce jour là il aura fini d'écrire des c...
Pien à vous Briand
Philippe auch évide dément!
=@rb=(+)

Écrit par : redbaron | 30/09/2011

Bonjour, je lis par hasard votre article, et je ne peux m'empêcher d'intervenir en lisant la phrase suivante:

". Attali compare le monde au Somaliland, un pays sans état central ni gouvernement réel, dans lequel règnent les bandes rivales et l’anarchie, la loi de la jungle et du plus fort, ou du plus méchant. Il n'y a plus de gendarme."

Attali a du confondre Somalie et Somaliland ou son propos n'a pas été fidèlement retranscrit. En effet le Somaliland, Etat certes non reconnu par la communauté internationale mais ayant pourtant une existance très concrète, possède un Etat, une administration, une armée et une police. Il rencontre certes des contestations territoriales sur ses marges (principalement orientales), mais la situation dans le pays n'est en rien comparable avec celle qui prévaut en Somalie du sud et du centre. L'année dernière, des élections démocratiques ont permis l'alternance pacifique du pouvoir avec un taux de participation élevé, et des observateurs internationaux. L'Etat du Somaliland vient d'envoyer une aide financière fraternelle à la Somalie dans le cadre de la famine. Les organisations internationales disant agir "en Somalie" sont généralement installée à Hargeysa, la capitale du Somaliland, profitant ainsi sans en faire la publicité de la paix et de la sécurité autorisées par l'existance d'un état considéré comme légitime par sa population.

Écrit par : Géraldine | 30/09/2011

Attali a effectivement parlé de Somalie et moi de Somaliland, confondant les deux... Mea culpa, encore que, aux yeux de la communauté internationale, le Somaliland soit partie intégrante de la Somalie, mais effectivement pas la partie la moins structurée, loin de là.
En fait le Somaliland est une création de la colonisation britannique, qui s'est emparé de ce qui allait devenir le Somaliland pour bloquer la route aux Français qui avaient pris pied à Djibouti. Puis les Italiens se sont emparés du restant de la Somalie et de l'Ethiopie, et finalement aussi du Somaliland en 41. Redevenus protectorats italiens et britanniques séparés après guerre, les deux pays refusionnent en 1960, à l'Indépendance. Ils partagent la même langue et la même culture, nées de l'influence arabe séculaire dans la région, particulièrement sur les rives de l'Océan Indien, historiquement opposée au royaume chrétien éthiopien.
La Somalie passe dans l'orbite soviétique, avant que l'Ethiopie ne l'y remplace dès 77. Puis, parallèlement à la chute du régime communiste de Mengitsu à Addis Abbeba, le Somaliland (dont la 2ème langue est l'anglais), fait sécession du régime de Syad Barré en 1991, ouvrant son port de Barbera à l'Ethiopie.
Le Somaliland n'est cependant reconnu à ce jour par aucun Etat de la communauté internationale, bien que sous influence ethiopienne. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir effectivement tenu des élections l'an dernier (en même temps que l'Ethiopie) en dépit de troubles armés fréquents avec la région somalienne semi-autonome du Pountland, terre d'asile de nombreux pirates.

Écrit par : Philippe Souaille | 30/09/2011

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