24/02/2012

Compliance bancaire : ange gardien ou garde fous ?

Patrick Odier était hier soir de retour à Genève (il voyage énormément cet homme) pour une conférence devant les spécialistes de la compliance bancaire (et autres legal adviser ou aml officer), qui fêtaient les dix ans d'existence de leur groupement. Ces professionnels  de toutes les banques et offices financiers de la place se réunissent en effet plusieurs fois par année pour échanger des informations sur l'exercice de leur métier, en constante évolution, au coeur des débats sur le secret bancaire.

On peut traduire approximativement la profusion d'anglicismes qui nomment ces métiers par  "responsable du suivi des procédures", "conseiller juridique" ou encore "chargé de la lutte anti-blanchiment (anti-money laundring)". Quantité négligeable dans les banques, il y a une quinzaine d'années, ils se sont développés au tournant du siècle et ne cessent de prendre une importance de plus en plus considérable. Au point que si les banques licencient, on s'attend à ce qu'elles continuent de recruter dans ce domaine.

Le profil idéal, c'est d'avoir des connaissances de droit et de finance, ainsi que de géopolitique, pour faire face aux exigences de plus en plus complexes. Comme de par exemple de connaître les subtilités juridiques des différents pays dans lesquelles la banque intervient. Ou de pouvoir en tout cas vérifier rapidement que le banquier qui intervient ne commet pas d'erreur qui risquerait de le mener droit en prison et la banque au bord du gouffre...

C’est effectivement ce à quoi servent ces professions, à la fois anges gardiens et garde-fous. Ce qui n'est pas toujours perçu par les banquiers, qui tendent à les considérer plutôt comme des empêcheurs de s’enrichir en rond. Sauf que nous vivons dans un monde où les règles sont de plus en plus nombreuses, tout comme les sanctions pour ceux qui ne les respectent pas. Et cela ne va pas changer.

Le boss des banquiers suisses faisait remarquer, hier soir, que ceux qui croient se mettre à l'abri en transférant leurs fonds à Singapour font fausse route. Je résume : Les banques, souvent récemment créées, qui là-bas reçoivent en ce moment profusion de fonds d'origine européenne, au vu et au su des organismes de transfert, vont être examinées à la loupe dans les temps qui viennent. Et ceux qui auront cru se mettre à l'abri vont cette fois se retrouver en slip...

On peut bien sûr penser qu'il dit cela pour tenter de garder les avoirs en Suisse, mais le fait est que la lutte contre l'évasion fiscale est désormais une priorité des états de l'OCDE. Nul ne pourra s’y soustraire. Pas même un petit état d'Asie du Sud-Est officieusement inféodée à la puissance chinoise. Non plus qu'un émirat du Golfe ou une île des Caraïbes. Parce que les intérêts de tous les Etats les plus puissants sont étroitement liés sur cette question et que tous ont besoin d’argent. L'évasion fiscale est de plus en plus perçue comme une sorte de piraterie financière au niveau mondial. Le temps des corsaires est terminé et, contre les pirates, les puissances ont toujours fini par s'entendre.

Le problème, c'est que si les responsables compliance et autres conseillers légaux sont généralement bien au courant des problèmes, les banquiers sont encore loin d'avoir tous saisi l'importance des risques qu'ils encourent. Qu’ils encourent personnellement, mais aussi qu'ils font courir à leur employeur et aux responsables compliance chargés de les recadrer. Ces derniers sont payés pour les rendre attentifs au risque et faire respecter les procédures. Internes à la banque ou tout simplement légales. Ils peuvent être punis, y compris par la justice, s'ils n’y parviennent pas, ou insuffisamment. S'ensuit une inflation des procédures, de contrôle et de vérifications, que certains banquiers sont tentés de court-circuiter. Aux risques et périls de tous.

Le chef du service compliance de Wegelin a ainsi non seulement perdu son job, mais aussi le droit d'exercer à un quelconque niveau de responsabilité dans le domaine. Pourtant, dans certaines petites structures, il arrive encore que l'unique personne chargée de tous les aspects légaux et procéduriers se retrouve en situation de perdre son job si elle prête trop d'attention à certaines pratiques. Tout en sachant que si elle ne fait rien, et que le pot aux roses est découvert, elle perdra non seulement son job, mais le droit d'exercer son métier !

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