24/01/2013

De Bamako à Tombouctou, touareg et islamistes

Il y a un problème targui. Ou touareg au pluriel. Ou tamashek, dans leur langue. Ou encore « hommes bleus » du nom de la teinture indigo qu’ils utilisent à grande échelle pour leurs habits traditionnels. Mieux que des habits blancs, elle préserve leur taux d’humidité corporelle face à l’implacable soleil de ce Sahara qu’ils sillonnent depuis toujours. Mais l’occident – et la France – auraient tort de se laisser embrigader sans trop réfléchir, comme en d’autres temps, derrière un discours de pure propagande, c’est-à-dire largement mensonger.  

Les leaders du MLNA, qui parcourent actuellement l’Europe ne sont pas des petits saints. Il existe une grande perméabilité de leurs militants et combattants avec les islamistes d’ Ansar Dine et s’il fallait classer ces deux groupes sur l’échiquier politique genevois, je dirais que l’un serait l’UDC et l’autre le MCG… Des nationalistes d’extrême-droite, très actifs mais minoritaires au sein même des populations touareg et qui n’en possèdent pas moins la déplorable habitude de se considérer comme « le peuple ».

La différence entre les deux, c’est leur degré d’islamisme. Les uns sont des fous de dieu, les autres plutôt des nationalistes classiques. Sauf que le peuple touareg est une ethnie, éventuellement un groupe de tribus nomades, mais en aucun cas une nation et encore moins un Etat, ce qu’il n’a jamais été. Contrairement aux empires songhaïs ou plus généralement mandingues qui sont les véritables maîtres du Nord Mali et de ses villes depuis l’époque romaine. Car le Mali est, en Afrique de l’Ouest le pays où l’on trouve les sources historiques – c’est-à-dire écrites – les plus anciennes.

D’abord, les touareg sont des blancs, à l’origine, cousins des Tamazighs et autres schleus d’Afrique du Nord. Le fait d’avoir conservé leur spécificité visible au fil des siècles et au sein de populations nettement plus colorées, en dit assez sur la vigueur de leurs attachements tribaux. Mais lorsque certains africains noirs les accusent d’être des suprémacistes, ils n’ont pas complètement tort. Même si le racisme est rarement à sens unique.

Grossièrement, les touareg sont des nomades, les maîtres des caravanes qui transportent l’or, le sel et les esclaves - généralement noirs – à travers le Sahara depuis plus de 2000 ans. Cela crée des liens, pas toujours amicaux, surtout lorsque les uns ont tendance à être les esclaves et les autres les esclavagistes. Mais les touareg n’ont pas vraiment de territoire à eux. Ou plutôt, ils nomadisent au sein d’un immense territoire s’étalant sur plusieurs pays, principalement le Mali, la Mauritanie, le Maroc, l’Algérie, le Niger, le Nigéria et le Burkina Faso. Mais on trouve des commerçants touareg jusqu’au bord de la mer à Lomé ou Abidjan.

Dans leur immense territoire, il y a des villes. Notamment au Mali, le long du fleuve Niger et près des mines d’or. Qui sont peuplées d’ethnies noires, non touareg, depuis plus de 2000 ans pour certaines. La population touareg représente environ 12% de la population du Nord Mali. 12% seulement. Même si cela se pratique encore malheureusement en certaines régions du monde, il est illusoire et réactionnaire de prétendre diriger un pays sur des bases ethniques, religieuses ou séparatistes culturelles, à fortiori lorsqu’on ne représente que 12% de sa population et qu’une toute petite partie de ses activités économiques : soit la guerre et le commerce. Tandis que les peuhls sont éleveurs, les songhaïs pêcheurs, cultivateurs, mineurs etc. Mais surtout urbanisés.

Les touareg sont incontestablement un peuple fier, doté de coutumes attachantes. Mon ancienne professeure de l’Ecole Pratique, Germaine Tillion, était intarissable sur les coutumes berbères. Leur connaissance du désert est infinie. Ils en ont bien profité des années durant, à l’époque du Paris-Dakar, servant de guides à toute l’organisation. Des fortunes s’y sont faites. Puis le Dakar a changé de cieux, non sans conserver le nom de Dakar d’ailleurs, alors qu’il ne met plus les pieds en Afrique, ce qui est clairement un scandale. Perte sèche pour les touareg, dont certains se sont radicalisés et ont pris les armes.

Leur chef historique était un ancien guide du Dakar, il était super-copain avec des floppées de journalistes et d’aventuriers français, tout est parti de là. Lorsqu’il a pris les armes contre le gouvernement malien - non sans raison d’ailleurs car les touareg étaient à l’époque ostracisés par Bamako – il a été soutenu. Depuis, le Mali a fait énormément pour le Nord, les nordistes et les touareg en particulier. Avec le soutien financier de l’Union européenne, plus de 170 millions d'euros ont été déversés sur le nord, en infrastructures, ce qui est considérable. Des centaines de touareg (sur une population de cent cinquante mille personnes, soit 1% de la population malienne totale) ont accédé à des postes d’officiers supérieurs, de présidents ou directeurs d’entreprise publique, etc…

La grande majorité des touareg sont aujourd’hui bien intégrés dans la société malienne et fiers de l’être. L’Islam qu’ils pratiquent reste empreint de pratiques traditionnelles préislamiques et leurs femmes demeurent bien plus libres que dans les strictes pratiques arabes. Exactement comme pour l’ensemble des communautés noires islamisées du Sahel et d’Afrique de l’Ouest. En ces contrées, l’islamisme n’est pas comme un poisson dans l’eau. Culturellement et malgré la pauvreté ambiante, l’Islam pacifique résiste.

Même si c’est difficile, si l’avenir semble bouché et malgré les milliards déversés par les wahhabites depuis bientôt cinquante ans. Ce qui a permis d’ouvrir des milliers de petites mosquées dans le moindre village, de Tombouctou à Lomé. Une tentative de colonisation des sols et des esprits auxquels participent fort activement certains frères genevois et musulmans, soit dit-en-passant.  Sous couvert d’un Islam moderniste et responsable bien sûr, restons civilisés, sauf que lorsque la question devient militaire, ils condamnent clairement l’attaque portée contre les fous de dieu. Comme leurs autres frères égyptiens.

D’une manière ou d’une autre, le Mali comme tous les Etats d’Afrique, a urgemment à se préoccuper de sa décentralisation. Une vraie régionalisation, sur un mode fédéral serait souvent LA bonne solution aux problèmes ethniques et c’est aussi indispensable que le panafricanisme. Le modèle centralisé français n’est pas le bon modèle au plan administratif, et l’Afrique met du temps à s’en apercevoir. Elle a quelques circonstances atténuantes puisque mes chers compatriotes français ne s’en sont toujours pas aperçu non plus. Ou plus exactement le centralisme jacobin a fonctionné au prix de près d’un siècle de massacres et de vexations, depuis les chouans jusqu’à l’interdiction des langues locales dans l’école laïque et obligatoire de Jules Ferry.

Le Mali doit achever de régler sa question touareg et le faire dans le respect et la mise en valeur de ses minorités. Même si le fait que les touareg partagent le territoire avec d’autres complique diablement les choses. Et même si les fachos laïcs du MLNA potes avec les islamistes d'Ansar Dine ont fusillé ou égorgé en une journée près de 200 soldats maliens qui s’était rendus, il y a un an à Tessalit. La vengeance est mauvaise conseillère, en plus de n’être ni islamique, ni chrétienne, ni humaniste.