15/12/2012

Suisse-UE, banques: quand Nidegger se tire une rafale dans le pied

J'ai bien souri en découvrant la dernière bourde d'Yves Nidegger, qui démontre, dans la Tribune de Genève de vendredi, l'exact contraire de ce qu'il veut dire et ressasse depuis des lustres en matière d'Europe et d'évasion fiscale. J'ai ri jaune en revanche en constatant qu'une fois encore, à lire les commentaires, l'extrême-droite pouvait bien anoner les pires âneries, elle disposait d'un socle assez épais de convaincus qui criaient "rouge" quand c'était écrit "bleu" du moment que leurs leaders même pas charismatiques le leur demandait... Heureusement, c'est la même chose à l'extrême-gauche, alors ça équilibre :-)  

Résumons, Nidegger nous sort un extrait d'un rapport du sénat français sur le secret bancaire qui explique et là je cite Nidegger :

" Le plus choquant c'est le but avoué des Français, à savoir de nous attaquer pour atteindre d'autres pays membres de l'UE comme le Luxembourg et l'Autriche. Cela montre que le grand public, la classe politique et les médias ne vont pas assez loin dans leur analyse: ils continuent de croire que la croisade morale pour une fiscalité honnête serait le vrai motif de ce qui nous arrive."

Or précisément, le fait qu'un Etat membre de l'UE passe par la Suisse pour atteindre le secret bancaire et les membres de l'UE qui l'utilisent prouve deux choses. Les deux infirment les stupides théories de l'UDC:

 1) le but premier et ultime de la croisade est bel et bien le secret bancaire et l'évasion fiscale. Ce n'est pas la Suisse parce qu'on serait méchants ou riches qui est visée, mais un système qui dépouille les démocraties de leurs ressources. Du coup les démocraties en sont réduites à imposer davantage leurs classes moyennes qui n'ont ni les moyens ni l'opportunité de faire de l'évasion. Ce qui déstabilise toute la société occidentale, y compris la Suisse à terme.

2) la France manque de munitions à l'égard de membres de l'UE. Donc elle attaque le maillon faible d'une alliance de petits pays défendant le secret bancaire. Ce maillon faible, c'est évidemment celui qui n'est pas protégé par l'UE. CQFD. Si nous étions rentré dans l'UE, ou même dans l'EEE, nous aurions eu droit à davantage d'égards et nous aurions pu peser dans les décisions. De plus, l'UE n'aurait pas le sentiment de se faire piller par un pirate étranger. L'UDC devrait savoir que de se faire plumer par un étranger, pychologiquement, c'est bien pire que de voir un associé utiliser habilement les règles définies en commun.

 

Au passage, il est judicieux de rappeler que l'alliance des petits pays pratiquant le secret bancaire, y compris à l'intérieur de l'UE, à largement été suscitée par la Suisse et qu'elle a plutôt bien fonctionné, comme défense visant à retarder l'attaque. Le Conseil Fédéral et l'ASB sont loin de rester inactifs et comme le rappelait fort justement à la RTS David Hiler - par ailleurs opposant assumé du secret bancaire : il fallait trouver le temps d'aménager une solution pour ne pas laisser honteusement en rase campagne des gens à qui nous avions promis protection. Ce temps a été mis à contribution pour conclure honorablement des relations commerciales qui n'avaient plus lieu d'être. Même si Rubik ne devait avoir qu'un temps (car il est d'ores et déjà une réalité, même partielle), il aura au moins servi à cela. Dorénavant, place à l'avenir et à une place financière propre.

Tout cela démontre aussi que les cris d'orfraie d'une journaliste par ailleurs talentueuse qui s'époumone à rappeler sans cesse l'existence du Delaware et de Singapour sont largement dépassés. L'objectif des grandes économies de la planète et notamment de la France, mais pas que la France est de mettre fin à une concurrence fiscale échevelée qui cause davantage de dégâts qu'elle n'apporte de bienfaits. Avec l'appui éclairé des organisations internationales, et des sommets du G20 ou de l'OCDE, les choses se mettent en place peu à peu, comme je l'ai montré dans mon film "Le Secret des Dieux". Il ya belle lurette que tous les transferts de fonds qui ne s'effectuent pas en cash dans une mallette sont sous l'oeil de Big Brother. Et même les mallettes, lorsqu'il s'agit de les remplir, ça laisse des traces de nos jours. Ceux qui croient avoir déménagé clandestinement leurs avoirs à Dubai ou à Singapour, plutôt que de choisir de les régulariser, ne vont pas tarder à l'apprendre à leurs dépens.

Cela prend du temps, c'est compliqué, il y a des intérêts nationaux à ménager et de puissants intérêts privés qui jouent la montre. Mais in fine, on y vient et l'on s'en rapprochera toujours davantage. Même les trusts ne sont pas éternels. Parce que la concurrence et l'évasion fiscales mondiales présentent un inconvénient majeur: étendre démesurément l'échelle des revenus en constituant une classe d'hyperriches hors d'atteinte. Enfin presque hors d'atteinte, l'extradition aux Etats-Unis d'un milliardaire accusé de meurtre au Guatemala est un excellent signal: l'argent, même kolossal, ne peut plus tout acheter.  

Sans forcément croire en la main invisible, on décèle aisément dans l'Histoire - pas seulement économique - des mouvements de balancier qui tendent à réduire les trop grands déséquilibres. Celui de l'ascenseur pris par l'échelle des revenus dans le monde depuis trente ans en est un. Que l'UDC, le MCG, MMes Nidegger et Poggia le veuillent ou non, le secret bancaire et la concurrence fiscale exacerbée qu'on a connu sont condamnés par l'Histoire. Si l'extrême-droite veut mener son combat d'arrière-garde, c'est son droit. Mais elle doit être consciente qu'alors, elle nuit gravement aux intérêts du pays et de ses habitants, dans l'unique espoir de victoires électorales personnelles. Exploiter le sentiment patriotique naturel, la fierté brute et l'exaspération, ça rapporte au début, mais moi, à leur place, j'éviterais de parier trop longtemps sur la bêtise des gens. 

En revanche, j'ai trouvé habile la proposition de Nidegger d'offrir à l'UE le cautionnement par la Suisse de la dette grecque, dans le cadre d'un accord global à négocier. Pourquoi pas. Cela permettrait à la Grèce d'abaisser considérablement ses taux d'intérêts, avant même d'avoir eu à débourser le moindre centime. A voir bien sûr ce que l'on obtiendrait en échange. Mais quand elle le veut, l'UDC semble découvrir ce que négociation veut dire: donner et recevoir, dans le cadre de rapports de force et en fonction des monnaies d'échange à disposition. Pas juste faire le hérisson devant la roue du camion...

 

 

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