30/01/2012

Hier soir Sarkozy a gagné ma voix... S'il se présente, ce qui reste incertain

Les mesures annoncées hier soir par Nicolas Sarkozy pour tenter de redresser la France vont dans le bon sens. Vu de Suisse, c'est évident. L'analyse comparée du succès helvétique et du recul français est sans appel: la surprotection du travailleur et sa déresponsabilisation sociale telles qu'elles se pratiquent en France ont des effets extrêmement pervers sur l'emploi et le chômage et même au final, sur la qualité de vie du travailleur lui-même. Lorsque l'on ne peut pas licencier, on engage moins facilement. Et lorsque 60% de ce que coûte un salarié à son patron part en taxes et charges sociales, contre 30 % en Suisse, on paie le salarié moins cher.

Lorsqu'en plus l'Etat prend 20% de tva contre 8% seulement en Suisse, on s'aperçoit que l'Etat français est devenu une sorte de Baal socialiste qui certes protège ses ressortissants, et joue un rôle essentiel dans l'économie, mais réduit l'initiative et la responsabilité individuelle à la portion congrue. Ce qui n'est jamais sain. Le système suisse n'est pas exempt d'inconvénients, l'imposition des individus est nettement plus lourde qu'en France et chacun doit payer des assurances maladies exorbitantes, mais au moins, les gens connaissent ainsi le prix des choses et s'avèrent moins enclins à réclamer la mane socialiste tombée du ciel par magie, comme si elle ne coûtait rien.

Car au final, c'est toujours l'individu qui trinque. La productivité horaire française est du coup plus élevée qu'en Suisse et les infirmières françaises, par exemple, deux fois moins payées que les suisses, doivent en plus s'occuper de deux fois plus de patients par infirmière, avec tout le stress que cela implique !

Changer tout cela en France s'apparente à une gageure. Le faire juste avant les élections ressemble à un quite ou double, comme l'ont souligné plusieurs commentateurs. Mon analyse est légèrement différente. Hier encore, je donnais Sarkozy perdant à tous les coups. Je n'en suis plus si sûr. Mais surtout, perdu pour perdu, autant finir en beauté, et en profiter pour faire au mieux son boulot de chef d'Etat éclairé, quitte à faire passer des mesures impopulaires. Impopulaires, mais efficaces, du genre qu'aucun candidat en campagne n'oserait annoncer ! Prendre ainsi à revers le principal écueil de la démocratie - à savoir la difficulté à dire la vraie vérité au peuple des électeurs - ce serait rendre un immense service au pays. Ce n'est pas rien, dans l'imaginaire d'un chef d'Etat.

Cela pourrait de surcroit lui valoir un retournement de tendance au centre, ce qui est mon cas. Mais j'ai tendance à penser que c'est accessoire dans son esprit, si ses confidences étaient sincères. Et si retournement il n'y a pas, il est encore temps d'annoncer son retrait, de laisser le champ libre à un nouveau champion, de son camp comme Fillon ou Juppé, vierges de cette animosité à son égard, ou du camp voisin et même cousin, François Bayrou, qui aurait alors toutes les cartes en main pour l'emporter, face à Hollande.

Pour ma part, mon cousin Bayrou, que j'ai été entendre à Annecy vendredi, m'a laissé sur ma fin. Il reste encore trop dans sa posture christique de sauveur miraculeux, sans oser trop en dire sur ce qu'il ferait pour de bon. Il parle brièvement du succès des entreprises suisses pour aussitôt après défendre le modèle social français. Quant à l'autre François, il est baillonné par sa gauche et des mesures comme la suppression du quotient familial, par exemple, me semblent une abérration. C'est l'une des rares mesures fiscales françaises qui mériterait d'être adaptée en Suisse, car elle favorise réellement la natalité (ou l'adoption) dans toutes les couches sociales, et pas seulement pour les catégories les plus pauvres.

 

 

 

25/01/2012

40 % de la population active genevoise a le passeport français

 

Tout le monde connait l’imbrication de Genève avec la France, ou plutôt dans le Genevois français, avec qui elle partage 100 kilomètres de frontières, contre 10 avec Vaud et la Suisse. Mais on connait moins d’autres chiffres, sans doute encore plus significatifs :

60 000 français vivent à Genève, dont 50 000 inscrits au Consulat et 52% de double nationaux. Soit 13% de la population et du corps électoral genevois. Genève est d’ailleurs la plus grande ville française à l’étranger, sans compter que 60 000 frontaliers français y travaillent. Au total, près de 40% de la population active genevoise possède un passeport français.  Autant dire que les prochaines élections présidentielles et législatives y suscitent un énorme intérêt.

Sans les frontaliers, 85% des Français de Suisse résident en Suisse Romande. La communauté française en Suisse est la plus forte communauté française à l’étranger, ce qui fait de la Suisse (Liechtenstein inclus) le seul pays au monde à constituer, seul,  une circonscription électorale française. Pour les prochaines législatives, les circonscriptions sont en effet délimitées en fonction du nombre d’habitants.

A l’inverse, 65 000 suisses vivent dans l’Ain et la Haute-Savoie, dont 60 000 inscrits au consulat et 80% de double-nationaux. L’immense majorité réside dans les communes proches de la frontière où ils représentent 14% du corps électoral local :  Genevois, Chablais, Pays de Gex...  S’y ajoute plusieurs milliers de citoyens européens (avec droit de vote communal en France s’ils y sont domiciliés) travaillant à Genève, tout comme les 60 000 frontaliers français.

Dans les communes frontalières, une bonne moitié du corps électoral travaille en Suisse et « l’agglo » est de loin la plus grosse ville suisse à l’étranger.  01 et 74 abritent à eux seuls 2/3 des Suisses de France, la communauté suisse de France étant la plus forte communauté suisse à l’étranger. 17 000 d'entre eux sont inscrits sur les listes électorales genevoises. Leur participation est généralement inférieure à celle des résidents (encore que plusieurs milliers d'électeurs votant en Suisse comme résidents sont probablement des résidents français non déclarés) mais selon les scrutins, entre 4000 et 8000 d'entre eux votent. Ce qui peut représenter jusqu'à 10% des votants, chiffre non négligeable qui suffirait à lui seul à obtenir le quorum au Grand Conseil par exemple.

Chiffre surtout qui pourrait être augmenté. Les retombées sur la région des décisions prises à Genève sont évidentes et ce n'est pas un hasard si plusieurs partis, lors des dernières élections fédérales, ont présenté des listes "transfrontalières".

 

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Jean Calvin, le plus célèbre des Français de Genève, interprété par le belge John Goetelen dans le film "Comment l'Esprit vint à Genève" extrait du DVD "Genevois Pluriels".

 

Pour en savoir davantage sur les enjeux transfrontaliers, les deux films "Genevois Pluriels" (à voir les trailers ici) sont une excellente approche. Ils sont diffusés ce week-end, suivis de débats avec les autorités politiques locales, au cinéma Rouge et Noir de Saint-Julien en Genevois (74) vendredi 27 à 20h30 et à Versoix, au cinéma des Colombières le samedi 28 à 20h30.

 

Rêves d'Afrique éveillée sur la toile

Après un boom spectaculaire, mais un peu artificiel au début des années nonante, le cinéma africain semble aujourd'hui à l'article de la mort. On n'en entend quasimment plus parler et même le festival des films de la diaspora africaine, pour la première fois à Genève ce week-end au Grutli, ne programme qu'une seule fiction et un documentaire d'Afrique. Les huit autres films à l'affiche étant tous issus de "la diaspora", soit le Brésil, les Caraïbes, la France, le Canada, et bien sûr les Etats-Unis, le festival étant né new yorkais...

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Pourtant, il serait faux de dire que rien ne se fait. La production nigérianne est pléthorique et toutes les télévisions du continent tournent force de feuilletons savonettes qui sont au mieux du théâtre filmé. C'est réjouissant, car si la qualité technique et surtout scénaristique laissent à désirer, c'est évidemment de cette production de masse qu'émergeront les véritables talents de demain. Beaucoup plus que des films des annés 90 qui à l'instar de ceux d'Idrissa Ouedraogo, réunissaient 25 techniciens parisiens pour un metteur en scène africain.

Nous restons pourtant sur notre faim. Si l'Afrique et sa diaspora ont pris une place essentielle dans la musique et les arts plastiques contemporains, on en est loin sur les écrans. Il est vrai que le cinéma coûte cher, très cher et qu'on ne peut pas faire un film en tapant sur un bidon ou en tordant trois fils de fer. Il faut des moyens, de vrais moyens pour avoir le temps de faire ses expériences et son apprentisssage, d'inventer autre chose.

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Ce qui frappe en fait l'observateur occidental averti que je suis, c'est l'absence de spécificité du style, du moins sur le plan cinématographique. Sauf peut-être dans les deux films vraiment africains du programme, qui se caractérisent par une lenteur qui rapellent le temps pris (et perdu selon nos critères) à la palabre et aux salutations d'usage... Dans les films de la diaspora, seul le fait que les sujets soient des afro-descendants le rapelle, mais absolument pas le traitement.

"Besouro", par exemple (trailer à voir ici), ode brésilienne à l'un des fondateurs de la capoeira, pourrait être un (excellent) film de kung fu, n'étaient ses références aux orishas du candomblé, l'avatar brésilien du vaudou. C'est d'ailleurs une mode très répandue parmi les jeunes intellectuels africains ou de la diaspora que ce retour aux valeurs et aux cultes traditionnels. Cela n'agit en rien sur le langage cinématographique, mais les conséquences politiques et économiques sont nombreuses. Et à mon humble avis désastreuses, lorsque ce retour aux racines conduit à confier la responsabilité des évènements, des gens et du sort de l'Afrique aux pouvoirs magiques.

C'est notamment le cas de Besouro qui sauve ses frères de l'oppression des planteurs grâce à Exu et aux orishas. Or dans la réalité, contrairementà ce que l'on continue de croire en Afrique, jamais la magie n'est parvenue à vaincre la technologie, les armes à feu ou les lois de l'économie. Il y a 20 ans, à la fin du film Ashakara, la guérisseuse Dodi révélait que la pierre magique qu'elle utilisait pour soigner n'était que du flan, "pour impressioner les villageois". Et les Nanas Benz, richissimes importatrices de pagnes, apportaient des valises bourrées de devises pour financer la production industrielle de son remède traditionnel à base de plantes médicinales. 20 ans après, le rêve d'une Afrique éveillée reste d'actualité. La bonne nouvelle, c'est qu'il se précise et que la dormeuse s'ébroue...

Ainsi du film burkinabe "Une femme pas comme les autres" (trailer à voir ici), qui voit une riche femme d'affaires prendre un 2ème mari pour se venger des infidélités du premier, mais sans le chasser, juste pour l'obliger à partager, lui aussi, dans une société polygame...

Ici, le programme détaillé du festival :

 

12/01/2012

Affaire Blocher: Que faire d'un éléphant blessé dans un magasin de porcelaine ?

La meilleure défense, c'est l'attaque. Christoph Blocher applique le précepte à la lettre, pour nous faire oublier qu'il a tiré parti de données bancaires volées. Pire, il n'a pas seulement foulé aux pieds ce qu'il prétendait peu auparavant inscrire dans le marbre inviolable  de la constitution. Lors de l'affaire de l'employé monégasque, la ligne de défense helvétique consistait à dénier aux autorités judiciaires françaises le droit d'utiliser des données volées. L'UDC était bien sûr en première ligne. Que n'a-t-on pas dit à l'époque sur ces méthodes de voyous, indignes d'un Etat de droit...  Eh bien c'est exactement ce qu'a fait M. Blocher et il doit être puni pour cela. Doublement, car dans sa situation et au vu des positions de son parti, c'est un peu comme si le gendarme commettait le délit.

Si M. Hildebrand avait eu droit à un procès équitable, et non pas à un lynchage médiatique, les pièces volées n'auraient pas pu être utilisées. Poursuivre au-delà et s'en prendre à Mme Wimer-Schlumpf, c'est s'en prendre à l'essence même de nos institutions, dont la stabilité fait l'envie du reste du monde. Un peu comme Eric Stauffer qui se permet de réclamer la tête de Mme Rochat pour prendre sa place. Où cette folie menée par un quarteron de politiciens factieux et de  journalistes à leur service s'arrêtera-t-elle ?

Notre pays a des règles et des lois, il devient urgent de s'en rappeler. Ce n'est pas au quart de la population mené par quelques forts en gueule qu'il revient de dicter l'agenda, mais aux trois quarts restant.  Blocher est blessé. Il n'a pas apprécié qu'on lui ait cassé son jouet, que le peuple des électeurs ait à plusieurs reprises, à Zürich et à Berne, sifflé la fin de partie. Du coup, il en voulait déjà à la terre entière, mais désormais aussi à la Suisse et à ses institutions. Il n'est pas parvenu à les plier à sa volonté et cela le déstabilise, il n'en a pas l'habitude. Ce qui en fait un homme dangereux, un éléphant blessé dans le magasin de porcelaine de nos institutions.

Un procès ne l'arrêra probablement pas et même la prison qui l'encourt ne saurait l'empêcher de mener ses affaires depuis sa cellule, comme  un parrain bien organisé... Cela devrait même renforcer la détermination de ses partisans qui hurleront à l'injustice. Mais c'est une question de principe. Il est temps d'en finir avec ces méthodes de maître chanteur qui mettent en péril notre démocratie. C'est la même chose avec les gendarmes dont le Président du syndicat menace aujourd'hui le conseil d'Etat de sa colère s'il fait ceci ou cela... depuis quand la police dicte-t-elle sa conduite au politique ? Quelle est cette inversion des rôles, extrêmement dangereuse lorsqu'on songe à tous les régimes, de gauche ou de droite, qui ont mis la police au pouvoir ?

Inversion des rôles, oui, et inversion de la gravité des fautes. Il est bon de reprendre la question posée par le principal chantre, à Genève de ces marges extrémistes qui apparaissent de plus en plus ouvertement pour ce qu'elles sont : un danger pour nos institutions démocratiques. J'ai nommé Pascal Décaillet, qui ne cache pas son admiration pour les ténors fascistes d'une époque où l'extrême-droite tentait de parvenir au pouvoir, déjà, en dénonçant scandales réels et inventés, et complot judéo-maçonnique...

Qu'est-ce qui est le plus grave ?

Céder à la tentation de plaire à son épouse où même à l'appât du gain en profitant d'un gain de quelques dizaines de milliers de francs, pris in fine aux spéculateurs qui mettent en danger l'économie réelle du pays ?

Ou détruire ce qui reste du secret bancaire et avec lui l'image si précieuse d'inviolabilité de nos banques ? Car il ne s'agit plus cette fois d'un margoulin espérant vendre des données au fisc d'un pays étranger après s'y être réfugié, mais d'un ancien conseiller fédéral, patron milliardaire du premier parti de Suisse.  Qui, en plus, a déstabilisé la Banque Nationale et dégommé l'homme que la Suisse était parvenue à placer au coeur des débats sur le système financier international. Et qui, dans cette position au moins, ne devrait pas pouvoir être remplacé de sitôt.

Bref, l'un a commis une faute professionnelle et il a démissioné. L'autre a commis un délit, passible d'un long séjour en prison, et porté de surcroit de sérieux coups à des pans entiers de l'économie helvétique. Un traître à son pays, pour ce qui apparait de plus en plus motivé essentiellement par de vulgaires désirs de vengeance personnelle. Personnellement, je ne comprendrais pas qu'il ne soit pas puni comme il le mérite. Plus même, cela tendrait à prouver qu'il a déjà gagné et que la gangrène de nos institutions est dans un état tellement avancé que l'extrême-droite n'a plus qu'à se baisser pour les ramasser. Car elle fait peur.

C'est exactement la même chose, à l'échelle genevoise, avec le ton du Président du syndicat des gendarmes et les fantasmes de pouvoir de M. Stauffer. Libre à lui de se présenter au Conseil d'Etat, mais en son temps, lorsque les personnes actuellement élues auront terminé le mandat pour lequel elles l'ont été. Cela s'appelle le respect des institutions, et sans ce respect, la meilleure des démocraties du monde ne peut fonctionner.

09/01/2012

Un second tour François contre François ?

Contrairement à ce qu'affirment un peu vite certains "analystes", Sarkozy ne remonte pas sur Hollande. L'analyse des chiffres et leur comparaison avec les précédents sondages sont on ne peut plus claires : C'est Hollande qui baisse. Parce que Bayrou monte et lui prend des voix. Le Pen et Sarkozy restant, pour l'instant assez stables. Mais dans le cas de figure actuel, l'issue du 2ème tour ne fait aucun doute: Sarkozy est battu par Hollande à plate couture.

Cet instantanné pourrait cependant changer, à une seule et unique condition. Si Bayrou, qui a jusqu'à présent mordu essentiellement dans l'électorat centriste ravi d'une alternative au vote PS, se mettait à mordre à droite, prenant à Sarkozy ce qu'il a pris jusqu'à maintenant surtout à Hollande et Joly. Cela a commencé ce week-end avec le ralliement de Dassier, libéral bon teint éconduit par l'UMP, puis de Douste-Blazy, médecin béarnais, ci-devant maire de Lourdes et haut-fonctionnaire international.

C'est cependant loin d'être fait, car l'UMP, pour l'instant serre les coudes avec une peur au ventre: que Le Pen soit au 2ème tour face au PS. Pour tous ceux qui ne veulent ni du PS (avec Montebourg et Melenchon en embuscade dérrière un Hollande bon enfant), ni de Le Pen, Bayrou parait être la seule solution, le seul à même de vaincre le PS au second tour. Car si c'est Sarkozy, on peut être sûr que c'est plié. Et Le Pen, on n'en parle même pas. Mais pour que Bayrou puisse bénéficier des voix UMP lucides, et il y en a, il faut qu'il parvienne à dépasser Le Pen...

C'est un drôle de jeu, une sorte de quitte ou double qui n'a plus grand chose à voir avec l'idéologie, encore que l'enjeu soit directement politique: que l'élu des Français soit à la fois une personnalité raisonnable et surtout qu'il soit représentatif d'une majorité d'entre eux, loin des extrêmes. Ces Français qui souhaitent conserver le système actuel sans faire la révolution, mais rêvent de le moderniser et de le rendre plus équitable et plus durable. La majorité silencieuse, quoi qui se reconnait évidemment davantage dans l'un ou l'autre des François, aimables notables de province que dans n'importe quel autre des candidats.

Mais lequel des deux, au-delà de ces aspects tacticiens ? Sur le fond, qu'est-ce qui les différencie ? J'y reviendrai.

06/01/2012

J'accuse le gouvernement togolais de forfaiture

Je connais bien Eugène Adoboly, accusé de détournement par le gouvernement togolais. Cela fait vingt cinq ans que nous sommes amis et il figure, lui ou son épouse défunte, dans quatre de mes films. Dont l'un consacré précisément à sa femme Hèlène lorsqu'elle était l'épouse suisse de son premier ministre togolais de mari.

Sacrée Hélène, savoureuse suisse-alémanique née dans le Périgord de parents ouvriers de ferme et sensibilisée très tôt au racisme car durant son enfance pendant la guerre, on la surnommait "la boche". Du coup, sa meilleure copine au pensionnat, dans le Sud-ouest, était de Haute-Volta... Hélène devint par la suite secrétaire du directeur de l'observatoire de Sauverny, et anima à ce poste, durant des années, le concours international "La science appelle les jeunes". Dans le même temps, le jeune et fringant étudiant togolais qu'elle avait croisé à Genève avait brillamment passé deux doctorats, lui avait fait trois beaux enfants et  était devenu l'un des Africains les plus en vue de l'ONU. Economiste brillant, il avait longtemps travaillé à la CNUCED où il avait largement contribué à la mise au points des accords sur le café, qui avaient permis de stabiliser les cours au profit des petits producteurs.

Il avait fini sa carrière comme chef du corps commun d'inspection, une sorte de cour des comptes internationale, chargée de débusquer les erreurs et malhonnêtetésde gestion de tous les organes de l'ONU et de ses dépendances, de l'OMS à l'OMPI... Plusieurs fois grands père, ses trois enfants solidement établis à Genève, il possédait avec son épouse une coquette villa à Coppet. Ce qui explique qu'il n'est établi à Genève que depuis 2002, car il était auparavant et depuis plusieurs dizaines d'années, dans le canton de Vaud... Une erreur du journaliste de la Tribune que de mentionner les faits comme s'il s'était établi en Suisse après son passage à la tête du Togo: c'est tout l'inverse.

Comme d'autres hauts fonctionnaires africains de l'ONU, Eugène se demandait comment rendre à son pays un peu de ce que la vie lui avait  offert. C'est pourquoi, lorsqu'Eyadema lui a offert le poste de premier Ministre, alors qu'il venait de prendre sa retraite de l'ONU, il n'a pas hésité bien longtemps. Le Togo était alors dans une situation déspespérée, marquée par une dizaine d'années de boycott européen, largement injustifié. L'Allemagne en voulait à son ancienne colonie : l'un de ses secrétaires d'Ambassade avait été tué lors d'un contrôle de police, alors qu'il transportait des armes dans le coffre de sa voiture.  Eyadema espérait que le carnet d'adresses et l'honorabilité d'Eugène Adoboly permettrait de débloquer la situation. Et puis c'était aussi une manière de repositionner un potentiel rival lors de prochaines élections.

Comme le dit Eugène et j'ai pu le constater à l'époque, il a largement payé de sa poche les frais de sa fonction et la manière dont il entendait y faire face auprès des instances internationales. Ne voulant pas puiser dans les caisses du pays jusqu'à son redressement, il a préféré hypothéquer sa maison de Coppet. C'est alors qu'il fut remercié par Eyadema, assez brutalement. Bien des hommes politiques africains s'achètent une maison en Suisse avec l'argent détourné, Eugène est sans doute le seul à avoir fait l'inverse: vendre sa maison de Suisse pour aider son pays. Minée par les soucis, la douce Hélène fut atteinte d'un mal que l'on qualifie généralement de long, mais qui pour le coup fut foudroyant.

Eugène a du laisser sa maison de Coppet pour un appartement à Versoix et continue depuis lors, malgré son âge, à effectuer des missions en Afrique pour le compte de l'ONU et la cause de la paix. L'accuser d'escroquerie, dans ces conditions, est une forfaiture doublée d'une ignominie. Il n'a d'ailleurs jamais reçu de convocation à son procès, n'en ayant été informé, par le coup de fil d'un ami depuis Lomé, que la veille de son ouverture ! Sa condamnation à 5 ans de prison ne l'incite évidemment pas à se présenter dans son pays pour une faute qu'il n'a pas commise. Pour qui connait l'état des prisons de Lomé et leur surpopulation, ce qui est mon cas, il parait évident qu'un homme de 76 ans, habitué au mode de vie occidental, n'y survivrait au mieux que quelques semaines.

Maintenant, qu'est-ce qui peut bien pousser le régime du fils d'Eyadema a vouloir sa peau ? Je ne vois qu'un motif, mais il est de taille: malgré son âge certain, Eugène Adoboly reste le plus expérimenté des hauts cadres togolais. Unaniment salué pour son intégrité dans toute l'Afrique, il peut faire figure de recours dans l'éternel combat entre les familles Gnassingbe et Olympio qui se disputent le pouvoir depuis l'indépendance. C'est bien mal connaître Eugène que de l'imaginer assoiffé de pouvoir à ce point. Il est bien davantage intéressé à fournir ses conseils avisés à qui veut les écouter. Mais cela, c'est semble-t-il une forme d'esprit que le fils d'Eyadema n'est point capable d'entendre.

01/01/2012

En avant pour une 3ème Guerre Mondiale. Qui ne serait ni fraîche, ni joyeuse.

Je n'aime pas casser l'ambiance, en ce jour de l'an, mais il faut bien que quelqu'un s'y colle. Et les nouvelles sont mauvaises. Franchement pas bonnes. Partout, les souverainistes de tous poils sont en train d'imposer leurs idées. Au point que les politiques, désemparés et avides de voix, se mettent à les écouter. C'est flippant. Parce que le retour du protectionnisme, ce n'est pas juste un petit retour en arrière. Ce n'est pas faire comme s'il ne s'était rien passé depuis les années soixante et revenir comme par miracle à la situation des trente glorieuses.

Au Conseil de Sécurité, les diplomates ont la sensation d'être revenus aux temps de la Guerre Froide. Vexée de s'être vue refusée la prise de contrôle de Saab, la Chine ferme ses entreprises automobiles aux marques étrangères. Sarkozy, le soir de ses voeux, annonce de nouvelles taxes à l'importation... Histoire d'aller plus loin que Bayrou, qui se contentait de recommander d'acheter français... Au point que le moins protectionniste des trois papables, malgré le boulet Montebourg, paraît bien être Hollande, pour qui, du coup, je voterai sans hésiter une seconde.

Bref, tandis que l'élection française se déroulera sur des concepts hérités du XVIIIème, et que tous les candidats passent à côté des vrais débats, le spectre hideux du protectionnisme reprend la main, partout sur la planète. Avec cette croyance, distillée par quelques idéologues fascinés par la castagne, que la loi du plus fort sera plus performante, pour eux et les leurs, que les règles du partage. Ce qui est une stupidité de première grandeur et qui immanquablement, depuis la nuit des temps, a toujours abouti au même résultat: la guerre.

Même si le gâteau des ressources et des rchesses terrestres peut croître encore, grâce à la technologie et la consommaton se rationnaliser, grâce à l'écologie, le fait est que ce gâteau, dans un instant T est limité. Et que toute la question est de savoir comment on le partage. Grâce à des technologies militaires largement supérieures (et une démographie galopante qui nous a permis d'envoyer explorateurs, marchands et troupes coloniales conquérrir le monde), l'Occident s'est accaparé la meilleure part depuis deux siècles.

Aujourd'hui, notre suprématie militaire n'est plus ce qu'elle était, et surtout, nous n'avons plus les forces physiques, humaines, pour l'imposer partout à la fois. Je n'ai personnellement aucune envie d'envoyer nos ados, qui passent leur temps à jouer à s'étriper en vidéo, voire comment cela fait, en vrai. C'est pourtant bien ce qui risque de se passer.

Imaginez une cour de récré, avec plusieurs centaines d'élèves de différents âges, quartiers et origines, affamés et assoiffés. Au milieu du gâteau, des hamburgers, des téléphones portables dernier cri, de quoi boire, des consoles et des jeux... Mais le tout en quantité limitée. Il n'y en a clairement pas assez pour que tout le monde puisse faire bombance. Il y a juste ce qu'il faut pour que personne ne meurre de faim ou de soif, si l'on partage équitablement.

Au début la bande du quartier nord, constitué de quelques costauds, s'arrange pour accaparer la distribution. Ils rédusient les pauvres des quartiers sud et d'extrême-Est à la famine, se gavent, commencent à grossir et régulièrement se castagnent entre eux pour le contrôle de l'alcool, ou des portables, ou des prises électriques. Ils se font aider par les pauvres, auxquels ils promettent monts et merveilles. Puis finalement quelques premiers de classe, pour mettre fin à la castagne, prennent les choses en main et se mettent à distribuer plus équitablement.

Bien sûr, il subsiste des injustices. Il y en a toujours qui ont nettement plus, notamment des premiers de classe, mais dans l'ensemble, ceux qui n'avaient rien apprenennt à se faire entendre, et montent en puissance, tandis que forcément la plupart des membres du quartier nord reçoivent moins qu'avant. Et ça les fache. Alors ils râlent. On leur fait croire qu'en reformant les groupes, ils seront à nouveau les plus forts et pourront dicter leur loi. Mais entretemps, les autres, tous les autres sont montés en puissance et les rapports de force ont changé. De plus le partage a permis à chacun de goûter aux produits de tous et l'on a pris des habitudes. On en est là.

Il n'y a pas d'alternative. Soit on s'entend et on partage, soit on ferme les frontières pour tenter de se conserver les meilleures parts. Et comme les autres font la même chose en même temps, on multiplie les sources de conflit. Pour la Suisse en particulier, championne toutes catégories du commerce extérieure, mieux même que l'Allemagne ou le Japon, c'est une catastrophe. Notre prospérité dépend de nos exportations. Et penser que nous pourrions fermer nos frontières sans que nos partenaires ne ferment les leurs relève d'une parfaite idiotie.

Il y aurait pourtant des choses à faire. Plutôt que de mettre des taxes à l'importation, par exemple, ce qui est contraire à toutes les règles, de l'UE comme de l'OMC, on peut transférer une partie du poids des charges sociales sur la tva. Les prix de tous les produits renchérissent, mais les coûts de production des produits nationaux diminuent. Donc potentiellement leurs prix de vente aussi, tout en privilégiant l'emploi. Cela peut se faire en toute conformité avec les règles du commerce international. De même qu'une dévaluation compétitive de l'Euro et du Franc, comme elle est en train de se produire... Tout ceci ayant bien sûr pour conséquence de réduire les disparités entre pays riches et pauvres, mais de le faire en douceur.