22/10/2011

Les errements de la commission de gestion du National et le double discours de la gauche sur la croissance

Le fonctionnement de l’économie n’est déjà pas simple à comprendre en temps normal. Lorsque tout se déglingue sous l’effet de la crise, déclenchant des phénomènes inattendus, cela devient franchement compliqué. Pour le conseiller national de base, comme pour le citoyen qui l’élit. D’où la tentation de s’en remettre à des remèdes de bonne femme, du genre « y a qu’à réduire l’immigration pour faire remonter les salaires ! ».

En période de crise mondiale et de Franc Fort, voilà une idée qu’elle est bonne… Elle va sans doute aider nos entrepreneurs à exporter leurs produits, déjà handicapés par des coûts de production plus élevés qu’ailleurs… Il n’est guère étonnant que des journalistes plus préoccupés de joutes électorales – si possibles sanglantes – que de réalités économiques en fasse leurs choux gras.

Timing parfait : la veille du week-end électoral et des vacances scolaires, peu relèveront l’inanité des reproches faits au Conseil Fédéral par la commission de gestion du National. Ce n’est pourtant qu’une contradiction de plus d’un discours de gauche prônant à la fois décroissance et augmentation des salaires. Donc de la consommation. Les salaires n’existant que parce qu’on vend des produits, il faut fatalement choisir entre la décroissance et les augmentations.

Depuis la seconde guerre mondiale, la Suisse bénéficie de conditions salariales au-dessus de la moyenne. Au point de lui poser problème à l’exportation et même sur son marché intérieur. Elle s’en est sortie par une croissance alimentée par des exportations florissantes, une immigration soutenue, des taux d’intérêts et des différentiels de change attractifs (merci la place financière)… Et une bonne dose de protectionnisme.

Seulement, les conditions cadres ont changées. Dans le monde, des pays émergent, la gouvernance mondiale se renforce, notamment sur le plan financier, l’Europe se construit, le climat se réchauffe, le pétrole se raréfie et les recettes du XXème siècle ne sont plus applicables au XXIème. La place financière assurait un cinquième des revenus de l’Etat et un sixième des emplois à Genève, mais aussi un coût de l’argent très favorable aux pme locales en comparaison internationale. Or la place financière souffre et va souffrir davantage encore, car les mesures à mettre en place pour assurer tout simplement sa survie vont coûter extrêmement cher…

La Suisse a jusqu’à présent été plutôt épargnée par la crise. Cela ne va pas durer. Clamer que tout est de la faute des riches est à la fois vrai et faux. Vrai parce qu’ils n’ont pas compris l’urgence qu’il y avait à réduire les injustices du système lorsqu’ils en avaient les moyens, faux parce que ces moyens se réduisent à vitesse grand V. Les jeux de yoyo boursiers coûtent cher et si nous tous payons au travers de nos caisses de pension, les riches perdent plus que les autres. Parce que leur argent ne dort pas à la banque mais s’agite dans les bourses du monde entier. Je ne les plains pas, je constate.

Le plus gros mensonge vient des politiques, particulièrement ceux qui recourent aux simplifications abusives et aux fausses promesses, populistes de droite comme de gauche. La crise ne fait que commencer et toute chose à un coût. On pourra lancer des programmes d’occupation des chômeurs suisses (parce que ce ne seront pas des entreprises exsangues qui créeront des emplois), mais il faudra bien les payer. Par l’impôt. Les salaires protégés du privé, à nos résidents réservés, il faudra bien vendre et exporter, pour pouvoir les verser. Ce qui, si l’on dénonce les bilatérales, risque fort de poser de sérieux problèmes de réciprocité.

Il n’y a pas de miracle en ce bas monde. La prospérité de la Suisse et son augmentation, plus rapide que celle de ses voisins depuis les bilatérales (alors qu’elle leur était inférieure auparavant, depuis 1992) ne nait pas par génération spontanée. Elle vient du fait qu’on vend plus qu’on achète. Si on casse le mécanisme qui a rendu cela possible, on casse l’économie suisse. Et là adieux, veaux, vaches cochons couvées…

Vous me direz, en quoi le fait de maintenir les frontières ouvertes pourrait-il nous protéger ? D’abord parce nous préservons ainsi nos possibilités d’échanges avec nos voisins, pour nos entreprises et les multinationales implantées chez nous qui auraient vite fait d’en partir en cas contraire… Ensuite parce que notre matière grise est notre seule vraie matière première. La nôtre et celle des migrants qui viennent travailler ici. Ne leur fermons pas la porte.

Enfin, sur le fond, il y a deux moyens d'améliorer le niveau de vie des gens: augmenter leur revenu (ce qui est parfaitement contradictoire avec la décroissance), ou diminuer leurs coûts. En consommant autrement, ou mieux, en tout cas moins cher. Ce que devrait stimuler l'ouverture des frontières, pour autant que l'on construise ce qui doit l'être en matière de logements...

Commentaires

Bon billet!!!

D.J

Écrit par : D.J | 22/10/2011

"La prospérité de la Suisse et son augmentation, plus rapide que celle de ses voisins depuis les bilatérales (alors qu’elle leur était inférieure auparavant, depuis 1992"

= affirmation sans fondement.

Où sont les chiffres ? les études prouvant ce que vous affirmez...




N.B. De quelles bilatérales parlez-vous ???? AELE, paquet I, paquet II ????

En vous rappelant que les bilatérales I sont entrées en vigueur en juin 2002 !!!

Qu'entendez-vous par prospérité ??? Sur quelle donnée macro vous fondez-vous pour en affirmez la croissance ??? Quels sont les chiffres de nos voisins ?

Écrit par : 022 | 23/10/2011

022, pas besoin d'étude, il suffit de prendre les chiffres officiels de l'OCDE. Entre 1990 et 2002, le taux de croissance de l'UE est systématiquement au-dessus de celui de la Suisse, avec une pointe dans les mois qui suivent le rejet de l'EEE en 1992, ou la différence est de 2 points... Puis tout le monde est à zéro en 93, avant que ça remonte à 2 points d'écarts en 94.
L'entrée en vigueur de la libre circulation dès 2002 permet de réduire le différentiel, qui devient clairement positif en faveur de la Suisse à partir de 2004, avec le deuxième volet des bilatérales. Ce qui se voit aussi dans les finances publiques du Canton de Genève, qui cette année là passe plusieurs centaines de millions de bénéfice à plusieurs centaines de millions de bénéfice. Grâce aux bilatérales.
Aussi lorsque je lis M. Poggia déclarer qu'il faudrait y mettre fin, je ris jaune. Si ce qu'il veut, c'est la ruine des finances publiques, autant le dire tout de suite...

Écrit par : Philippe Souaille | 23/10/2011

"merci la place financière"

...fallait l'oser, celle-là ! Combien de dizaine de milliards encore bloqué dans le portefeuille toxique ?

Au sujet de la décroissance: il s'agit juste de prendre conscience de la réalité non-infinie de la terre et des ressources matérielles. Donc de consommer moins de matière ou/et d'une façon qui nuise moins à l'environnement. Cela étant respecté, le PIB peut bien continuer à croire, ce n'est pas ça le critère.

Et puis il y a le problème de répartition des revenus: un haut dirigeant qui gagne 100 quand le simple ouvrier gagne 1, y a un problème là.

Écrit par : Fufus | 24/10/2011

Oui, Fufus, merci à la place financière. Et aux deux guerres mondiales. Sans elles, la Suisse et les Suisses en seraient encore à s'exporter pour une bouchée de pains dans les exploitations agricoles de France ou du Brésil comme c'était le cas jusqu'aux années 20...
La place financière a joué le premier rôle, la neutralité seule n'ayant permis que d'éviter d'avoir à reconstruire le pays. C'est indéniable et le fait de nier de telles évidences fausse le discours et les analyses de la gauche. A la base. Dommage. Cela n'empêche pas que la Place financière ait un certain nombre de choses à se reprocher, c'est tout aussi évident.
Concernant la décroissance, cela fait quelques années que nous savons que la Planète a ses limites. Le progrès technologique peut parvenir à en contourner certaines, mais elle fera toujours 40 000km de circonférence et nous aurons toujours besoin d'eau potable...
Le PIB et les richesses ne croissent pas par génération spontanée. On peut certes développer les activités peu énergivores, mais enfin on n'a pas encore trouvé le moyen de faire pousser les billets de banque sur les arbres... Tout cela a un coût et pour le payer, il faut produire et vendre. Le redéploiement des activités économiques ne va pas se faire sans casse, y compris de la casse sociale.
Par exemple, en dehors des activités de luxe ou financières, et du gruyère, la force principale de la Suisse, c'est les machines outils. Pas précisément un truc très écolo et "décroissant"... Sauf que c'est l'un des derniers secteurs à employer encore des ouvriers dans ce pays...
Pour ce qui est de la répartition des richesses, vos chiffres sont faux. Les écarts sont plutôt de 1 à 800, chez Novartis par exemple entre M. Vasella et sa "technicienne de surface"... Et de 1 à 400 entre un paysan togolais et une caissière à la Migros. Soit de 1 à 320 000 entre ce même paysan togolais et M. Vasella. Il se trouve que j'ai écrit un bouquin, l'Utopie Urgente, dont c'est l'un des chapitres essentiels.
Evidemment, je désapprouve de tels écarts, qui sont un facteur de déstabilisation considérable des équilibres mondiaux. Nous sommes en train de rétablir une nouvelle aristocratie, mondiale, basée sur l'argent. Ce qui est dangereux. Mais pour l'éviter, il faut davantage d'intégration et de gouvernance mondiale. Au niveau national, c'est peine perdue. Et quand j'entends Montebourg ou Mélenchon, ou Mme Roth Bernasconi, je me dis que même là, la gauche n'a rien compris.

Écrit par : Philippe Souaille | 24/10/2011

Vous pensez que davantage d'intégration internationale fera par magie monter les minimum sociaux, mais vous vous gourez. L'exemple le plus récente est bien-sûr l'UE oligarchique. Il est clair que la gauche pense qu'on ne peut espérer un mieux social pour les pauvres dans un énorme machin mondial et qu'il faut déjà y parvenir au niveau des pays.

Quant à ce qu'aurait été la Suisse sans cette place financière sur-développée, vous remercierez votre boule de cristal pour moi...

Écrit par : Fufus | 24/10/2011

Non, je ne pense pas que davantage d'intégration mondiale fera monter les minimas sociaux en Europe et en Suisse. Certainement pas. Je ne crois pas aux miracles. En revanche cela permettra de créer des minimas sociaux ailleurs, comme le réclame le BIT sous la houlette du socialiste chilien Somavia. Ce qui réduira la pression par le bas sur les jobs délocalisables en occident, mais qui coûtera de l'argent à tous les occidentaux. Y compris les moins riches, qui restent riches en comparaison internationale.
Cela s'appelle la solidarité et je n'ai jamais compris il faudrait qu'elle s'exerce uniquement dans un cadre national ! Se contenter de ce qui peut être fait au niveau des pays, c'est contraire au bon sens (le protectionnisme est une entrave au développement et fauteur de guerres) et c'est d'un égoïsme qui n'a rien à envier à celui des pires capitalistes prévaricateurs. En plus que cela conforte la toute puissance de la finance internationale, aucun pays n'étant de taille à lutter contre des nébuleuses virtuelles sans frontières dans un monde où les frontières existent...
Ceci dit davantage d'intégration mondiale permettra aussi de refiscaliser les hyper-fortunes qui pour l'heure échappent à l'impôt sous forme de trusts etc... Cela n'est pas la solution miracle, car cela ne suffit pas, même si ces fortunes sont colossales, mais cela aidera un peu économiquement, et beaucoup psychologiquement, à ramener un peu d'harmonie et d'équité en ce bas monde.

Écrit par : Philippe Souaille | 24/10/2011

@ mr Souaille

"022, pas besoin d'étude"

Bravo, Mr Souaille, continuez comme ça...

Vous avez raison, sur la période 1980 2010, les taux de croissances moyen du PIB réel du Portugal et de la Grèce ont effectivement presque littéralement écrasés ceux de la Suisse... avec un taux de croissance pour le Portugal de rien moins que 7.9 % en 1990 ( CH 3.7 ) et pour la Grèce de 5.9 % en 2004 ( CH 2,5 )... Vous pouvez vous féliciter, vive l'UE...

l'UE qui a un "taux de croissance systématiquement au-dessus de celui de la Suisse..." ( et dont le taux moyen et général est donc évidemment "gonflé" par ceux de pays comme le portugal et la grèce... )

LOL

Il est donc bien vrai que selon vos interprétations la "prospérité" du Portugal et de la Grèce est donc très nettement supérieure à celle de la Suisse...

Et que dire alors du Ghana qui a sur la même période un taux de croisance qui est constamment trois fois supérieur, oui 3 X, à celui de la Suisse...


N'était-ce pas vous qui disiez que le "populisme" consiste à apporter des réponses simplistes a des problèmes complexes ?

Mais après tout vous avez raison, pourquoi se faire ch... Pas besoin d'études, il suffit de lire les chiffres de l'OCDE... Les gros, surtout les gros...



N.B. C'est sans doute à cause de cette vision simpliste, monofactorielle et monomaniaque de la croissance absolutiste du PIB que les PLR se ramassent casquettes sur casquettes...
a moins que ce ne soit parce qu'ils ne font pas d'études ???

Écrit par : 022 | 24/10/2011

O22, avant de faire des études d'économie comparée, faudrait commencer par apprendre à lire. J'ai écrit " La prospérité de la Suisse et son augmentation, plus rapide que celle de ses voisins depuis les bilatérales". Je compare le taux de croissance, pas la prospérité au départ. Nulle part je ne dis que celle de nos voisins est supérieure (encore qu'elle l'était souvent, au XIXème siècle, ce que l'UDC oublie systématiquement), mais que la progression (le fameux taux de croissance) est plus rapide. Ou moins rapide, cela dépend très précisément des bilatérales. L'analyse de l'évolution du taux de croissance est fondamentale, car elle permet de se rendre compte de qui gagne et qui perd dans un environnement changeant.
Si la Suisse stagne, même le Ghana va finir par la rejoindre, puis la dépasser en matière de prospérité s'il maintient ses taux de croissance, et ce bien que sa richesse de départ soit proche de zéro...
Politesse pour politesse, il semblerait que cette mise en perspective des conditions cadre mouvantes dans le temps soient justement ce que l'UDC et ses sbires ont du mal à appréhender... Ce qui pourrait expliquer certaines vestes récentes...
Lorsqu'un pays ou une région du monde stagne ou tend à stagner, tandis que d'autres, autour, sont en pleine croissance, tout le monde vous dira qu'il faut aller là où la croissance est la plus forte, si vous voulez gagner de l'argent. Maintenant, vous pouvez décider de n'en pas gagner et donc de vous appauvrir à terme, pendant que les autres se développent. C'est votre droit. Mais il faut le dire aux gens et ne pas leur mentir en leur disant que ce sera mieux comme ça.

Écrit par : Philippe Souaille | 24/10/2011

Les commentaires sont fermés.