21/12/2012

Depardieu et les Banques de Milan

Nous sommes gentiment en train de passer de "Tout va très bien Mme la Marquise, et donnons leur de la brioche" à "Tout ce qui a de l'argent et en gagne beaucoup est méchant, pourri et condamnable. Sauf moi!"

Le glissement est assez progressif et s'explique aisément. Trente années d'excès d'ostentation des riches, au milieu d'une classe moyenne qui galère ou même s'appauvrit, cela laisse forcément des traces et crée de l'animosité. A fortiori lorsque les magouilles nombreuses explosent à la surface.

Les banques sont ainsi devenues le Grand Satan, le mal absolu. L'histoire de Milan est significative. Parce que dans ce cas, au contraire de toutes les histoires nauséabondes sorties ces derniers temps, la malversation est quand même très relative. 

1) la restructuration de la dette conclue à l'époque l'a été entre personnes libres et consentantes et l'on peut supposer que la Mairie de Milan, ville la plus riche d'Italie, a les moyens de se payer un excellent conseiller financier quand elle négocie un prêt de plus d'un milliard et demi. Si elle ne le fait pas, elle est en tort.

2) le prêt restructuré en question présentait un meilleur taux, mais en échange une part de risque. Ce risque était connu et annoncé et il est impossible que la mairie de Milan n'ait pas pris sa décision en connaissance de cause. Par contre, ce que personne n'avait prévu en 2005, c'est l'effondrement catastrophique des valeurs en 2007 qui a déréglé le système.

Que les banques en aient tiré profit, cela prouve juste que leurs conseillers étaient meilleurs que ceux de Milan. Qu'elles aient accepté de rendre 455 millions car il est effectivement injuste que certains tirent profit d'un changement de paradigme imprévu (encore que pas imprévisible) c'est correct. Mais qu'elles soient encore poursuivies ensuite sous prétexte que les banquiers sont les méchants, là on sort d'un cadre équitable et ce que la justice italienne va juste arriver à faire, c'est renchérir le coût du crédit pour les collectivités publiques. Parce que les prêteurs vont devoir inclure des frais d'assurances juridiques supplémentaires. 

 

C'est la même chose pour Depardieu. Je n'aime pas les stars qui surjouent dans la vie, pire qu'au cinéma. Comme Depardieu ou Delon, autre exilé fiscal notoire, qui lui au moins avait le bon goût d'hésiter entre Genève et la Belgique. Au point de ne plus trop bien savoir où il immatriculait ses Porsche...  Mais Depardieu n'a rien fait d'illégal. Déménager ailleurs que dans on pays d'origine, qui plus est au sein de l'UE pour un citoyen européen, c'est un droit qui devrait être inaliénable. Que ce soit pour chercher fortune, ou pour protéger la sienne, c'est un choix personnel. Lorsque Omar Porras décide de s'établir à Genève pour faire vivre son art, parce qu'il estime qu'il trouvera là de meilleurs conditions pour y parvenir - notamment des conditions matérielles - il fait un choix que personne à gauche n'oserait contester. 

Que Torreton rentre dans le cadre du gros Gégé alors que lui-même a profité plus d'une année d'un revenu de plus de 4000 euros par mois en tant qu'élu parisien alors qu'il n'habitait plus Paris et n'a pas mis une seule fois les pieds au conseil où il était censé siéger, c'est très symbolique. Que le même ose prétendre que Depardieu finance ses films avec l'argent du contribuable, alors que c'est l'inverse, soit le succès des films de Depardieu qui participe au financement de plus de 300 films français déficitaires par année, cela devient grotesque. Mais ça marche. Lorsque l'hallali du lynch médiatique et populaire a sonné, n'importe quelle accusation fonctionne. 

Depardieu est riche parce qu'un paquet de gens ont choisi, sans aucun pistolet sur la tempe, d'aller voir ses films. Ce qui n'a rien que de très honorable, en dehors du fait que cela ne lui donne pas le droit de conduire bourré ou de faire pipi dans les avions.

Les délires socialo-patriotiques de certains élus de gauche dans ce contexte sont insupportables. Tout le monde aime l'argent et personne ne le partage de gaieté de coeur avec n'importe qui. Or un Etat, c'est vous et moi, mais aussi n'importe qui. Cela prend des mesures sympas et d'autres qui nous déplaisent. Mais c'est la démocratie. Qui doit rester la seule mesure et le vrai régulateur de la fiscalité. Pas la concurrence fiscale, qui génère un paquet d'effets pervers: les états bénéficiaires, généralement petits, peuvent alléger leurs charges, tandis que les perdants (les gros) doivent augmenter les leurs. C'est le contraire d'une régulation. En revanche ce qui est vrai, c'est que trop d'impôt tue l'impôt, étrangle l'économie. L'Etat doit réduire son train de vie d'Etat. Mais seule l'élection et la réélection peuvent être les juges de paix du taux d'imposition. En se souvenant tout de même que si les très riches paient davantage au cours de la vie, ou au moment de la transmission, les classes moyennes seront moins ponctionnées et l'économie globale ne s'en portera que mieux (au contraire de l'écologie d'ailleurs) par la croissance de la consommation. 

Pour y parvenir, il y a une solution très simple, qui se trouve d'ailleurs être la seule raisonnable dans la situation d'interdépendance étroite qui unit tous les Etats de la planète, à fortiori en Europe: davantage d'intégration, davantage d'Europe, davantage de gouvernance mondiale et d'harmonisation fiscale et moins de souveraineté nationale. Ce qui ne signifie pas moins d'autonomie locale dans la plupart des domaines. Le problème, c'est que pour d'obscures raisons, la majeure partie de la gauche comme de la droite sont aujourd'hui convaincues - contre toute logique - que l'alleingang national et patriotique est la meilleure solution. C'est la pire. Je souhaite juste tous les jours que nos enfants - et nous mêmes - n'aient pas trop à en pâtir. 

 

15/12/2012

Suisse-UE, banques: quand Nidegger se tire une rafale dans le pied

J'ai bien souri en découvrant la dernière bourde d'Yves Nidegger, qui démontre, dans la Tribune de Genève de vendredi, l'exact contraire de ce qu'il veut dire et ressasse depuis des lustres en matière d'Europe et d'évasion fiscale. J'ai ri jaune en revanche en constatant qu'une fois encore, à lire les commentaires, l'extrême-droite pouvait bien anoner les pires âneries, elle disposait d'un socle assez épais de convaincus qui criaient "rouge" quand c'était écrit "bleu" du moment que leurs leaders même pas charismatiques le leur demandait... Heureusement, c'est la même chose à l'extrême-gauche, alors ça équilibre :-)  

Résumons, Nidegger nous sort un extrait d'un rapport du sénat français sur le secret bancaire qui explique et là je cite Nidegger :

" Le plus choquant c'est le but avoué des Français, à savoir de nous attaquer pour atteindre d'autres pays membres de l'UE comme le Luxembourg et l'Autriche. Cela montre que le grand public, la classe politique et les médias ne vont pas assez loin dans leur analyse: ils continuent de croire que la croisade morale pour une fiscalité honnête serait le vrai motif de ce qui nous arrive."

Or précisément, le fait qu'un Etat membre de l'UE passe par la Suisse pour atteindre le secret bancaire et les membres de l'UE qui l'utilisent prouve deux choses. Les deux infirment les stupides théories de l'UDC:

 1) le but premier et ultime de la croisade est bel et bien le secret bancaire et l'évasion fiscale. Ce n'est pas la Suisse parce qu'on serait méchants ou riches qui est visée, mais un système qui dépouille les démocraties de leurs ressources. Du coup les démocraties en sont réduites à imposer davantage leurs classes moyennes qui n'ont ni les moyens ni l'opportunité de faire de l'évasion. Ce qui déstabilise toute la société occidentale, y compris la Suisse à terme.

2) la France manque de munitions à l'égard de membres de l'UE. Donc elle attaque le maillon faible d'une alliance de petits pays défendant le secret bancaire. Ce maillon faible, c'est évidemment celui qui n'est pas protégé par l'UE. CQFD. Si nous étions rentré dans l'UE, ou même dans l'EEE, nous aurions eu droit à davantage d'égards et nous aurions pu peser dans les décisions. De plus, l'UE n'aurait pas le sentiment de se faire piller par un pirate étranger. L'UDC devrait savoir que de se faire plumer par un étranger, pychologiquement, c'est bien pire que de voir un associé utiliser habilement les règles définies en commun.

 

Au passage, il est judicieux de rappeler que l'alliance des petits pays pratiquant le secret bancaire, y compris à l'intérieur de l'UE, à largement été suscitée par la Suisse et qu'elle a plutôt bien fonctionné, comme défense visant à retarder l'attaque. Le Conseil Fédéral et l'ASB sont loin de rester inactifs et comme le rappelait fort justement à la RTS David Hiler - par ailleurs opposant assumé du secret bancaire : il fallait trouver le temps d'aménager une solution pour ne pas laisser honteusement en rase campagne des gens à qui nous avions promis protection. Ce temps a été mis à contribution pour conclure honorablement des relations commerciales qui n'avaient plus lieu d'être. Même si Rubik ne devait avoir qu'un temps (car il est d'ores et déjà une réalité, même partielle), il aura au moins servi à cela. Dorénavant, place à l'avenir et à une place financière propre.

Tout cela démontre aussi que les cris d'orfraie d'une journaliste par ailleurs talentueuse qui s'époumone à rappeler sans cesse l'existence du Delaware et de Singapour sont largement dépassés. L'objectif des grandes économies de la planète et notamment de la France, mais pas que la France est de mettre fin à une concurrence fiscale échevelée qui cause davantage de dégâts qu'elle n'apporte de bienfaits. Avec l'appui éclairé des organisations internationales, et des sommets du G20 ou de l'OCDE, les choses se mettent en place peu à peu, comme je l'ai montré dans mon film "Le Secret des Dieux". Il ya belle lurette que tous les transferts de fonds qui ne s'effectuent pas en cash dans une mallette sont sous l'oeil de Big Brother. Et même les mallettes, lorsqu'il s'agit de les remplir, ça laisse des traces de nos jours. Ceux qui croient avoir déménagé clandestinement leurs avoirs à Dubai ou à Singapour, plutôt que de choisir de les régulariser, ne vont pas tarder à l'apprendre à leurs dépens.

Cela prend du temps, c'est compliqué, il y a des intérêts nationaux à ménager et de puissants intérêts privés qui jouent la montre. Mais in fine, on y vient et l'on s'en rapprochera toujours davantage. Même les trusts ne sont pas éternels. Parce que la concurrence et l'évasion fiscales mondiales présentent un inconvénient majeur: étendre démesurément l'échelle des revenus en constituant une classe d'hyperriches hors d'atteinte. Enfin presque hors d'atteinte, l'extradition aux Etats-Unis d'un milliardaire accusé de meurtre au Guatemala est un excellent signal: l'argent, même kolossal, ne peut plus tout acheter.  

Sans forcément croire en la main invisible, on décèle aisément dans l'Histoire - pas seulement économique - des mouvements de balancier qui tendent à réduire les trop grands déséquilibres. Celui de l'ascenseur pris par l'échelle des revenus dans le monde depuis trente ans en est un. Que l'UDC, le MCG, MMes Nidegger et Poggia le veuillent ou non, le secret bancaire et la concurrence fiscale exacerbée qu'on a connu sont condamnés par l'Histoire. Si l'extrême-droite veut mener son combat d'arrière-garde, c'est son droit. Mais elle doit être consciente qu'alors, elle nuit gravement aux intérêts du pays et de ses habitants, dans l'unique espoir de victoires électorales personnelles. Exploiter le sentiment patriotique naturel, la fierté brute et l'exaspération, ça rapporte au début, mais moi, à leur place, j'éviterais de parier trop longtemps sur la bêtise des gens. 

En revanche, j'ai trouvé habile la proposition de Nidegger d'offrir à l'UE le cautionnement par la Suisse de la dette grecque, dans le cadre d'un accord global à négocier. Pourquoi pas. Cela permettrait à la Grèce d'abaisser considérablement ses taux d'intérêts, avant même d'avoir eu à débourser le moindre centime. A voir bien sûr ce que l'on obtiendrait en échange. Mais quand elle le veut, l'UDC semble découvrir ce que négociation veut dire: donner et recevoir, dans le cadre de rapports de force et en fonction des monnaies d'échange à disposition. Pas juste faire le hérisson devant la roue du camion...

 

 

08/12/2012

Suisse, France, Europe : les fausses conclusions de l'AGEFI

Dans l’Agefi, que nous lisons à nouveau depuis que Grégoire y travaille, François Schaller s’est récemment fendu d’un édito indigne de sa fonction de rédacteur en chef d’une feuille économique. Il commence par le rappel bienvenu d’un constat oublié : les dix premières années qui ont suivi le rejet populaire de l’EEE ont été catastrophiques pour la Suisse. « Croissance anémique » rappelle-t-il au point qu’il a bien fallu conclure les bilatérales, qui ont renversé la tendance, plus que brillamment.

C’est là que Schaller joue à Mandrake le Magicien en escamotant les vraies causes du redressement spectaculaire qui a suivi, du selon lui à de sérieuses réformes qui auraient modifiées la société suisse en profondeur…  La bonne blague ? Quelles réformes ? Qui en a le souvenir ? Oui, la société suisse a su contenir ses dépenses plutôt que de faire tourner la planche à billets en s’endettant. En même temps, la principale force de la Suisse tient justement au fait que l’argent – des autres - y circule en abondance et s’y prête à des taux d’intérêts relatifs qui sont inférieurs à ce qu’ils sont ailleurs. Au point que même les pays de l’est venaient emprunter en Francs Suisses. Un loyer de l’argent moins cher, ça aide l’entrepreneur à investir et le consommateur à consommer. Sauf que c’était rendu possible par le secret bancaire et qu’il va maintenant falloir faire sans.

Oui la société suisse, une fois les bilatérales – et la libre circulation - acquises est parvenu à maintenir ses parts de marché à l’export et même à les développer. Oui nos entrepreneurs sont plutôt bons, et nos employés ne rechignent pas à bosser 42,5 heures par semaine (avec une productivité horaire nettement inférieure à celle de la France ceci dit), mais tout cela existait avant.  Les conventions collectives existaient avant. Le système social de charges sociales suisses, qui fait payer l’assurance maladie par l’assuré, à prime fixe une fois le salaire reçu, existait avant.  Tout ce fatras administratif français (ou italien) qui fait que 60% de ce que coûte un employé à son patron part en charges collectives alors que c’est 30% seulement en Suisse, cela existait avant. Le fait que l’on puisse virer très facilement un employé (ceux de l’ancienne AGEFI s’en souviennent), ce qui fait que du coup, on embauche plus facilement, cela existait avant. Les lois sur le travail qui tiennent dans une brochure en Suisse alors qu’elles occupent une étagère en France, cela existait avant. La TVA à 8% alors qu’elle est de 19.6% en France, cela existait avant.

En fait, même la tva suisse a légèrement augmenté durant ces dernières années, et la flexibilité à la Suisse tend à se restreindre, au lieu d’augmenter comme le laisserait entendre Schaller. Les statuts d’indépendants, par exemple, grande force de l’économie suisse par la flexibilité économique et libérale qu’elle favorise tendent à devenir de plus en plus étroitement contrôlés. Alors qu’en France, au contraire, Sarkozy a introduit le statut très proche d’auto-entrepreneur, qui pour l’heure n’est pas remis en cause par la gauche.  Bref, Schaller fait dans l’angélisme chauvin pour parvenir à hurler avec les loups et faire plaisir aux populistes qui voient dans la libre circulation l’épouvantail  à abattre.

La vérité, c’est que la structure légale et économique de la Suisse est favorable à l’entreprise et cela ne date pas d’hier. Comme ne date pas d’hier le fait qu’avec son gros salaire, découlant de ce qui précède, l’employé suisse doit faire face à des dépenses bien plus importantes que l’employé français. Ce dernier touche un salaire certes plus petit, mais avec lequel  il n’a pas d’assurance  maladie à payer, et peut au contraire devenir propriétaire de son logement très facilement, grâce à des aides nombreuses, des prix très inférieurs et des conditions d’accession au crédit plus favorables, bien que celui-ci soit globalement plus cher qu’en Suisse. Il n’y a pas que sur l’immobilier que les prix sont très inférieurs en France. Ou très supérieurs en Suisse. On me faisait remarquer hier soir que le prix du livre en Suisse est le prix le plus bas, en comparaison internationale, pour un produit manufacturé de grande consommation, mais malheureusement pour lui, c’est le seul dont le prix en euro en France est affiché sur la couverture… Du coup, les consommateurs-lecteurs ont le sentiment de se faire berner, mais en réalité, la différence de prix sur un médicament, un téléphone portable ou une voiture sont bien plus considérables. Sans parler d’un abonnement combiné tvHD/Internet haut débit/téléphone fixe, qui vaut 100CHF en Suisse et 25 € en France. Chaque mois.    

Au final,  l’employé suisse ne vit pas tellement mieux que le français, à profession égale. Sauf s’ils se mettent tous les deux à voyager ou à acquérir des biens sur le marché international payés en dollars. Ce qui fait aussi que la balance commerciale suisse à l’égard de la Chine est plus favorable que la française, car les Suisses ont les moyens d’acheter mieux que de la daube chinoise. L’avantage énorme de la Suisse, c’est qu’en favorisant l’entreprise, elle dope le jeu économique et l’emploi, là où la bureaucratie française le handicape lourdement. Mais cela était vrai avant les bilatérales, et l’ouverture à l’Europe n’a fait que nous permettre de pousser notre avantage à son maximum.  Si l’on se ferme à l’Europe, on se ferme à ces échanges qui nous donnent l’occasion d’être meilleurs. D’autant que la tendance n’est pas vraiment à l’amélioration de nos avantages. Tout au contraire, l’administration helvétique – puissamment soutenue par le PS et la gauche – tendent tous les jours à rogner ces avantages en corsetant davantage l’économie, rarement là où cela pourrait être justifié.