06/01/2012

J'accuse le gouvernement togolais de forfaiture

Je connais bien Eugène Adoboly, accusé de détournement par le gouvernement togolais. Cela fait vingt cinq ans que nous sommes amis et il figure, lui ou son épouse défunte, dans quatre de mes films. Dont l'un consacré précisément à sa femme Hèlène lorsqu'elle était l'épouse suisse de son premier ministre togolais de mari.

Sacrée Hélène, savoureuse suisse-alémanique née dans le Périgord de parents ouvriers de ferme et sensibilisée très tôt au racisme car durant son enfance pendant la guerre, on la surnommait "la boche". Du coup, sa meilleure copine au pensionnat, dans le Sud-ouest, était de Haute-Volta... Hélène devint par la suite secrétaire du directeur de l'observatoire de Sauverny, et anima à ce poste, durant des années, le concours international "La science appelle les jeunes". Dans le même temps, le jeune et fringant étudiant togolais qu'elle avait croisé à Genève avait brillamment passé deux doctorats, lui avait fait trois beaux enfants et  était devenu l'un des Africains les plus en vue de l'ONU. Economiste brillant, il avait longtemps travaillé à la CNUCED où il avait largement contribué à la mise au points des accords sur le café, qui avaient permis de stabiliser les cours au profit des petits producteurs.

Il avait fini sa carrière comme chef du corps commun d'inspection, une sorte de cour des comptes internationale, chargée de débusquer les erreurs et malhonnêtetésde gestion de tous les organes de l'ONU et de ses dépendances, de l'OMS à l'OMPI... Plusieurs fois grands père, ses trois enfants solidement établis à Genève, il possédait avec son épouse une coquette villa à Coppet. Ce qui explique qu'il n'est établi à Genève que depuis 2002, car il était auparavant et depuis plusieurs dizaines d'années, dans le canton de Vaud... Une erreur du journaliste de la Tribune que de mentionner les faits comme s'il s'était établi en Suisse après son passage à la tête du Togo: c'est tout l'inverse.

Comme d'autres hauts fonctionnaires africains de l'ONU, Eugène se demandait comment rendre à son pays un peu de ce que la vie lui avait  offert. C'est pourquoi, lorsqu'Eyadema lui a offert le poste de premier Ministre, alors qu'il venait de prendre sa retraite de l'ONU, il n'a pas hésité bien longtemps. Le Togo était alors dans une situation déspespérée, marquée par une dizaine d'années de boycott européen, largement injustifié. L'Allemagne en voulait à son ancienne colonie : l'un de ses secrétaires d'Ambassade avait été tué lors d'un contrôle de police, alors qu'il transportait des armes dans le coffre de sa voiture.  Eyadema espérait que le carnet d'adresses et l'honorabilité d'Eugène Adoboly permettrait de débloquer la situation. Et puis c'était aussi une manière de repositionner un potentiel rival lors de prochaines élections.

Comme le dit Eugène et j'ai pu le constater à l'époque, il a largement payé de sa poche les frais de sa fonction et la manière dont il entendait y faire face auprès des instances internationales. Ne voulant pas puiser dans les caisses du pays jusqu'à son redressement, il a préféré hypothéquer sa maison de Coppet. C'est alors qu'il fut remercié par Eyadema, assez brutalement. Bien des hommes politiques africains s'achètent une maison en Suisse avec l'argent détourné, Eugène est sans doute le seul à avoir fait l'inverse: vendre sa maison de Suisse pour aider son pays. Minée par les soucis, la douce Hélène fut atteinte d'un mal que l'on qualifie généralement de long, mais qui pour le coup fut foudroyant.

Eugène a du laisser sa maison de Coppet pour un appartement à Versoix et continue depuis lors, malgré son âge, à effectuer des missions en Afrique pour le compte de l'ONU et la cause de la paix. L'accuser d'escroquerie, dans ces conditions, est une forfaiture doublée d'une ignominie. Il n'a d'ailleurs jamais reçu de convocation à son procès, n'en ayant été informé, par le coup de fil d'un ami depuis Lomé, que la veille de son ouverture ! Sa condamnation à 5 ans de prison ne l'incite évidemment pas à se présenter dans son pays pour une faute qu'il n'a pas commise. Pour qui connait l'état des prisons de Lomé et leur surpopulation, ce qui est mon cas, il parait évident qu'un homme de 76 ans, habitué au mode de vie occidental, n'y survivrait au mieux que quelques semaines.

Maintenant, qu'est-ce qui peut bien pousser le régime du fils d'Eyadema a vouloir sa peau ? Je ne vois qu'un motif, mais il est de taille: malgré son âge certain, Eugène Adoboly reste le plus expérimenté des hauts cadres togolais. Unaniment salué pour son intégrité dans toute l'Afrique, il peut faire figure de recours dans l'éternel combat entre les familles Gnassingbe et Olympio qui se disputent le pouvoir depuis l'indépendance. C'est bien mal connaître Eugène que de l'imaginer assoiffé de pouvoir à ce point. Il est bien davantage intéressé à fournir ses conseils avisés à qui veut les écouter. Mais cela, c'est semble-t-il une forme d'esprit que le fils d'Eyadema n'est point capable d'entendre.

Commentaires

Tout cela ne fait que corroborer le vieil adage qu'en Afrique il ne faut rien investir individuellement. Le risque de tout perdre est de 100%. Autrefois, c'était valable pour les Blancs. Quand votre affaire tourne, le responsable politique vient vous donner une grande claque dans le dos : 90 % des bénéfices... Aujourd'hui, les Noirs apprennent cette cruelle vérité. Mais c'est uniquement parce qu'ils ont oublié les leçons de la brousse. Chaque Africain qui veut se lancer dans le développement de ceci ou cela finit inexorablement empoisonné. Là-bas, ce sont les Ancêtres qui sont au pouvoir, et ceci jusqu'à la fin de l'humanité. Et les Ancêtres sont contre le changement, voyez-vous...
PS. L'animisme est le culte des Africains. Il n'existe aucun Africain musulman ou chrétien. Il n'y a qu'à voir dans quel rite ils sont enterrés...
Quelque part, c'est très réjouissant : ils ont réussi à conserver leur culture et leur religion contre vents et marées, même si c'est très clandestinement...

Écrit par : Géo | 06/01/2012

Oui, c'est peut être vrai, mais difficile de faire croire ça aux gens, parce que c'est un cas courant dans le pays africain.

Écrit par : faire part | 15/02/2012

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