19/04/2013

Le guru des populistes italiens et le jacuzzi des populistes genevois

Passionnant reportage d’Envoyé Spécial hier soir, sur France 2. Le mouvement populiste « Cinque Stelle » de Beppe Grillo y était ausculté de l’intérieur. Ce qui a permis de constater quelques points communs et aussi des différences fondamentales d’avec le MCG, mais aussi une analyse très particulière et extrêmement troublante de la mondialisation et des crises actuelles.

D’autant plus troublante que le mouvement a tout d’une secte, y compris le guru caché, mais une secte qui ferait 8 millions de voix et aurait 163 députés. Une secte aussi dont le leader officiel a déclaré hier à l’AFP vouloir exporter sa « révolution sans guillotine… pour l’instant » dans toute l’Europe. Tandis que son conseiller de l’ombre va plus loin : lui voit l’occident, grâce à sa refonte morale 5 étoiles, sortir vainqueur de la 3ème guerre mondiale, programmée pour 2020, afin d’instaurer le paradis sur Terre, à base de développement durable et de communautarisme virtuel.

La différence qui tue, pour le MCG, c’est que Grillo, au moins en apparence, met son parti en conformité avec son discours du « tous pourris » : pour être candidat 5 Etoiles, il faut n’avoir jamais fait de politique auparavant. Tandis que le MCG est principalement composé de politiciens blanchis sous le harnais, mais recalés par leurs anciens partis, qui ne jugeaient pas leurs aptitudes en corrélation avec leurs ambitions.

L’autre différence, qui contraste fortement avec le MCG, c’est que le Mouvement de Grillo a un vrai programme, comportant des éléments révolutionnaires, comme l’instauration d’un revenu minimum pour tous et le refus de bénéficier  des financements publics ou le fait de diviser le salaire des députés par trois. Là où Eric Stauffer, sitôt élu, cherche à augmenter le sien. Pour payer l'eau chaude de son jaccuzzi sur la terrasse de son penthouse d'Onex ?  Le Maire 5 étoiles de Parme, lui, roule en vélo et a revendu tous les véhicules de fonction… Bref, un agenda chargé pour Grillo et les grillistes, même s’il est en partie caché, tandis que le MCG n’est qu’un parti attrape-tout, sans ligne claire, soutenant chaque chose et son contraire, du moment que cela peut rapporter des voix. 

Le but de Grillo et de son guru Gianroberto Casaleggio est d’arriver au pouvoir pour changer l’Italie et le Monde, sans forcément nous demander notre avis, tandis que le but des cadors du MCG se limite à devenir calife à la place du calife.  On se demande ce qui est le pire, d’autant que les deux formations ont un gros point commun : la fabrication de boucs émissaires. Quoi de plus porteur qu’un ennemi responsable de tout, qu’il suffit de vaincre pour arranger les choses ? Les miracles étant rares en ce monde, c’est difficile à gérer sur le long terme,  une fois au pouvoir… Mais pour y arriver, c’est un coup de booster garanti sur les performances électorales.

Le frontalier du Mouvement 5 étoiles, c’est le politicien en place, responsable de tous les maux de l’Italie. Mais bien sûr. Les Italiens, eux, ne sont responsables de rien. Même pas d’avoir élu Berlusconi ou d’avoir érigé la combinazione en sport national. Pas davantage que les Genevois. Ou les Français. Ou les Etasuniens, les Chinois ou les Africains. C’est là le propre de toutes les démagogies de gauche, de droite, ou des étoiles, d’exonérer le peuple et les citoyens de toute responsabilité, au moins partagée. Pour mieux les berner. Dans le cas des Cinq étoiles, les citoyens (eux aussi adorent ce terme) sont invités à faire des propositions d'action, qui sont consignées et débattues non pas en public, mais uniquement sur Internet. Ce qui restreint le champ des intervenants. 

Or Internet, c'est précisément la spécialité du guru Casaleggio, qui a fait carrière - et fortune - dans le développement de sites et de blogs, y compris pour des multinationales, obtenant des performances de fréquentation exceptionnelles. Tous les sites internet du mouvement sont gérés et manipulés par l'entreprise du guru Casaleggio, Casaleggio Associatti. Et tout le parti est géré par l'intermédiaire d'Internet, sans aucune règle de démocratie formelle.  Or rien n'est plus facile que de manipuler des débats et des votes sur internet, qui se déroulent sur des sites dont on détient toutes les clefs. Toutes les attaques, douces ou dures, disparaissent immédiatement des sites du mouvement, tandis que des milliers d'internautes grillistes croisent le fer ardemment partout ailleurs... Ce qui n'est pas sans rappeler la pratique des militants MCG, sur la Tribune électronique et ailleurs.

Pour le reste, l’analyse du Guru Casaleggio sur l’avenir de la planète et de l’humanité dans les années à venir ressemble en bien des points à celle que j’exposais dans mon livre l’Utopie Urgente en 2007 (éd. Slatkine). A savoir que la montée en puissance des pays émergents, la stagnation de l’occident, les ressources limitée de la planète (même si l’on peut espérer trouver de nouvelles sources d’énergie) et l’excitation nationaliste ou religieuse en constante croissance forment un cocktail excessivement explosif. Avec l’augmentation des inégalités comme détonateur. 

A partir de là, nos analyses divergent. Pour éviter la 3ème guerre mondiale, ou en sortir si elle survient, je rêve d’une amélioration quantitative et surtout qualitative de la gouvernance mondiale, conjuguée à de fortes décentralisations démocratiques. Casaleggio, lui, parie sur ce qui pourrait bien être la fin de la démocratie classique, appuyée sur la maîtrise d’Internet (où comme il le dit lui-même, 10% des internautes produisent 100% des contenus) et la victoire de l’occident qu’il voit seul capable d’imposer la paix et la stabilité au monde. Une vision ethnocentrée qui traduit le caractère d’un homme apeuré et inquiet, ayant davantage voyagé dans les mondes virtuels épurés que dans la réalité complexe d’une petite planète multipolaire. 

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