17/02/2012

La Genève de 900 000 habitants, c'est aujourd'hui. Et demain ?

A la fin des années 70, on débattait de la pertinence d’une Genève de 800 000 habitants. Le choix politique fut d’y renoncer. En vain: la ville s’est construite hors les murs et l’agglomération fait aujourd’hui 900 000 habitants, dont près de la moitié habitent hors des frontières du canton. On ne peut pas aller contre le sens de l’histoire : les évolutions technologiques, l’économie et l’autonomie des individus commande bien davantage au destin que les choix politiques.

Aujourd’hui, nous sommes à un tournant. La crise est là, mondiale et indépendante de notre volonté. Le rôle de leader et de moteur économique de l’Occident touche à sa fin. Il ne deviendra pas forcément le vassal de la Chine ou du Brésil, mais il n’en sera plus le lointain donneur d’ordres, engrangeant les bénéfices. Genève est concernée : située au cœur de l’Occident, entourée par l’Union européenne, lui vendant plus du tiers de ce que nous produisons et lui achetant encore plus, nous ne pouvons pas prétendre nous en isoler complètement. Mais d’un autre côté, Genève est également une plaque tournante mondiale. Nettement plus que n’importe quelle autre ville de la planète, relativement à sa population. C’est sa chance.

La Suisse dans tout cela, pèse son poids, mais n’est pas le facteur fondamental.  La Confédération n’est jamais qu’une grosse Genève, dépendant comme elle de son rapport à l’autre et incapable de survivre en autarcie. La Suisse ne pourrait fournir à Genève l’essentiel de ses besoins, de même qu’elle ne saurait absorber le gros des productions genevoises.

C’est la même chose en termes d’aménagements : Genève étouffe en sa barrière verte, comme jadis en ses murs. Entourée de France, elle ne saurait se développer que sur un seul axe, le long de la Route Suisse. Genève est Suisse, elle est même, que cela plaise ou non, le principal moteur de la Romandie, et elle a besoin de la Suisse. De même que la Suisse a besoin de Genève.

La Suisse ne suffit pas à Genève, mais nous devons renforcer les liens avec le reste de la Confédération, notamment avec les agglomérations, avec lesquelles nous partageons des intérêts convergents : Zurich, Bale, Berne, Saint-Gall et bien entendu Lausanne, ainsi qu’avec les villes romandes : Neuchâtel, Fribourg, Saint-Léonard, Verbier... :-) Ne serait-ce  que pour récupérer un peu de ce que Genève paie à Berne et aux cantons, année après année, sans recevoir en échange la qualité d’équipements qu’elle serait en droit d’attendre.

Cela ne doit pas se faire contre la France Voisine, mais avec elle. En complémentarité. Nous sommes une agglo de près d’un million d’habitants, à peine moins que Zurich. Les habitants de l’agglo font partie de notre communauté de destin, même ceux qui habitent de l’autre côté de la frontière, et pas seulement les frontaliers. Ils en font partie parce que la Genève du XXIème siècle ne saurait se passer d’eux.

Le commerce, les infrastructures comme l’aéroport ou le TGV, les manifestations culturelles sont dimensionnées à l’échelle d’une agglo de 900 000 habitants. De part et d’autre de la frontière, d’ailleurs. Les transports publics sont en passe de l’être. Et si Genève est le moteur, les autres parties de l’agglo sont les membres. L’un ne va pas sans l’autre et vice versa.

Cela dit, le déséquilibre des revenus et des systèmes politico-administratifs de part et d’autre crée des jalousies nocives à la bonne entente du foyer régional. En France comme en Suisse, les frontaliers sont perçus comme des privilégiés, ce qu’ils sont. C’est aussi la chance de Genève et de l’agglo, de disposer ainsi d’une classe moyenne aux revenus artificiellement gonflés. Là encore, de part et d’autres de la frontière !

Si les frontaliers s’en sortent le mieux, les Genevois résidents ont tout loisir d’économiser sur différents postes en allant faire leurs courses en France, ce dont ils ne se privent pas. De plus, si Genève peut maintenir sa zone verte et contenir la hausse des loyers, c’est bien parce qu’elle exporte son surplus démographique en France. Sinon, les loyers seraient encore plus élevés ! En retour, les français salariés en euros bénéficient, eux, d’un marché de l’emploi porteur et d’une économie de proximité florissante, qui leur permet de dicter leurs conditions. Bref, tout le monde a quelque chose à perdre mais aussi à gagner, quel que soit son côté de la frontière.

Dans ces conditions, quelle pourrait être la justification de barrières à l’avancement basées sur un critère de résidence ! Compenser un privilège ? Cela ne tient pas debout, d’autant que d’être pendulaire (à fortiori frontalier) présente également des inconvénients. En plus, dans le même temps, l’ASLOCA fait tout pour entraver l’accès à la propriété dans le Canton. Si l’on tient à supprimer la classe moyenne à Genève, pour ne plus laisser qu’une petite catégorie de possédants assis sur un immense prolétariat de locataires, il faut le dire tout de suite. Mais en retrouvant des répartitions sociales du XVIIIème siècle on peut être sûr de retrouver les soubresauts et révolutions qui vont avec.

Il existe heureusement d’autres moyens de contrôler les flux pendulaires et de rétablir un équilibre plus juste. Par exemple supprimer le dégrèvement fiscal des transports (pas seulement pour les frontaliers), ce qui serait une mesure écologique.  Certes, les résidents vaudois y échapperaient. Questions privilèges, ils sont pourtant particulièrement vernis, puisqu’ils bénéficient d’une voie de chemin de fer et ne paient aucun impôt à Genève. Ce qui finance en partie l’insolente santé financière vaudoise. Le reste étant dû à l’excellent travail de Pascal Broulis.

L’argument avancé entre les lignes par Pierre-François Unger, c’est la différence culturelle. Elle est réelle, encore que très relative pour ce qui concerne les Suisses de France ou même les natifs du genevois français, qui côtoient Genève depuis leur enfance. Le remède existe : la multiplication des échanges culturels. Nous habitons dans un bassin de vie commun, qui nous est nécessaire, de part et d’autre, il ne tient qu’à nous de faire en sorte que ses différentes composantes se connaissent et s’apprécient. Au lieu de se cracher dessus dans les blogs à la première occasion. C’est un travail de longue haleine, au moins une génération, car il faut commencer par les plus jeunes, mais il est vital.

En attendant, multiplier les vexations à l’égard des frontaliers, c’est à moyen terme aggraver la crise du logement à Genève et diminuer les perspectives de développement pour l’économie : PME locales, organisations internationales ou multinationales, toutes ont besoin de pouvoir loger leurs employés. Restreindre les droits des résidents hors cantons, c’est envoyer un mauvais signal à tout le monde.

D’un autre côté, quelle que soit l’évolution de la situation, il est plus que probable que le mieux être économique genevois perdure en regard de ce que connait la France ou l’Europe. Mieux être dû largement à la coexistence de bons salaires d’un côté, de logements moins chers de l’autre. L’afflux de population qu’il génère devrait se poursuivre, au moins dans la partie française de l’agglo. Il faudrait un sacré renversement de tendance à Genève pour qu’il en aille autrement.

Certes, en plus de la crise globale, Genève est confrontée à la crise – gravissime - de son secteur financier qui assume à lui seul près de 20% des emplois et le quart des revenus de l’Etat. Ainsi qu’aux pressions à la baisse de l’UE sur son système de fiscalité des entreprises. Les banques genevoises vont gagner moins d’argent que par le passé, mais elles ont encore de très belles cartes en main.

Craindre un boycott européen ou des opérations de représailles de part et d’autres paraît hors de propos. C’est une tendance lourde de l’OCDE et du droit international que de voir disparaître peu à peu les paradis fiscaux. La FINMA, le Conseil Fédéral et la place financière genevoise paraissent décidés à s’y adapter, quasiment d’eux-mêmes. Les retardataires en la matière devront s’y faire.

D’un autre côté, si les socialistes passent en France, on peut s’attendre à voir débarquer à Genève de nombreux riches Français supplémentaires. Pour autant que les initiatives socialistes suisses ne rendent pas la chose impossible ou du moins peu rentable. Cet exode des riches devrait attiser le ressentiment (et la jalousie) de nombreux Français à l’égard de la Suisse, perçue comme un pays de profiteurs. Exactement ce que reproche le MCG aux frontaliers. Démagogie quand tu nous tiens…

Faut-il craindre les conséquences de ce qu’on peut lire sur certains blogs français, qui n’ont guère à envier aux propos haineux des blogs suisses à l’égard de l’Hexagone? Je ne le crois pas. Les responsables socialistes de la région sont des gens sensés, de Christian Dupessey le maire d’Annemasse, à Jean-Jack Queyranne, Président de Rhône-Alpes et François  Hollande devrait, selon toute probabilité, les écouter davantage qu’Arnaud de Montebourg ou Jean-Luc Mélenchon.

Refermer la frontière, c’est à coup sûr freiner le développement économique. Pourquoi pas, lorsqu’il y a surchauffe ? Le problème, c’est que si l’on sait où l’on commence, on ne peut jamais savoir où l’on s’arrête avec ce genre de démarche. Genève étant extrêmement dépendante de son commerce extérieur, pour ses exportations, mais aussi pour ses approvisionnements. Enclencher la marche arrière parait extrêmement périlleux.

La région (comme l’agglo) connait une situation privilégiée. Des deux côtés de la frontière et en bonne partie aussi du fait des disparités, même si elles causent nombre de problèmes. Ces problèmes et les récriminations – souvent légitimes – des habitants ne sont rien à côté de ce qu’elles seraient si la santé économique de la région n’était pas aussi florissante. Rien à côté de ce qu’elles sont n’importe où ailleurs en Europe.

Ne vaudrait-il pas mieux prendre acte des forces et des faiblesses de chacun des deux partenaires et bâtir l’avenir sur ces bases, plutôt que de vouloir ramer à contre-courant, comme on l’a fait dans un projet d’agglo qui, visiblement, marque ses limites ? La Suisse est performante en termes d’emplois, la France en termes de logements. La qualité de vie pour tous implique des logements de qualité, bien dessinés et harmonieux, style éco-quartiers, reliés aux centres d’activités (professionnelles, de loisirs, culturelles, commerciales etc…) par des transports en commun performants.

Tout ceci a un prix, que l’activité économique est seule à même de payer. Ceci ne signifie pas qu’il faille arrêter de construire en Suisse ou de chercher à créer des emplois en France, mais cela ne doit pas être l’unique objectif et leitmotiv de l’agglo. Parallèlement, il importe de trouver des solutions à ceux qui se sentent floués dans le projet : essentiellement les résidents genevois peu qualifiés souffrant de problèmes de chômage de longue durée côté Genevois. Les salariés en euro, notamment les fonctionnaires dont les salaires sont nationaux de l’autre côté.

Côté français, la solution est connue et assez simple : prévoir un quota de logements réservés, bons marchés, mais de qualité correcte, dans les programmes immobiliers français. Au lieu d’horribles tours à vil prix, qu’il vaudrait mieux démolir. A Paris, où les prix de l’immobilier sont supérieurs à ceux de la région, toutes les catégories de fonctionnaires ont de tels appartements de fonction : postiers, policiers, enseignants.

Côté suisse, c’est plus complexe : trouver des occupations décemment rétribuées (idéalement qualifiantes) aux chômeurs de longue durée, les services de François Longchamp s’y sont attelés de longue date. Avec de beaux succès, mais pas encore assez nombreux.  L’indemnisation est fédérale et la loi fédérale a exclu le recrutement direct de chômeurs en fin de droit. Y revenir serait ouvrir la porte à la migration incontrôlable de chômeurs venus d’ailleurs.

La politique actuelle du Conseil d’Etat consiste à privilégier la formation. Idéal, mais lent. Et comme il est plus facile d’incriminer « les frontaliers et les RH  français» que de se remettre en question, le MCG a un boulevard à ses pieds. Quelle que soit la manière parfois très personnelle qu'ont certains de chercher du travail.  Dans les statistiques officielles du chômage, on constate un différentiel de 1,6% entre les taux genevois et suisses. Dont au moins la moitié peut être attribuée à l’inadaptation d’une partie de la population genevoise – notamment étrangère – aux exigences professionnelles de nos entreprises.

Si donc des frontaliers volent le pain et l’emploi des Genevois – ce qui reste entièrement à prouver - c’est à nettement moins de 1% de la population active. Cela vaut-il la peine de chambouler tout un système qui gagne pour cela ? Ne vaudrait-il pas mieux chercher des solutions spécifiques complémentaires pour ces quelques centaines de personnes ?

Commentaires

L’agglomération genevoise est à un tournant de son histoire. Ce n’est ni le premier, ni le dernier. Cela fait plus de 2000 ans que Genève est le centre économique et névralgique d’une région dont les contours se gonflent ou se contractent au gré des vicissitudes de l’Histoire.
Pour s’affranchir de son seigneur et protéger ses choix politiques, religieux, puis économiques Genève a choisi de s’isoler de son environnement naturel immédiat, le Genevois, pour se concentrer sur l’axe ténu qui la relie à la Suisse. Une manière comme une autre d’afficher sa différence et de conforter son autonomie.
Ces choix n’ont jamais fait l’unanimité. Ils étaient ceux des familles détenant le pouvoir économique et politique, que l’on qualifie généralement de patriciens et qui correspondent en gros au défunt parti libéral. L’histoire genevoise est émaillée de révoltes et de révolutions, les patriciens n’hésitant jamais, au besoin, à solliciter l’appui de l’étranger contre leur propre peuple.
De cette histoire est né l’Esprit de Genève, un esprit de tolérance et d’ouverture au vaste monde, mais aussi de fermeture et de repli derrière des fortifications. Qui furent abattues par les radicaux et aussitôt remplacées par « la zone verte », sorte de no man’s land entre la Ville et son arrière-pays étranger.
L’histoire de Genève est aussi celle de réussites économiques spectaculaires, basées sur le commerce et l’innovation, violemment interrompues par des crises gravissimes. Genève ne possède aucune autre richesse que son emplacement et son savoir-faire.

Écrit par : Philippe Souaille | 17/02/2012

Excellent recadrage Philippe !

Il apparaît assez clairement qu'on ne dispose pas de personnel en suffisance à Genève, particulièrement dans certains secteurs économiques parfaitement identifiés : personnel soignant, policiers, chauffeurs de bus, etc. et j'en oublie beaucoup. Quant à savoir s'il existe une adéquation entre certains chômeurs genevois et les places vacantes, c'est évidemment une autre histoire.

Il n'en reste pas moins que le Conseil d’État pourrait peut-être inciter les jeunes en fin de scolarité à se former de préférence dans des professions où la relève fait cruellement défaut. Gouverner c'est prévoir comme le dit l'adage, il conviendrait donc de planifier la formation pour la mettre en adéquation avec les besoins économiques. J'admets que je ne connais ni la marge de manoeuvre, ni les compétences du Conseil d'Etat dans ce domaine, mais on peut toujours rêver !

Dans tous les cas de figure, avec la croissance économique actuelle et l'assèchement du marché immobilier, ce n'est pas demain que Genève pourra se passer de frontaliers. La situation va perdurer et même s'accroître. Par conséquent il serait préférable que les relations sociales s'apaisent de part et d'autre de la frontière, car il est trop tard pour faire appel à Nicolas de Flüe ...

Bon week-end !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 18/02/2012

Au cas où, je reproduis ici mon commentaire au blog du leader MCG Mauro Poggia, qui démontre une fois de plus, sa mauvaise foi et la fausseté de ses arguments, en prétendant que la mesure Gruson ne s'appliquera qu'aux frontaliers français et que la construction du nouvel hôpital de Contamine/Arve serait une tentative française de faire concurrence aux HUG !!!
... (M. Poggia )Je comprends que vous recycliez dans le populisme: dans d'autres professions, cette attitude serait suicidaire.
1) Vous citez l'OCE alors que dans cette affaire tout le monde a reconnu que ce qui ferait la différence c'est bien le lieu de résidence et non la nationalité.
2) Vous présentez l'inauguration de l'Hôpital de Contamine/Arve comme une concurrence aux HUG alors que c'est tout le contraire: il remplace l'hôpital d'Ambilly, qui ferme, et qui était situé 20km plus près de la frontière et de notre hôpital cantonal. Et pour que les HUG puissent soigner les assurés français, il faudrait que la communauté genevois accepte de prendre en charge le surcoût. Est-ce bien ce que vous préconisez ? Aucun responsable français n'a jamais osé proposé une telle mesure. Ce serait révolutionnaire !
En fait, ce que manifeste cette ouverture, c'est l'extension de Genève en France et l'urbanisation croissante de plus en plus loin de la frontière. Ce qui contraint les services publics français à se redéployer. C'est bien davantage une manoeuvre de repli que d'agression !

Écrit par : Philippe Souaille | 20/02/2012

Je constate qu'une fois de plus, pour de tels choix, le gouvernement ne présente pas de stratégie claire pour la population. De ce fait, il faudra bien que celle-ci de prononce par voie d'initiative. Quant à la préférence des résidents, M. Unger montre qu'il n'est pas un homme d'Etat: en effet, si de tels critères sont censés s'appliquer aux cadres des HUG, il conviendrait d'appliquer les mêmes principes aux autres services de l'Etat, quels qu'ils soient, et sans doute aux enseignants et policiers. Avec le résultat que l'on s'imagine aisément. Quant à nos amis français, il se pourraient aussi qu'ils songent à des mesures de représailles. Ce serait de bonne guerre et ferait voler en éclat la construction de la région, pourtant inéluctable. Par conséquent, ce genre de discours est contreproductif, d'un autre âge et dangereux. Ce qui me choque vraiment, c'est de devoir entendre ces inepties de la part de nos gouvernants, tandis qu'ils n'ont ni vision ni proposition ni la force pour régler nos problèmes quotidiens. Comment voulez vous aller de l'avant dans ces circonstances ? Pour terminer, je dirais que la population pourrait aussi se prononcer pour un arrêt du développement économique de notre canton. Un peu comme une envie irresistible de supprimer l'armée, tant le Conseil Fédéral paraît dépassé par la gestion de cette problématique, et je ne parle pas seulement de l'acquisition d'un avion. Inouie !

Écrit par : Paul Marbach | 20/02/2012

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