22/03/2013

Budget & fiscalité: le consensus n'est pas mort, il est juste blessé

Sur son blog, puis dans Facebook, et finalement hier soir, devant l’assemblée des délégués du PLR, le sémillant Renaud Gautier a émis l’idée que nous étions en plein changement d’ère. Que le temps du consensus, qui a fait les beaux jours de la Suisse, était échu, et que celui des affrontements était venu. Quasiment classe contre classe. Il en a bien sûr rejeté la responsabilité sur la gauche, ce qui n’est pas entièrement faux. Mais force est de constater que ce discours, à l’extrême droite et notamment chez certain journaliste vedette de la Praille, il y a belle lurette qu’on le tient.

Plus piquant et plus évocateur, en bon gérant de fortunes, Renaud s’est placé sur le terrain du possédant, à qui la gauche entend faire les poches. Avec au besoin la complicité active du MCG, qui voit là un moyen commode de se placer auprès de son électorat populaire, tout en cognant comme un sourd sur la gauche bobo intello et internationaliste le reste du temps.

Renaud étant fort intelligent, son discours n’est pas faux. Il est juste partiel. Oui la gauche veut prendre aux riches pour donner à sa clientèle de pauvres et de fonctionnaires. Oui le MCG entend la concurrencer sur ce terrain, avec une clientèle différente, moins intellectuelle, plus petits entrepreneurs, lumpen prolétariat d’origine étrangère et agents de sécurité.

Ce sont là, des situations très classiques, déjà vécues en Europe et à Genève en particulier, il y a 80 ans. La principale différence étant le degré de violence, qui pour le moment reste anecdotique. Souhaitons qu’il continue à en être ainsi.  

Sur le fond, ce que semble oublier Renaud, c’est qu’en dehors de fortunes établies – et même pour celles-là – ce qui compte c’est moins le taux d’imposition que la possibilité de créer de la richesse, ou à l’inverse, la destruction de cette dernière, dans des conflits de toute nature, qui se traduisent -  toujours – par une forte aggravation de la pression fiscale et un rétrécissement considérable des écarts entre riches et pauvres. Sur ce plan d’ailleurs, si l’on se place d’un point de vue strictement égalitariste, on pourrait écrire que les guerres ont du bon. Ce qui serait oublier tout ce qu’elles ont de mauvais.

Pour être concret, voyons le budget comme le gâteau des dépenses publiques à partager, la fourniture des ingrédients étant à répartir entre les différentes catégories de contribuables. Il faut s’attendre à la diminution des réserves de fournitures, parce que l’économie occidentale péclote gravement, ce dont Genève ne pourra pas éternellement se tenir à l’écart. Pour maintenir coûte que coûte la taille du gâteau à répartir dans leur clientèle, la gauche et les populistes veulent augmenter la quote-part demandée aux fournisseurs, quand bien même ces derniers vont voir leurs réserves se réduire à cause de la crise. Ce qui risque de faire fuir certains fournisseurs et donc d’aggraver encore la pression sur ceux qui restent. De plus comme les frontaliers et les expatriés ont été désignés boucs émissaires, les socialistes et plus encore le MCG, veulent leur mettre des chicanes et des barrières. Ce qui immanquablement va nuire à l’économie, donc réduire encore les réserves de fournitures.

La pente naturelle, celle qu’incite à suivre le journaliste de la Praille et sur laquelle se laissent glisser plusieurs députés PLR, c’est de s’allier au populisme – de préférence l’UDC plutôt que le MCG - pour construire une majorité qui tienne debout et soit de taille à imposer ses choix au parlement. Et éventuellement ailleurs.
C’est une mauvaise idée. D’abord parce que le MCG et l’UDC, maintenant qu’ils sont à nouveau réunis (les fondateurs du MCG sont des transfuges de l’UDC), ne se laisseront pas séparer facilement. Le Conseiller d’Etat valaisan à queue de cheval a très concrètement briffé l’UDC genevoise sur ce point et comme il peut aujourd’hui faire figure de Guru à l’extrême-droite, ses conseils seront écoutés.
Ensuite parce qu’une majorité qui se construirait avec les populistes serait contrainte d’abonder dans leur sens. Soit en ponctionnant davantage d’impôts, soit plus probablement en concédant quelques barrières anti-frontalières qui vont nuire à l’économie, donc à la création de richesse et de fourniture, sans améliorer d’un iota la situation des Genevois. Au contraire, les Suisses de France – et les frontaliers, qui en ont le droit - vont avoir tendance à rentrer en Suisse, ce qui va augmenter la pression sur les loyers, et à grossir l’exode sur le Canton de Vaud, donc la baisse des recettes fiscales genevoises, sans améliorer le taux de chômage…

Dans tous les cas, les fournisseurs (= les contribuables) sont grugés : on tend à réduire leur nombre et l’état de leur fortune, tout en les ponctionnant davantage. Existe-t-il pour autant une alternative ? Pas sûr…

Si le PS s’entête dans son jusqu’auboutisme et si les verts refusent de se montrer lucides, le seul espoir des Genevois réside dans un score canon de l’Entente, susceptible de la rapprocher de la majorité au Grand Conseil et de la consolider au Conseil d’Etat. Ce n’est pas seulement l’intérêt des possédants, car les revenus de tout le monde dépendent de la bonne santé de l’économie globale, que les attitudes suicidaires du PS et du MCG menacent gravement. Sur ce point au moins, je suis entièrement d’accord avec Renaud Gautier. Le renfort des Verts Lib ou même des Pirates serait bienvenu, mais malheureusement, je crains fort que ni l’un ni l’autre n’atteignent le quorum et que donc les voix qui se portent sur ces deux petit partis soient des voix qui amoindrissent l’Entente et donc renforcent les populistes.

Maintenant, quel sera  dans les faits le niveau de la crise dans les deux, trois ou même cinq années qui viennent, nul ne peut le dire. Pas davantage que l’on ne peut chiffrer l’impact désastreux qu’auraient les mesures d’un populisme transversal, gauche-droite, victorieux, ou même simplement influent. Mais si la crise se révèle aussi grave que certains le craignent, les solutions d’économie et d’allègement de l’Etat ne suffiront pas (d’autant qu’elles sont elles-mêmes causes de baisse de croissance à terme) et il faudra aussi revoir l’assiette fiscale. C’est une question vitale pour la santé de l’équilibre social. Si l’on demande des sacrifices, il faut que ceux-ci soient répartis. Personnellement, je verrais assez dans les faits une sorte d’accord et d’engagement plus ou moins formel à se tenir prêts à gouverner sans dogme, ni d’un côté ni de l’autre, si ce n’est à maintenir un gâteau de qualité dans la mesure des ingrédients raisonnablement disponibles. Bref une gestion de bon père de famille, qui sait économiser quand les récoltes sont mauvaises, mais aussi se priver au besoin pour nourrir ses enfants. Sans en faire des enfants gâtés pour autant.

Un accord consensuel qui pourrait réunir l’Entente, les Verts et pourquoi pas les modérés au sein du PS et des populistes. François Longchamp l'a esquissé hier soir: "Si je devais choisir entre l'emploi et l'impôt, je choisirais l'impôt". Parce que les politiques anticycliques sont aussi de la responsabilité d'un gouvernement qui travaille à l'intérêt général.
Ce serait la logique bien helvétique du partenariat qui prévaudrait, plutôt que l’affrontement camp contre camp, à la française ou à la valaisanne…
Il n’est jamais trop tard pour entendre la voix de la raison.
Et pour mes amis du PLR qui ont peur que l’on vienne leur faire les poches, j’aimerais leur rappeler qu’il vaut mieux travailler à avoir de quoi les remplir ( = aux conditions cadre du fonctionnement économique et donc à lutter contre le protectionnisme) que de risquer d’oblitérer cette possibilité par crainte de perdre la monnaie qui y est déjà.  

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